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Le Club de Mediapart mer. 28 sept. 2016 28/9/2016 Dernière édition

Bonne Année, bonne morale laïque

La laïcité va continuer à être à l’ordre du jour en cette année 2013. Espérons qu’il ne s’agira pas « d’affaires » médiatiquement montées, comme nous en avons eu trop souvent au cours des années précédentes, mais qu’au cœur de nos préoccupations, se trouveront des questions de morale laïque, qui sont, au premier chef, des questions de société.

La laïcité va continuer à être à l’ordre du jour en cette année 2013. Espérons qu’il ne s’agira pas « d’affaires » médiatiquement montées, comme nous en avons eu trop souvent au cours des années précédentes, mais qu’au cœur de nos préoccupations, se trouveront des questions de morale laïque, qui sont, au premier chef, des questions de société. Les deux thèmes principaux de la morale laïque historique étaient la « dignité » de tout être humain et la « solidarité » des humains entre eux. Et si, notre résolution commune pour 2013 consistait à faire de ces deux sujets les critères d’évaluation des discours et actions de tous ceux et de toutes celles qui ont du pouvoir ?

Ce n’est pas vraiment ainsi qu’a fini l’année 2012 quand des stars ont volé au secours de Gérard Depardieu, que Poutine vient s’élever au rang de citoyen russe. La solidarité exprimée sentait plutôt la caste…. Les chevaliers du bien médiatique se sont, là, quelque peu dévoilés !

Au menu laïque déjà prévu de 2013 : le débat sur le mariage pour tous, les suites du rapport Sicard sur la fin de vie et les propositions, en mars prochain, de la Mission diligentée par Vincent Peillon sur la morale laïque à l’école. Continuons à réfléchir pendant que la Mission travaille sur cet important sujet. Lors d’un débat récent, sur France-Culture, auquel je participais, allusion a été faite aux deux manières d’envisager la morale laïque, celle de Ferdinand Buisson et celle de Jules Ferry. Cela vaut la peine d’examiner les choses d’un peu plus près pour tenter de savoir dans quelle filiation se situer.

Vincent Peillon a consacré un ouvrage à Buisson (1841-1932). Il a eu raison de s’intéresser à lui, car ce Prix Nobel de la Paix est une grande figure, un peu oubliée, de la laïcité française. On peut dire, qu’avec Jules Ferry, il a été le co-fondateur de l’école publique laïque et, ensuite, parmi ses multiples activités, il a présidé la Commission parlementaire sur la séparation dont Aristide Briand fut le rapporteur. Ceci indiqué, je ne suis pas sûr que l’emprunt, par le ministre, de certaines formules buissoniennes comme l’expression de « spiritualité laïque » soit vraiment judicieuse.

Buisson était un spiritualiste, à la fois protestant et libre penseur. Il croyait possible de réconcilier croyants et incroyants par une religiosité « sans dogmes et sans prêtres » et insistait sur l’enracinement religieux de la morale laïque. C’est une position très respectable, mais qui représente une option convictionnelle. Libre à chacun de s’y référer, mais elle ne peut constituer une référence commune. Le spiritualisme républicain a rapidement échoué à constituer le fondement de la morale laïque et c’est heureux car il l’aurait entrainé dans une direction particulière. Son intérêt historique a consisté à contrebalancer la tendance « matérialiste » qui, elle, voulait entrainer la morale laïque dans une direction scientiste. Or ce que certains affirmaient à partir du scientisme, souvent imprégné de « darwinisme social », n’avait en fait rien de scientifique. Il suffit de lire l’article « Femme » de La Grande Encyclopédie en 32 volumes de Marcellin Berthelot pour s’en convaincre.

L’intérêt de Jules Ferry est qu’il était un véritable agnostique. Certes, c’est également une option convictionnelle particulière, mais elle lui a permis d’envisager une morale laïque qui pouvait avoir une pluralité de fondements, et qui en retenait des valeurs partagées. Il a présenté cela de la manière la plus irénique possible en parlant de « la morale de nos pères, la vôtre, la nôtre,… » et maintenant cela fait un peu plat. Mais il en a également parlé en termes moins consensuels, en déclarant qu’il promettait la « neutralité religieuse », mais pas la « neutralité politique ». Par cette affirmation, il ne voulait pas dire que la morale laïque prendrait parti dans les débats politiques habituels, mais qu’elle ne transigerait pas sur certains principes politiques fondamentaux, tels ceux contenus dans la Déclaration des droits de 1789.

