Jean Baubérot
Professeur émérite de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité » à l’Ecole pratique des Hautes Etudes. Auteur notamment de deux « Que sais-je ? », La laïcité expliquée à M. Sarkozy (Albin Michel) et (avec M. Milot) Laïcités sans frontières (le Seuil).
Abonné·e de Mediapart

105 Billets

1 Éditions

Billet de blog 3 juin 2013

Menace contre la laïcité

Pendant des années, la droite nous a  affirmé que la loi de 1905 constituait sa règle d’or laïque, hommage hypocrite que le vice rendait à la vertu ! Le “ vice ” trouverait-il la situation mûre pour s’exposer sans fard ? Oui : une proposition de loi, déposée par plus de 100 députés UMP, vise à limiter drastiquement la liberté d’expression des convictions des salariés dans le secteur privé ; elle est débattue aujourd’hui à l’Assemblée nationale.

Jean Baubérot
Professeur émérite de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité » à l’Ecole pratique des Hautes Etudes. Auteur notamment de deux « Que sais-je ? », La laïcité expliquée à M. Sarkozy (Albin Michel) et (avec M. Milot) Laïcités sans frontières (le Seuil).
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Pendant des années, la droite nous a  affirmé que la loi de 1905 constituait sa règle d’or laïque, hommage hypocrite que le vice rendait à la vertu ! Le “ vice ” trouverait-il la situation mûre pour s’exposer sans fard ? Oui : une proposition de loi, déposée par plus de 100 députés UMP, vise à limiter drastiquement la liberté d’expression des convictions des salariés dans le secteur privé ; elle est débattue aujourd’hui à l’Assemblée nationale. Non : l’hypocrisie ne disparaît pas tout à fait puisqu’il s’agirait d’« étendre, non pas le principe de laïcité, mais le principe de neutralité religieuse ».

Cette ultime pudeur, gageons-le, serait violée par les médias et les politiques eux-mêmes sitôt la loi votée. A qui fera-t-on croire que l’imposition de la « neutralité religieuse » n’a rien à voir avec la laïcité ? Faut-il le redire une nouvelle fois, au risque de lasser : non seulement la loi de 1905, mais l’ensemble des mesures qui ont établi la « laïcité républicaine » en France, ont estimé que la laïcité signifiait la neutralité de la puissance publique et de ses représentants, mais pas au-delà.

D’ailleurs, l’imposition de cette neutralité a été progressive, voire incomplète. Ainsi la loi de 1882, instaurant la laïcité de l’école publique, permet implicitement aux congréganistes de continuer à enseigner dans cette école publique laïcisée. C’est quatre ans plus tard, en 1886, qu’il est prévu que, progressivement, il faudra choisir entre être congréganiste et instituteur/institutrice de l’école laïque. Quant aux hôpitaux publics, ils continueront le plus souvent à comporter des « bonnes sœurs » en habit dans leur personnel, surtout en province. Le principe a donc connu certaines dérogations et accommodements.

Mais tenons-nous en au principe. L’idée centrale est claire : tout comme la séparation, la neutralité de la puissance publique et de ses représentants constitue un moyen d’assurer l’impartialité de l’Etat, de garantir la liberté de conscience des individus et leur égal respect, finalités premières de la laïcité. Aussi bien Jules Ferry qu’Aristide Briand ont fortement insisté sur ce point. Est-ce à dire que la liberté de conscience est absolue ? Non, comme toutes les libertés publiques, elle doit s’articuler avec les autres libertés et droits des personnes, ainsi que les nécessités de la vie commune. C’est pourquoi, le Code du Travail prévoit certaines limites à l’exercice de cette liberté de conscience. La proposition de loi déclare explicitement vouloir modifier le Code du Travail dans le sens d’une forte restriction de la liberté.

L’évolution de la laïcité, de la gauche à la droite (et dans cette politique de droite, on trouve des socialistes, en fait héritiers des trahisons à la Guy Mollet) s’effectue par une diminution de la séparation et une hypertrophie de la neutralité qui, de moyen, devient une fin en soi…. Ce qui est tout à fait étranger à l’esprit de la loi de 1905.  La neutralité, en effet, n’est plus reliée à l’impartialité de la puissance publique, elle s’étend de plus en plus à des secteurs de la société elle-même. L’entreprise est instrumentalisée en cette circonstance, et les DRH et autres managers ont fait très majoritairement savoir que non seulement ils n’étaient pas demandeurs mais qu’ils étaient réservés. On peut lire, à ce sujet, la double page de Libération du 28 mai, avec notamment les résultats de l’enquête de l'Offre (Observatoire du fait religieux en entreprise, Sciences Po, Rennes) : Laïcité : les entreprises ne tablent pas sur la loi.

Dans cet engrenage politicien, qui peut devenir le champion de cette « nouvelle laïcité » ? La Croix (29 mai 2013) nous donne la réponse : le député du « Front National Gilbert Collard ne souhaite rien d’autre qu’une “ neutralité totale ” avec “ l’interdiction de tous les signes religieux ” » (lire l'article). Au jeu d’un « plus laïque que moi tu meurs », l’extrême droite est et sera toujours gagnante. Certains, au centre droit, en sont d’ailleurs conscients et ont exprimés des réverses. Espérons qu’ils ne vont pas se faire doubler sur leur droite par  certains députés PS et que, comme l’a fait la Commission des lois il y a quelques jours, la proposition sera rejetée par l’assemblée.

