Jean Baubérot
Professeur émérite de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité » à l’Ecole pratique des Hautes Etudes. Auteur notamment de deux « Que sais-je ? », La laïcité expliquée à M. Sarkozy (Albin Michel) et (avec M. Milot) Laïcités sans frontières (le Seuil).
Abonné·e de Mediapart

105 Billets

1 Éditions

Billet de blog 4 janv. 2013

Bonne Année, bonne morale laïque

La laïcité va continuer à être à l’ordre du jour en cette année 2013. Espérons qu’il ne s’agira pas « d’affaires » médiatiquement montées, comme nous en avons eu trop souvent au cours des années précédentes, mais qu’au cœur de nos préoccupations, se trouveront des questions de morale laïque, qui sont, au premier chef, des questions de société.

Jean Baubérot
Professeur émérite de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité » à l’Ecole pratique des Hautes Etudes. Auteur notamment de deux « Que sais-je ? », La laïcité expliquée à M. Sarkozy (Albin Michel) et (avec M. Milot) Laïcités sans frontières (le Seuil).
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

La laïcité va continuer à être à l’ordre du jour en cette année 2013. Espérons qu’il ne s’agira pas « d’affaires » médiatiquement montées, comme nous en avons eu trop souvent au cours des années précédentes, mais qu’au cœur de nos préoccupations, se trouveront des questions de morale laïque, qui sont, au premier chef, des questions de société. Les deux thèmes principaux de la morale laïque historique étaient la « dignité » de tout être humain et la « solidarité » des humains entre eux. Et si, notre résolution commune pour 2013 consistait à faire de ces deux sujets les critères d’évaluation des discours et actions de tous ceux et de toutes celles qui ont du pouvoir ?

Ce n’est pas vraiment ainsi qu’a fini l’année 2012 quand des stars ont volé au secours de Gérard Depardieu, que Poutine vient s’élever au rang de citoyen russe. La solidarité exprimée sentait plutôt la caste…. Les chevaliers du bien médiatique se sont, là, quelque peu dévoilés !

Au menu laïque déjà prévu de 2013 : le débat sur le mariage pour tous, les suites du rapport Sicard sur la fin de vie et les propositions, en mars prochain, de la Mission diligentée par Vincent Peillon sur la morale laïque à l’école. Continuons à réfléchir pendant que la Mission travaille sur cet important sujet. Lors d’un débat récent, sur France-Culture, auquel je participais, allusion a été faite aux deux manières d’envisager la morale laïque, celle de Ferdinand Buisson et celle de Jules Ferry. Cela vaut la peine d’examiner les choses d’un peu plus près pour tenter de savoir dans quelle filiation se situer.

Vincent Peillon a consacré un ouvrage à Buisson (1841-1932). Il a eu raison de s’intéresser à lui, car ce Prix Nobel de la Paix est une grande figure, un peu oubliée, de la laïcité française. On peut dire, qu’avec Jules Ferry, il a été le co-fondateur de l’école publique laïque et, ensuite, parmi ses multiples activités, il a présidé la Commission parlementaire sur la séparation dont Aristide Briand fut le rapporteur. Ceci indiqué, je ne suis pas sûr que l’emprunt, par le ministre, de certaines formules buissoniennes comme l’expression de « spiritualité laïque » soit vraiment judicieuse.

Buisson était un spiritualiste, à la fois protestant et libre penseur. Il croyait possible de réconcilier croyants et incroyants par une religiosité « sans dogmes et sans prêtres » et insistait sur l’enracinement religieux de la morale laïque. C’est une position très respectable, mais qui représente une option convictionnelle. Libre à chacun de s’y référer, mais elle ne peut constituer une référence commune. Le spiritualisme républicain a rapidement échoué à constituer le fondement de la morale laïque et c’est heureux car il l’aurait entrainé dans une direction particulière. Son intérêt historique a consisté à contrebalancer la tendance « matérialiste » qui, elle, voulait entrainer la morale laïque dans une direction scientiste. Or ce que certains affirmaient à partir du scientisme, souvent imprégné de « darwinisme social », n’avait en fait rien de scientifique. Il suffit de lire l’article « Femme » de La Grande Encyclopédie en 32 volumes de Marcellin Berthelot pour s’en convaincre.

