Manuel Valls, l’incompris

La nouvelle de la nomination de Valls m’a d’abord mis dans un état second, mélange de profonde déprime et de colère. Mais l’événement semblait tellement sidérant qu’il m’a semblé que quelque chose m’échappait. Et puis, une télé a signalé, en passant, que Valls est un « gaucher contrarié ». Alors là, brusquement, j’ai tout compris.

La nouvelle de la nomination de Valls m’a d’abord mis dans un état second, mélange de profonde déprime et de colère. Mais l’événement semblait tellement sidérant qu’il m’a semblé que quelque chose m’échappait. Et puis, une télé a signalé, en passant, que Valls est un « gaucher contrarié ». Alors là, brusquement, j’ai tout compris. Les pièces du puzzle se sont soudain totalement agencées. Comme tous les gauchers opprimés (j’en suis un), Valls est un merveilleux stratège. N’en doutons pas, il va rénover la gauche, et sa première décision remettra ipso facto la laïcité sur les rails de la liberté de conscience. Explication.

Nous aurions dû d’ailleurs nous montrer plus attentifs. Certains propos vallsiens étaient impossibles à prendre au pied de la lettre. De toute évidence, il fallait des décrypter. Tenez, par exemple, Valls a prétendu être favorable à l’interdiction du foulard à l’Université. Comment avons-nous pu penser qu’il croyait une seconde à ce qu’il semblait dire ? Le Monde (27 août 2013) nous rappelle son opposition à la loi du 15 mars 2004 interdisant le port du voile à l’école : « Interdire par la loi le port d’insignes religieux – et ne nous cachons pas derrière notre petit doigt, il s’agit essentiellement de signes islamiques –, c’est faire du foulard un symbole. Cette intransigeance ne fait qu’accentuer la séparation entre les musulmans et le reste de la population ».

Ce qui était vrai pour l’école le serait encore dix fois plus pour l’Université. Impensable donc de penser qu’un homme sérieux se contredirait lui-même, sans aucune explication. Or, le sérieux est une des qualités majeures de Manuel Valls. Il suffit de regarder les photos que Paris-Match a publiées cet été, pour s’en convaincre ! Et, pour être sûr que ses propos ne seraient pas pris au premier degré, il en a rajouté et a même parfois mimé un certain Nicolas Sarkozy. Rappelez-vous quand il s’est interrogé, lors du Conseil des ministres de la rentrée de septembre, sur la « compatibilité de l’islam et de la République », mon petit doigt m’a dit que plusieurs ministres se sont interrogés (pas à voix haute, toutefois) sur la « compatibilité » entre Valls et la gauche. Puis, il y a eu des propos analogues sur les Roms, que Cécile Duflot n’a pas su décrypter et sa controverse avec Christiane Taubira. Et ce n’est pas un hasard s’il s’en est pris à la ministre de la Justice. L’Intérieur contre la Justice, la boucle était bouclée.

Vous n’avez toujours pas compris ? Je vais tout vous expliquer. Le véritable but de Valls consiste, en effet, à convaincre l’ensemble de la gauche de l’incompatibilité entre la fonction de ministre de l’Intérieur et la responsabilité de la gestion des cultes, c'est-à-dire en fait, de relier la fonction de « premier flic de France » avec celle de garant de la laïcité. Et maintenant que Valls est premier ministre, quand il va annoncer la composition de son gouvernement, avant même de faire prévaloir le « pacte de solidarité » sur tout autre pacte, il va envoyer un signe fort en dissociant les deux fonctions.

Un brin d’histoire : jusqu’en 1905, il existait un ministère des Cultes, relié suivant les moments, à différent autres ministères : l’Instruction publique, l’Intérieur ou les Beaux-Arts. Lors de la séparation des Eglises et de l’Etat, on a supprimé le ministère des Cultes, mais gardé, temporairement, un Bureau des cultes pour gérer le processus de la séparation. En effet, celle-ci s’est mise en place progressivement, le clergé qui était rétribué par l’Etat continuant de l’être pendant un temps (différent suivant les états de services). En fait, le dit Bureau des cultes n’a jamais été supprimé, ne serait-ce qu’à cause du fait qu’à partir de 1919, le clergé des « cultes reconnus » d’Alsace-Moselle est payé sur fonds publics (c'est-à-dire, sur nos impôts), ce que le Conseil Constitutionnel a déclaré compatible avec la République… laïque.

Longtemps, le rattachement du Bureau des cultes au ministère de l’Intérieur n’a pas comporté de signification. Les ministres successifs n’ont d’ailleurs fait aucune déclaration significative concernant la religion et la laïcité. La laïcité signifiait alors le non-financement des écoles privées (religieuses à plus de 90%) sur fonds publics. Les choses ont bien changé depuis un quart de siècle et il eût été opportun de se demander si rattacher le Bureau des cultes au ministère de l’Intérieur s’avérait toujours pertinent, s’il n’incitait pas à une vision sécuritaire de la laïcité.

Sarkozy, Hortefeux, Guéant ont fait ce qu’ils ont pu pour nous convaincre de cette non pertinence. Et, rappelez-vous, ils se sont donné bien du mal ! Las, nous avons tous cru que c’était parce qu’ils étaient des ministres de droite, qu’ils tenaient des propos et accomplissaient des actions ne faisant « qu’accentuer la séparation entre les musulmans de France et le reste de la population ». Il était donc absolument nécessaire qu’un ministre de l’Intérieur socialiste complète la démonstration. Valls s’y est employé durant les vingt-deux mois où il a occupé la fonction, avec un brio que nul ne peut lui contester. Et maintenant qu’il a atteint son objectif, il va dévoiler sa stratégie et rattacher le Bureau des cultes au Ministère de la Justice. La laïcité se concrétise dans un dispositif juridique pour « assurer la liberté de conscience et garantir le libre exercice des cultes », comme l’indique l’Article I de la loi de 1905.

J’en étais là de mes réflexions, je souriais, quand mon réveil a sonné et m’a indiqué… que nous étions le 1er avril. J’ai cessé de sourire. Mais avouez que ma proposition de transfert du Ministère de l’Intérieur au Ministère de la Justice est une idée à retenir pour le jour où la gauche sera au pouvoir.

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