Libéral un jour, néo-libéral toujours

Un autre éclairage sur la différence ténue entre libéralisme et néo-libéralisme en réponse à l'article d'Eric Fassin

Risqué de faire un article sur le libéralisme (voir cet article) : le mot a connu tant d'acceptions qu'il en devient miné. Rendons justice à Eric Fassin d'avoir commencé par en donner sa définition : laisser-faire économique et droits humains (définition qui me semble plus en phase avec la version anglo-saxone du terme que celle qui a cours chez nous, mais prenons-la comme telle), traduits dans l'article par libéralisme économique et libéralisme politique. Là où le bât blesse, c'est dans l'attribution de ces qualificatifs.

Tony Blair par exemple est cité comme libéral politiquement et économiquement. Poursuivant, à de cosmétiques aménagements près, la politique économique de Thatcher, le terme de néo-libéral semblerait plus adapté. Quant au libéralisme politique, traduction de respect des droits humains,  il est un peu limitatif de ne le considérer que sous l'angle de l'immigration et des droits des minorités sexuelles. Qu'en est-il alors du droit à une éducation digne de ce nom, à un travail justement rémunéré, voir tout simplement à une vie décente ? Toutes choses qui sont loin d'être portées au pinacle dans une société ou règne le chacun pour soi et le délitement de la solidarité et des services publics. 

Or il est maintenant visible par tous que c'est uniquement en période de forte croissance (période dont tout porte à penser qu'elle est définitivement révolue) que ces deux versions du libéralisme sont compatibles. Et dès les premières secousses économiques, priorité est données à la "libéralisation économique" la plus effrénée (démantèlement des services publics encore debout, suppression des protections sociales) sous prétexte de retrouver une croissance disparue, mais en réalité avec pour but de sauvegarder aussi longtemps que possible les intérêts de ceux qui profitaient déjà le plus de ce système.

Le cas du prétendu exemple allemand est à ce sujet édifiant. Mini-jobs à 1€ de l'heure, travailleurs pauvres en pagaille corvéables à merci, la proportion d'allemands sous le seuil de pauvreté est largement supérieure, malgré le "plein emploi"(1), à celle qu'on trouve en France. Le droit à une vie décente est ici loin d'être donné à tous.

Quant au "courage" de Merkel dans sa politique d'immigration, il n'est pas difficile d'y voir un des plus beau coup de billard à trois bandes de l'histoire. Faire oublier son attitude scandaleuse face à la Grèce (qui était en train de faire remonter les très mauvais souvenirs d'une Allemagne cherchant à faire régner son hégémonie sur toute l'Europe) en accueillant encore plus misérables que les grecs, satisfaire les demandes d'un patronat allemand en manque de main d'oeuvre et qui ne veut surtout pas voir les tensions sur le marché du travail pousser les salaires à la hausse, et assurer un rajeunissement de la population allemande qui permettrait d'assurer de futures retraites, c'était s'acheter une auréole à bon compte !

D'autre part le courage se mesure aux risque pris, et ils sont ici bien minces. Côté gauche, on coupe l'herbe sous le pied d'adversaire qui ne peuvent plus émettre de critique sans trahir leur idéaux (même si quand ils sont au pouvoir, leurs idéaux le cèdent vite devant le pragmatisme électoral) ; côté droite (extrême), on s'attire des broncas qui font un excellent brevet de respectabilité et qui permettent le cas échéant de renvoyer à une même opprobre ceux qui s'opposent au libéralisme économique et ceux qui s'opposent au libéralisme politique; la recette à déjà bien servi chez nous...

Tout cela a si bien marché que l'indignation sur les hotspots libyens de Macron semble avoir fait oublier l'accord passé entre l'Europe, Allemagne en tête et le grand démocrate Erdogan. Merkel a pourtant bien montré à cette occasion que sa compassion toute neuve avait une limite : celle des bénéfices politiques qu'elle pouvait en tirer.

La frontière entre libéraux et néo-libéraux est donc bien mince puisqu'une fois au pouvoir ils se métamorphosent l'un en l'autre au gré de la conjoncture. On se gardera donc bien d'en faire cas de peur de sombrer dans une boboïsation intellectuelle qui résumerait les droits humains aux paillettes dont les libéraux/néo-libéraux décorent leur action. D'ailleurs Emmanuel Macron ne vient-il pas d'en donner un superbe exemple en annonçant la PMA pour toutes le lendemain d'une mobilisation réussie contre sa politique économique ?

Donc foin de querelle de verbe. Appelons clairement et simplement les choses par leur nom. L'antilibéralisme est économique (et penser le FN antilibéral revient à prendre pour argent comptant les rodomontade d'une Le Pen en oubliant ses volte-faces et ses contradictions) et l'antonyme du conservatisme n'est pas le "libéralisme" politique mais le progressisme.

 

(1) "plein emploi" qui consiste en un taux de chômage de 5 à 6 % soit tout de même quelques millions d'allemands. Comment appellerait-on de nos jours la période que j'ai connue où il tournait autour de 2% ???

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