L’intérêt de Jules Ferry est qu’il était un véritable agnostique. Certes, c’est également une option convictionnelle particulière, mais elle lui a permis d’envisager une morale laïque qui pouvait avoir une pluralité de fondements, et qui en retenait des valeurs partagées. Il a présenté cela de la manière la plus irénique possible en parlant de « la morale de nos pères, la vôtre, la nôtre,… » et maintenant cela fait un peu plat. Mais il en a également parlé en termes moins consensuels, en déclarant qu’il promettait la « neutralité religieuse », mais pas la « neutralité politique ». Par cette affirmation, il ne voulait pas dire que la morale laïque prendrait parti dans les débats politiques habituels, mais qu’elle ne transigerait pas sur certains principes politiques fondamentaux, tels ceux contenus dans la Déclaration des droits de 1789.

Quand on dépouille des papiers personnels de Ferry, dans ses archives à Saint Dié, on s’aperçoit d’une grande cohérence : quand Ferry lit des écrits jésuites, les indications qu’il note, montrent qu’il recherche l’accord et assume le conflit. Il se réjouit chaque fois qu’existe une consonance morale entre eux et les Républicains : on va pouvoir construire du lien social à partir de là. Il admet leurs convictions propres. Il reste ferme face au refus des droits de l’homme par les auteurs de la Compagnie de Jésus et, là, ferraille avec eux.

La filiation de Buisson risque de nous entrainer vers une morale laïque qui vire à la « religion civile » dont parle Jean-Jacques Rousseau dans le Contrat social. C’est Régis Debray qui, a y un certain temps déjà, a le mieux théorisé ce type de laïcité qui devient alors « la transcendance des transcendances ». Selon lui, la transcendance laïque est supérieure aux différentes transcendances religieuses et leur permet de coexister. C’est une sacralisation (assumée chez Debray) de la laïcité qui risque la rendre peu laïque.

A Ferry sera reprochée son attitude sur la colonisation. J’ai déjà montré que s’il s’est incontestablement trompé en n’appliquant pas à l’Empire colonial les principes politiques qui guidaient son action au sein de la République, son Rapport sur la situation en Algérie montre une évolution à la fin de sa vie. Mais qu’importe, car il ne s’agit pas, bien sûr, d’imiter Ferry mais de trier dans son héritage. Ferry a parlé de la « morale laïque qui tient debout toute seule ». On peut ajouter que, comme le cycliste, la morale laïque « tient debout toute seule » quand elle se déplace, avance, se montre mobile.

Ce qui faut retenir de Ferry, c’est qu’il a été celui qui a le mieux décrypté ce que pouvait être la neutralité de la morale laïque.

  • Une neutralité consistante, respectueuse des différentes convictions (religieuses ET non religieuses), qui ne cherche pas à devenir une transcendance, et qui donc, par certains aspects, est une morale trouée, incomplète. Il lui « manque la transcendance », reprochait Sarkozy à la morale laïque, dans son discours du Latran, fin 2007. Or c’est précisément ce précieux manque qui en fait la morale du lien social démocratique et républicain.

  • Une neutralité qui ne saurait être absolue pour autant (à ce niveau, « il n’y a que le néant qui est neutre » disait Jaurès). Car cette morale est reliée aux droits et aux libertés et quand les religions combattent ces droits et libertés, la morale laïque doit s’impliquer. Je l’ai écrit, je l’écris de nouveau et, sans doute, je l’écrirai  encore: c’est par la liberté que la laïcité s’impose aux religions. Les vifs débats sur le mariage pour tous et la fin de vie en constituent des exemples.

PS : L’auteur des fameux propos sur les « pains au chocolat », Jean-François Copé est la personnalité la plus détestée des français pour 2012, avec 82% d’opinions défavorables. Enfin, voilà une première place qu’il a obtenue sans aucune tricherie ! Certes, ce n’est pas cette déclaration elle-même qui lui a valu cette impopularité, mais elle était dans la tonalité générale de sa campagne pour la présidence de l’UMP. Que celle-ci se soit révélée aussi calamiteuse pour son « image » a de quoi réjouir. Espérons que les Français n’auront pas la mémoire courte : avoir Copé comme président en 2017 risquerait de nous faire regretter Sarkozy, tout comme ce dernier nous a fait regretter Chirac ! Un comble du comble ! Rien que pour nous éviter cette mahousse catastrophe, François Hollande, redressez vite la barre !  

