Sauveur et Vincent: Mai 68 de droite à gauche

Mai 1968 fut un moment rare, tout semblait possible, un révélateur de personnalités et de médiocres opportunistes : les retraités de 1968. 1968 a interpellé toute la société, tous les courants politiques de droite à gauche. Certains ont quitté la droite pour rejoindre la gauche radicale. Ce qu'ils cherchaient n'était pas à droite, ils étaient sans doute maladroits pour les retraités de 68 !

Mai 1968 un témoignage : Sauveur et Vincent

 

Il y a peu j’ai retrouvé un copain, Sauveur, de nos années d’étudiants à Toulouse.

Nous nous sommes rencontrés début octobre 1967 lors d’un concert de Rock and roll à la Halle aux grains, la vedette de la soirée était le rocker américain Gene Vincent, chanteur et compositeur de l’inusable Be bop a Lula et de nombreux autres classiques du Rock.

Sauveur passionné de rock and roll étudiait lettres modernes et anglais à la fac de la rue Albert Lautmann. Nous avons immédiatement sympathisé, son accent pied noir, et sa démarche nonchalante, étaient symboliques de ce garçon, plein d’humour, aimant la littérature, la musique et la langue de Shakespeare et des Beatles !

Nous nous sommes revus après cette mémorable soirée de rock and roll. Il m’a expliqué alors qu’il était né à Alger, arrivé à Marseille en 1962 et à Toulouse en 1963. Nous avions d’autres sujets de conversations, la guerre d’Algérie, le rugby et le cinéma. Sauveur m’a ainsi appris que son père occupait un poste important à la RTF en Algérie, et en particulier à Alger. Il ne m’a pas caché que son père d’origine corse avait activement participé aux combats de la résistance entre 1940 et 1945. Il avait d’ailleurs gardé des liens étroits avec ses compagnons de résistance. En Algérie entre 1961 et 1962, il m’avoua que son père avait été un des responsables de l’organisation à al RTF, il était à la tête du réseau qui organisait les émissions pirates pour le compte du commandement de l’OAS : Salan, Jouhaux, Gardy…

Il avait échappé aux arrestations et s’était vu proposé par le gouvernement Ben Bella de rester pour mettre en place et former des responsables de la télévision algérienne. Il accepta et resta à Alger jusqu’à fin 1963.

Puis grâce à ses copains résistants, il a installé sa famille à Toulouse, où après bien des péripéties il a obtenu un poste à la RTF Toulouse.

Sauveur ne m’a pas caché qu’il fréquentait les étudiants pieds noirs qui étaient proche de la Fédération des étudiants nationalistes. Il travaillait d’ailleurs les Week ends chez l’un des dirigeants qui était bouquiniste et faisait les marchés.

Sauveur m’a aussi parlé d’un de ses copains, Vincent, un étudiant passionné de rock, de Rugby et de politique. Originaire d’une préfecture du massif central, son père était prof de lettres au lycée et sa mère s’occupait de ses 4 enfants, il était le seul garçon. Son père et son grand père maternel étaient de gauche et patriote. Ils étaient Algérie française ! Vincent était venu faire ses études à Toulouse, comme autrefois son père qui était venu à la halle aux grains écouter Léon Blum.

Sauveur l’avait rencontré lors de la venue de Gene Vincent à Toulouse et son show à la Halle aux grains. Puis ils s’étaient retrouvés dans les manifs ou plutôt les bagarres entre étudiants de droite et de gauche, rue des Lois, devant le restau U !

Puis vint mai 1968, Vincent s’est senti tout de suite solidaire du mouvement étudiant, il a pris la parole dans des amphis de la fac de lettres. Le mouvement auquel il appartenait au Mouvement Jeune Révolution (MJR), ex OAS Métro, dirigé également par le Capitaine Sergent, alors en cavale, était divisé. La manif de la droite du 30 mai a mis au grand jour les divisions.

Quelques mois plus tard, Vincent a quitté le MJR. Comme il l’a raconté à Sauveur, la justice sociale n’est manifestement pas la priorité du MJR, et il ne croyait plus au MJR. Le départ se fit sans accroc, mieux un des dirigeants qui avait été arrêté parce qu’il était un des responsables de l’OAS dans le sud-ouest, lui a rendu un grand service alors même qu’il lui annonçait son départ.

