L'enfumage élevé au rang d'art ! 1/3

Macron semble se faire une spécialité des annonces de réformes totalement bidon destinées à camoufler l'essentiel qui se fait, lui, en catimini. A ce jeu, il semble surpasser Sarkozy et sa technique de la "cible mouvante". Avec le même succès et pour le même avenir? Un premier exemple avec la réforme du système scolaire.

    Dans cette réforme, où est l'essentiel ? Dans la "scolarisation" obligatoire à 3 ans, dans la réforme de l'accès à l'université ou dans la "réorganisation" du lycée ?

    On a beaucoup parlé ces jours ci de la première qui est en fait un tonneau creux. Plus de 97% des enfants de 3 ans vont déjà en maternelle. Quand on enlève de ceux qui restent ceux dont les problèmes de santé ou les retards les rendent incapables de suivre une scolarité et ceux dont les parents ne peuvent (par exemple pour des questions d'isolement) ou ne veulent (rappelons que ce n'est pas la "scolarisation" mais l'instruction qui est obligatoire et qu'elle peut être donnée par les parents) pas les y mettre, voilà une magnifique "fake" réforme. De même, le dédoublement de certaines classes, mesure qui a été plutôt bien accueillie, masque des moyens constants et donc beaucoup d'autres classes qui voient disparaître des dispositifs de soutien tout aussi essentiels.

    La réforme de l'accès à l'université fait aussi du bruit, cette fois avec raison et grâce au mouvement de protestation en cours. La volonté de fermer les portes du supérieur à ceux qui ne suivent pas la "voie royale" et viennent, soit de l'enseignement technique, soit de zones défavorisées, est patente, tant dans le contenu du site Parcoursup qui fait tout pour les décourager que dans les exigences nouvelles de "lettre de motivation" et de "CV". On reconnaît là un avatar de ces détestables "méthodes managériales" que le gouvernement voudrait imposer à tous les niveaux de la société. Comme si un "CV" à 18 ans avait une quelconque signification. Il s'est d'ailleurs immédiatement trouvé des requins pour proposer aux élèves déboussolés leurs services (payants) pour les "aider" à rédiger ces pensums. Ayant récemment reçu des candidats lors d'une journée Portes ouvertes, je peux témoigner du stress qu'est, même pour des élèves de bons niveaux scolaire et social, la rédaction de ces documents. On n'ose pas imaginer ce qu'il en est pour les moins favorisés...

    Mais cette réforme, faite sous le prétexte d'éviter un tirage au sort (et qui remplace donc une injustice par une autre) en cache une encore plus grave, la refonte du lycée. Nous sommes là devant une véritable usine à gaz, y compris avec des enseignements (les "humanités numériques") pour lesquels aucun professeur n'existe ! De même l'organisation des cours va devenir un insoluble casse-tête avec des élèves qui, en choisissant les cours qu'ils voudront suivre (et qui pourront en changer en cours d'année), se retrouveront à 15 ou 16 ans dans un système de type universitaire où la notion de classe et de suivi par les enseignants disparaîtra de facto. Bonne chance à ceux qui n'auront pas un solide entourage familial pour y faire face. Ne parlons pas de la gestion du matériel et des locaux qui, déjà compliquée par le manque d'investissements, va vite devenir ingérable. On connaît les résultats désastreux qu'un système analogue a produit sur l'enseignement britannique, l'un des plus mauvais (hormis quelques écoles d'excellence inaccessibles au plus grand nombre) d'Europe.

    Quel est le but recherché au final ? Il est double. Il est d'ors et déjà clair que, hormis les établissements "de prestige" les mieux dotés, peu de lycées pourront offrir, aussi bien le choix d'options prévues qu'un encadrement et des conditions de travail efficaces aux élèves. L'enseignement privé de luxe, en particulier, pourra y trouver un "argument de vente" supplémentaire. Mais plus généralement, le fossé entre "bons" et "mauvais" lycées va encore se creuser.

    Dans un deuxième temps, la sélection à l'entrée de l'enseignement supérieur s'en trouvera confortée, voir même rendue impossible à supprimer. Car comment imaginer qu'on puisse encore considérer comme premier grade universitaire un bac qui non seulement ne sera plus national, mais ne sanctionnera qu'une formation réduite à quelques matières ? Signalons d'ailleurs pour finir les conséquences prévisibles sur la recherche d'une politique aussi inconséquente. Les "majeures" et "mineures" proposées ne permettront plus de choisir un véritable cursus scientifique pluridisciplinaire. Il faut donc croire qu'aucun de nos dirigeants (parmi lesquels il faut bien inclure C. Villani) n'a eu l'intelligence de remarquer que les avancées scientifiques majeures récentes ont été le fait de chercheurs capables de se faire rencontrer des disciplines différentes.

    A cet instant, nous sommes sur la corde raide. Cet invraisemblable enfumage qui a fonctionné lors des premières réformes semble se heurter à un ras-le-bol grandissant. Jusqu'où cela fonctionnera-t-il ?

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