Quand on dépouille des papiers personnels de Ferry, dans ses archives à Saint Dié, on s’aperçoit d’une grande cohérence : quand Ferry lit des écrits jésuites, les indications qu’il note, montrent qu’il recherche l’accord et assume le conflit. Il se réjouit chaque fois qu’existe une consonance morale entre eux et les Républicains : on va pouvoir construire du lien social à partir de là. Il admet leurs convictions propres. Il reste ferme face au refus des droits de l’homme par les auteurs de la Compagnie de Jésus et, là, ferraille avec eux.

La filiation de Buisson risque de nous entrainer vers une morale laïque qui vire à la « religion civile » dont parle Jean-Jacques Rousseau dans le Contrat social. C’est Régis Debray qui, a y un certain temps déjà, a le mieux théorisé ce type de laïcité qui devient alors « la transcendance des transcendances ». Selon lui, la transcendance laïque est supérieure aux différentes transcendances religieuses et leur permet de coexister. C’est une sacralisation (assumée chez Debray) de la laïcité qui risque la rendre peu laïque.

A Ferry sera reprochée son attitude sur la colonisation. J’ai déjà montré que s’il s’est incontestablement trompé en n’appliquant pas à l’Empire colonial les principes politiques qui guidaient son action au sein de la République, son Rapport sur la situation en Algérie montre une évolution à la fin de sa vie. Mais qu’importe, car il ne s’agit pas, bien sûr, d’imiter Ferry mais de trier dans son héritage. Ferry a parlé de la « morale laïque qui tient debout toute seule ». On peut ajouter que, comme le cycliste, la morale laïque « tient debout toute seule » quand elle se déplace, avance, se montre mobile.

Ce qui faut retenir de Ferry, c’est qu’il a été celui qui a le mieux décrypté ce que pouvait être la neutralité de la morale laïque.

  • Une neutralité consistante, respectueuse des différentes convictions (religieuses ET non religieuses), qui ne cherche pas à devenir une transcendance, et qui donc, par certains aspects, est une morale trouée, incomplète. Il lui « manque la transcendance », reprochait Sarkozy à la morale laïque, dans son discours du Latran, fin 2007. Or c’est précisément ce précieux manque qui en fait la morale du lien social démocratique et républicain.

  • Une neutralité qui ne saurait être absolue pour autant (à ce niveau, « il n’y a que le néant qui est neutre » disait Jaurès). Car cette morale est reliée aux droits et aux libertés et quand les religions combattent ces droits et libertés, la morale laïque doit s’impliquer. Je l’ai écrit, je l’écris de nouveau et, sans doute, je l’écrirai  encore: c’est par la liberté que la laïcité s’impose aux religions. Les vifs débats sur le mariage pour tous et la fin de vie en constituent des exemples.

 

PS : L’auteur des fameux propos sur les « pains au chocolat », Jean-François Copé est la personnalité la plus détestée des français pour 2012, avec 82% d’opinions défavorables. Enfin, voilà une première place qu’il a obtenue sans aucune tricherie ! Certes, ce n’est pas cette déclaration elle-même qui lui a valu cette impopularité, mais elle était dans la tonalité générale de sa campagne pour la présidence de l’UMP. Que celle-ci se soit révélée aussi calamiteuse pour son « image » a de quoi réjouir. Espérons que les Français n’auront pas la mémoire courte : avoir Copé comme président en 2017 risquerait de nous faire regretter Sarkozy, tout comme ce dernier nous a fait regretter Chirac ! Un comble du comble ! Rien que pour nous éviter cette mahousse catastrophe, François Hollande, redressez vite la barre !  

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Bien placé ce rappel pour illustrer la laïcité.

Merci!

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L'auteur

Jean Baubérot

Professeur émérite de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité » à l’Ecole pratique des Hautes Etudes. Auteur notamment de deux « Que sais-je ? », La laïcité expliquée à M. Sarkozy (Albin Michel) et (avec M. Milot) Laïcités sans frontières (le Seuil).

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