La guerre d’Algérie l’avait éveillé à la politique d’abord le 13 mai 1958, il avait 11 ans, puis les barricades, le putsch, l’OAS. Patriote il est resté, mais comme son grand père qui avait été un résistant exemplaire, socialiste militant, il considère que la justice sociale est essentielle et que nous avons tous des racines, la ville natale, le petit pays qui l’entoure, la région, ici l’Occitanie et la France. Être patriote c’est assumer ses racines, en être fière tout en étant ouvert aux autres.

Mai 1968 fut un choc salvateur, il a renoué avec les racines familiales, et depuis il est resté fidèle à son amour de la patrie et au combat pour la justice sociale, contre ma mondialisation néolibérale, pour une Europe unie, une Europe des peuples, unis de l’atlantique au pacifique. Une Europe qui existerait sur le plan mondial et pèserait politiquement autant qu’elle pèse déjà économiquement, une Europe qui bâtira une autre société, fondée sur les valeurs de solidarité, de fraternité, de liberté, égalité et de patrie, notre patrie demain pourrait s’appeler l’Europe. Une Europe indépendante.

Une économie où la solidarité remplacerait la concurrence libre et faussée par les oligopoles mondiaux. Où le marché ne serait pas l’Eden, le paradis sur terre, mais un moyen d’échange comme d’autres.

 

Vincent ne regrette rien de ses années de jeunesse, sans avoir milité dans ce camp-là, je ne serai pas où je suis aujourd’hui et ne saurai pas pourquoi ?Il est  patriote et de gauche, la gauche fière de ses valeurs, celle qui ne se soumet jamais, ni au marché, ni à l’Europe ordo libérale, ni à la gauche du centre ou au centre de gauche, ce serait sans doute plus confortable, mais le confort il ne l’a jamais recherché, la bien pensance , lui fait penser aux mains sales de Jean Paul Sartre, à ces bourgeois qui se prétendent progressistes parce qu’ils sont adeptes d’une morale à deux sous, comme ces catholiques qui vont à la messe et se comportent comme les pires égoïstes, comme des bourgeois cupides soucieux de préserver les apparences ! 

Il déteste les retraités de 1968, qui dès le mitan des années 70, rentabilisaient leur image et pas à pas réintégrer la bourgeoisie centriste en attendant mieux : Cohn Bendit, Romain Goupil, Serge July qui a fait de Libération le Parisien des bobos et autres nomades chers à Jacques Attali, il a honte pour H Beuve Méry lorsqu’il voit ce Minc et sa bande, aidé par les « nouveaux philosophes » ont fait du Monde, un Figaro de centre droit, il méprise le pragmatisme, façon de cacher sa soumission, ses renoncements, il méprise les donneurs de leçon de la gauche qui se prétend morale, celle du Nouvel Obs, qui préfèrent les réformes sociétales sans coût budgétaire aux réformes sociales.

 A propos réforme, il ne comprend pas tous ces journalistes, écrivains, philosophes, économistes qui parlent de réformes depuis 1983, alors qu’il s’agit de contre réformé, de révolution libérale, alors qu’il s’agit de contre révolution néolibérale, ceux qui ont osé présenter Macron comme un progressiste, alors qu’il est le représentant de la droite des affaires, la droite orléaniste, cette droite orléaniste qui fut pétainiste, détesta Charles de Gaulle, préfère toujours la soumission à l’étranger à son pays, elle fut allemande, elles est américaine depuis la IV° république. Les mots ont un sens, tous ceux dont le métier et d’écrire d’informer, devrait vérifier le sens des mots au lieu de reprendre en cœur le vocabulaire formaté par les agences de communications, les services et autres qui font la promotion du néolibéralisme, qui est un autoritarisme souriant, mais impitoyable, qui est une forme de fascisme du XXI° siècle.

Vincent est un insoumis, un rebelle depuis toujours. Sauveur lui est un homme de droite, tolérant, déteste les racistes, et le prouvent tous les jours, ses amis sont turcs, kabyles, algériens, Marocains, il n’a lui non plus non renié mais beaucoup appris en mai 1968, notamment le mépris pour les retraités de soixante-huit !

 

 

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