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Violences sexuelles
À LREM, des carences systématiques
Darmanin, Hulot, Abad : depuis 2017, le parti d’Emmanuel Macron a ignoré les accusations de violences sexuelles visant des personnalités de la majorité. Plusieurs cas à l’Assemblée l’ont illustré ces dernières années, notamment au groupe, un temps présidé par Gilles Le Gendre. 
par Lénaïg Bredoux, Antton Rouget et Ellen Salvi
Journal
Total persiste et signe pour le chaos climatique
Dans une salle presque vide à la suite du blocage de son accès par des activistes climatiques, l’assemblée générale de Total a massivement voté ce 25 mai pour un pseudo-plan « climat » qui poursuit les projets d’expansion pétro-gazière de la multinationale.
par Mickaël Correia
Journal
Fusillades dans les écoles : le cauchemar américain
Une nouvelle fusillade dans une école élémentaire a provoqué la mort d’au moins 19 enfants et deux enseignants. L’auteur, âgé de 18 ans, venait d’acheter deux armes à feu de type militaire. Le président Joe Biden a appelé à l’action face au lobby de l’industrie des armes. Mais, à quelque mois des élections de mi-mandat, les républicains s’opposent à toute réforme. 
par François Bougon et Donatien Huet
Journal — France
Le candidat Gérald Dahan sait aussi imiter les arnaqueurs
Candidat Nupes aux législatives en Charente-Maritime, l’humoriste a été condamné en 2019 par les prud’hommes à verser plus de 27 000 euros à un groupe de musiciens, selon les informations de Mediapart. D’autres artistes et partenaires lui réclament, sans succès et depuis plusieurs années, le remboursement de dettes.
par Sarah Brethes et Antton Rouget

La sélection du Club

Billet de blog
Pour Emily et toutes les femmes, mettre fin à la culture du viol qui entrave la justice
[Rediffusion] Dans l'affaire dite du « viol du 36 », les officiers de police accusés du viol d'Emily Spanton, alors en état d'ébriété, ont été innocentés. « Immense gifle » aux victimes de violences masculines sexistes et sexuelles, cette sentence « viciée par la culture du viol » déshumanise les femmes, pour un ensemble de collectifs et de personnalités féministes. Celles-ci demandent un pourvoi en cassation, « au nom de l’égalité entre les hommes et les femmes, au nom de la protection des femmes et de leur dignité ».
par Les invités de Mediapart
Billet de blog
En finir avec la culture du viol dans nos médias
[Rediffusion] La culture du viol est omniprésente dans notre société et les médias n'y font pas exception. Ses mécanismes sont perceptibles dans de nombreux domaines et discours, Déconstruisons Tou(rs) relève leur utilisation dans la presse de masse, dans la Nouvelle République, et s'indigne de voir que, depuis près de 10 ans, ce journal utilise et « glamourise » les violences sexistes et sexuelles pour vendre.
par Déconstruisons Tours
Billet de blog
Violences faites aux femmes : une violence politique
Les révélations de Mediapart relatives au signalement pour violences sexuelles dont fait l'objet Damien Abad reflètent, une fois de plus, le fossé existant entre les actes et les discours en matière de combat contre les violences sexuelles dont les femmes sont victimes, pourtant érigé « grande cause nationale » par Emmanuel Macron lors du quinquennat précédent.
par collectif Chronik
Billet de blog
Amber Heard et le remake du mythe de la Méduse
Depuis son ouverture le 11 avril 2022 devant le Tribunal du Comté de Fairfax en Virginie (USA), la bataille judiciaire longue et mouvementée qui oppose Amber Heard et Johnny Depp divise l'opinion et questionne notre société sur les notions fondamentales de genre. La fin des débats est proche.
par Préparez-vous pour la bagarre