Pourquoi le jeu du « plus laïque que moi tu meurs » conduit à renier la laïcité ? Pour une raison très simple : la laïcité implique un double refus, celui de toute officialité des religions et celui d’un athéisme d’Etat. Ce double refus engendre un équilibre. Si cet équilibre est rompu, la laïcité est menacée. C’est le cas aujourd’hui car l’hypertrophie actuelle de l’imposition de la neutralité, son extension à des secteurs où elle n’a pas lieu d’être, tire la laïcité vers une de ses négations, qui est in fine l’athéisme d’Etat. Sauf que, naturellement, ce n’est pas l’athéisme d’Etat que vise Gilbert Collard ! Faut-il vous faire un dessin ? Ce n’est sans doute pas nécessaire !

Il est cependant urgent de prendre conscience que, dans cette dérive, toutes les convictions peuvent se trouver menacées un jour ou l’autre. La liberté ne se partage pas. Bien naïfs sont ceux qui pensent qu’une atteinte aux libertés ne saurait les concerner. L’histoire est coutumière de retournements où certains sont devenus victimes de leurs mauvais coups. Le problème est qu’alors tout le monde (et non seulement eux) sera alors victime de leur stupidité.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Violences sexuelles
À LREM, des carences systématiques
Darmanin, Hulot, Abad : depuis 2017, le parti d’Emmanuel Macron a ignoré les accusations de violences sexuelles visant des personnalités de la majorité. Plusieurs cas à l’Assemblée l’ont illustré ces dernières années, notamment au groupe, un temps présidé par Gilles Le Gendre. 
par Lénaïg Bredoux, Antton Rouget et Ellen Salvi
Journal
Total persiste et signe pour le chaos climatique
Dans une salle presque vide à la suite du blocage de son accès par des activistes climatiques, l’assemblée générale de Total a massivement voté ce 25 mai pour un pseudo-plan « climat » qui poursuit les projets d’expansion pétro-gazière de la multinationale.
par Mickaël Correia
Journal
Fusillades dans les écoles : le cauchemar américain
Une nouvelle fusillade dans une école élémentaire a provoqué la mort d’au moins 19 enfants et deux enseignants. L’auteur, âgé de 18 ans, venait d’acheter deux armes à feu de type militaire. Le président Joe Biden a appelé à l’action face au lobby de l’industrie des armes. Mais, à quelque mois des élections de mi-mandat, les républicains s’opposent à toute réforme. 
par François Bougon et Donatien Huet
Journal — France
Le candidat Gérald Dahan sait aussi imiter les arnaqueurs
Candidat Nupes aux législatives en Charente-Maritime, l’humoriste a été condamné en 2019 par les prud’hommes à verser plus de 27 000 euros à un groupe de musiciens, selon les informations de Mediapart. D’autres artistes et partenaires lui réclament, sans succès et depuis plusieurs années, le remboursement de dettes.
par Sarah Brethes et Antton Rouget

La sélection du Club

Billet de blog
En finir avec la culture du viol dans nos médias
[Rediffusion] La culture du viol est omniprésente dans notre société et les médias n'y font pas exception. Ses mécanismes sont perceptibles dans de nombreux domaines et discours, Déconstruisons Tou(rs) relève leur utilisation dans la presse de masse, dans la Nouvelle République, et s'indigne de voir que, depuis près de 10 ans, ce journal utilise et « glamourise » les violences sexistes et sexuelles pour vendre.
par Déconstruisons Tours
Billet de blog
Portrait du ministre en homme fort (ou pas)
Le nom de Damien Abad m'était familier, probablement parce que j'avais suivi de près la campagne présidentielle de 2017. Je n'ai pas été surprise en voyant sa photo dans la presse, j'ai reconnu son cou massif, ses épaules carrées et ses lunettes. À part ça, je ne voyais pas trop qui il était, quelles étaient ses « domaines de compétences » ou ses positions politiques.
par Naruna Kaplan de Macedo
Billet de blog
Pour Emily et toutes les femmes, mettre fin à la culture du viol qui entrave la justice
[Rediffusion] Dans l'affaire dite du « viol du 36 », les officiers de police accusés du viol d'Emily Spanton, alors en état d'ébriété, ont été innocentés. « Immense gifle » aux victimes de violences masculines sexistes et sexuelles, cette sentence « viciée par la culture du viol » déshumanise les femmes, pour un ensemble de collectifs et de personnalités féministes. Celles-ci demandent un pourvoi en cassation, « au nom de l’égalité entre les hommes et les femmes, au nom de la protection des femmes et de leur dignité ».
par Les invités de Mediapart
Billet de blog
Violences faites aux femmes : une violence politique
Les révélations de Mediapart relatives au signalement pour violences sexuelles dont fait l'objet Damien Abad reflètent, une fois de plus, le fossé existant entre les actes et les discours en matière de combat contre les violences sexuelles dont les femmes sont victimes, pourtant érigé « grande cause nationale » par Emmanuel Macron lors du quinquennat précédent.
par collectif Chronik