Jean Baubérot
Professeur émérite de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité » à l’Ecole pratique des Hautes Etudes. Auteur notamment de deux « Que sais-je ? », La laïcité expliquée à M. Sarkozy (Albin Michel) et (avec M. Milot) Laïcités sans frontières (le Seuil).
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Billet de blog 4 avr. 2013

Lutte contre les discriminations et laïcité

Ce qui est devenu la “ bombe Cahuzac ” illustre, une fois encore, le grave déficit démocratique de la France. Entre autres, le fait qu’une caste, aux opinions politiques diverses, pense pouvoir vivre en dehors de règles imposées au commun des mortels. Au-delà même de la tricherie et du mensonge, deux mondes se superposent, celui de la grande majorité des gens, qui y regarderont à deux fois avant de dépenser quelques dizaines d’euros supplémentaires dans un achat nécessaire, et ceux qui jonglent avec des sommes astronomiques.

Jean Baubérot
Professeur émérite de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité » à l’Ecole pratique des Hautes Etudes. Auteur notamment de deux « Que sais-je ? », La laïcité expliquée à M. Sarkozy (Albin Michel) et (avec M. Milot) Laïcités sans frontières (le Seuil).
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Ce qui est devenu la “ bombe Cahuzac ” illustre, une fois encore, le grave déficit démocratique de la France. Entre autres, le fait qu’une caste, aux opinions politiques diverses, pense pouvoir vivre en dehors de règles imposées au commun des mortels. Au-delà même de la tricherie et du mensonge, deux mondes se superposent, celui de la grande majorité des gens, qui y regarderont à deux fois avant de dépenser quelques dizaines d’euros supplémentaires dans un achat nécessaire, et ceux qui jonglent avec des sommes astronomiques. Dans ce petit monde, la connivence sociale l’emporte largement sur le différent idéologique. Voilà un mur de verre qu’il a fallu briser avec ténacité pour le rendre visible, et c’est l’honneur de Mediapart de l’avoir fait. Si la gauche veut ne pas sombrer, entraînant le pays dans la plus dramatique des aventures, il faut qu’elle se ressaisisse et fasse, enfin, preuve de courage et d’initiative. Qu’elle contre-attaque pour sortir de son terrible enlisement. Qu’elle brise, elle aussi, des murs de verre. L’un d’entre eux, et non le moindre, est celui des discriminations.

Il y a dix ans, la Commission Stasi s’exprimait ainsi : « L’existence de discriminations, reflet d’un racisme persistant, contribue à fragiliser la laïcité. La discrimination à l’embauche peut conduire ceux qui en sont victimes à désespérer du modèle républicain et des valeurs qui lui sont liées. Quand un candidat pour un poste se rend compte que son nom ou son prénom constituent un obstacle, il ne peut qu’éprouver le sentiment d’être victime d’une injustice contre laquelle il est désemparé et sans recours. (…) On a pu parler de “ plafond de verre ” à propos de cet obstacle invisible à l’ascension sociale, reprenant ainsi, pour les personnes issues de l’immigration, une expression utilisée pour les discriminations sexistes qui frappent les femmes. Si la mention ou la marque supposée d’une origine fait obstacle à l’insertion sociale et économique (…) il ne faut pas s’étonner ensuite qu’une sorte de conscience “ victimaire ” conduise à valoriser a contrario cette origine, voire à la mythifier en exacerbant la différence. » (p. 106-107 du Rapport).

Que s’est-il passé ensuite ? La création, fin 2004, de la Halde (Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité) qui semblait constituer le début d’un réel combat. Certes, la situation n’avait rien de paradisiaque : le dispositif mis en place avec la Halde était insuffisant, mal connu, etc. Mais un processus se trouvait enclenché. Et, on s’en est rendu compte quand Sarkozy a normalisé puis supprimé la Halde en tant qu’entité autonome, celle-ci possédait un bien infiniment précieux : être une autorité réellement indépendante du pouvoir politique. Quand la gauche est revenue “ aux affaires ” (sic), j’ai glissé à l’oreille d’amis plus proches que moi du pouvoir : « On ne vous demande pas des choses extraordinaires, mais au moins du possible ; par exemple refonder la Halde telle qu’elle était sous Jacques Chirac. » Repasser de Sarkozy à Chirac, ce n’est pas du gauchisme échevelé quand même ! Eh bien, non seulement la gauche ne l’a pas fait, ni manifesté l’intention de le faire, mais quand la Cour de cassation a rappelé qu’exiger une neutralité religieuse dans une entreprise privée constitue une « discrimination » (ce qu’avait déjà affirmé la Halde sous Chirac), la gauche a fait la sourde oreille, fait semblant de constater un « vide juridique » devant être comblé.

C’est ce que j’ai de plus essentiel à répondre à celles et ceux, dont j’ai lu avec attention les arguments, dont certains peuvent s’intégrer dans la complexité du problème. Mais le défaut fondamental de ces argumentaires, qu’ils soient bruts de décoffrage ou plus sophistiqués, c’est qu’ils ne tiennent pas compte du centre même du propos de la Cour : il s’agit d’une « discrimination ». Le terme a disparu des commentaires critiques, et notamment de la citation de l’arrêt, effectué par l’appel lancé dans Marianne. Nul hasard : il faut tronquer cet arrêt pour pouvoir le combattre en restant « républicain » ! Discrimination, vous avez dit discrimination, quel gros mot !

Celles et ceux qui pensent que, sur la stricte question de la lutte contre les discriminations, l’esprit républicain se perd quelque part entre Chirac (pourtant pas blanc comme neige lui aussi!) et Sarkozy-Buisson… ainsi que d’autres, celles et ceux qui estiment que la gauche joue un jeu aussi dangereux en refusant de prendre à bras le corps la question des discriminations qu’en cautionnant un esprit de caste (les deux ne seraient-ils pas liés quelque part ?), je propose de signer l’appel : « Pas de laïcité sans liberté », paru dans Le Monde daté du 29 mars (sous le titre Ne stigmatisons pas les musulmans). Cette proposition d’une Commission parlementaire n’est pas devenue obsolète parce que Cahuzac a reconnu avoir fraudé puis menti. Il ne faudrait pas qu’après la négation des faits jusqu’à l’extrême limite, ceux-ci écrasent tout le reste, puis qu’on reprenne, sans broncher, le dangereux projet de loi où on l’avait laissé. Au contraire, car c’est le même mépris, la même morgue qui sont à l’œuvre...  Le même petit monde qui ne saurait comprendre quelle est la vie des autres ; leur univers est tellement différent !

Vous trouverez l’énoncé de l’appel et la possibilité de vous ajouter aux 21000 personnes qui ont déjà signé (selon le dernier comptage) grâce au lien suivant : http://www.change.org/fr/p%C3%A9titions/contre-une-loi-stigmatisante-pour-une-commission-sur-l-islamophobie 
 
ainsi que les 2 adresses courtes pour ceux qui twittent (au choix):  
http://tinyurl.com/laiciteliberte 
http://tinyurl.com/stopislamophobie

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