Jean Baubérot
Professeur émérite de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité » à l’Ecole pratique des Hautes Etudes. Auteur notamment de deux « Que sais-je ? », La laïcité expliquée à M. Sarkozy (Albin Michel) et (avec M. Milot) Laïcités sans frontières (le Seuil).
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Billet de blog 4 nov. 2011

Selon que vous serez extrémiste ou raisonnable...

Manifestations visant à empêcher la représentation d'une pièce de théâtre, incendie criminel contre Charlie-Hebdo, nous sommes en présence d'atteintes à la laïcité, cela à un double niveau.

Jean Baubérot
Professeur émérite de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité » à l’Ecole pratique des Hautes Etudes. Auteur notamment de deux « Que sais-je ? », La laïcité expliquée à M. Sarkozy (Albin Michel) et (avec M. Milot) Laïcités sans frontières (le Seuil).
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Manifestations visant à empêcher la représentation d'une pièce de théâtre, incendie criminel contre Charlie-Hebdo, nous sommes en présence d'atteintes à la laïcité, cela à un double niveau. D'abord par l'usage qui est fait de la violence; ensuite par la volonté d'imposer à l'ensemble de la société les règles que l'on estime valables dans le cadre de sa religion.

Il faut bien distinguer les deux atteintes. J'ai entendu à la radio un commentateur dire: «Charlie-Hebdo n'est pas un journal musulman». Certes, mais quand bien même, l'attentat contre ses locaux ne serait pas plus légitime. La laïcité garantit non seulement les droits des non-croyants et autrement-croyants de toutes sortes, mais aussi les droits des hérétiques de tous poils. Tout un chacun, en revanche, est libre de dire (de prêcher) qu'un chrétien ou qu'un musulman ne devrait pas se comporter de telle ou telle façon. Bref, d'exposer sa conviction et de tenter de la faire partager à ceux et celles qui adoptent la même foi et/ou les mêmes valeurs. Mais il ne s'agit pas de règles universelles.

Au-delà d'une légitime indignation, qui fait consensus, la réflexion qui me vient à l'esprit est le constat d'un changement culturel. Polémiques et caricatures concernant la religion ne datent pas d'hier. En France, en particulier, la verve anticléricale s'en est donnée à cœur joie, d'une façon qui fut loin d'être toujours subtile. Mais, de leur côté, les cléricaux n'épargnaient pas non plus leurs adversaires et les portraits en charge des libres-penseurs furent nombreux. C'est comme la poule et l'œuf: ne me demandez pas qui avait commencé! Ce qui m'importe ici, c'est de poser la question: et si les atteintes à la liberté d'expression se trouvaient liés à une inaptitude à une expression concurrente? Pourquoi les personnes qui sont «furieusement religieuses» (pour reprendre l'expression du sociologue Peter Berger) ne répliquent pas sur le terrain même où elles se sentent attaquées? On dit souvent que la violence nait d'un manque de parole. Serait-elle due ici à l'incapacité foncière de s'exprimer? A une régression en deça du langage et d'autres formes culturelles d'expression?

Autre possibilité, qui n'est pas exclusive de la première, l'impact médiatique et immédiat d'une action violente est sans commune mesure avec l'impact de même nature que peut avoir une expression culturelle. Les manifestants qui tentent de bloquer l'accès du Théâtre de la Ville ne sont guère nombreux, vraisemblablement seulement quelques individus sont les auteurs de l'incendie, et pourtant ils concurrencent presque, dans l'actualité, la crise financière et le G20. En matière de laïcité, ils occupent le devant de la scène, beaucoup plus que celles et ceux qui cherchent à en faire «une politique de pacification par le droit», pour reprendre la définition de la laïcité donnée par Emile Poulat.

En 2005, une Déclaration internationale sur la laïcité au XXIe siècle fut signée par près de 300 universitaires de 30 pays. Elle fut présentée à Paris, au Sénat, par des personnalités de différentes nationalités. Des organisations laïques importantes, telle la Ligue de l'enseignement, soutenaient cette initiative. A part Le Monde, qui en publia des extraits, l'écho médiatique fut nul. Commentaire désabusé d'un participant: «Si au lieu de tenter de dire ensemble des choses intelligentes, nous en étions venus aux mains, alors là on aurait parlé de nous....» Et, bien sûr, mille autres exemples semblables pourraient être donnés. Un responsable associatif qui, depuis des années, tente d'intéresser les médias à son action dans une cité, me disait un jour: «C'est à se désespérer d'être calme!»

Au «Selon que vous serez puissant ou misérable» de Jean de La Fontaine, s'ajoute un actuel «Selon que vous extrémiste ou raisonnable»... vous serez mis en exergue ou ignoré des médias. Je comprends aisément par quels mécanismes les choses sont ainsi. Je n'ai pas de solution miracle pour qu'il en soit autrement. Je ne mets pas tous les médias, loin de là, dans «le même panier» (mais tous sont dépendants de ce que l'on appelle « l'actu » !) Bref, je voudrais simplement, pour l'heure, qu'agents des médias, journalistes et médiaspectateurs (il conviendrait d'utiliser ce terme, comme on parle de téléspectateur), nous convenions explicitement qu'existe là un véritable problème, peut-être un des plus importants de l'heure. Il a, en effet, de multiples conséquences, et celle de provoquer un véritable engrenage n'est pas la moindre. On donne implicitement à des individus une représentativité qu'ils n'ont pas. On favorise ainsi des amalgames, ce qui contribue à créer un sentiment victimaire parmi des gens déjà souvent en butte à des discriminations. En définitive, on risque de rendre les extrémistes relativement attractifs au lieu de les isoler. Bref, on est dans une structure complètement contreproductive. Et c'est bien ce qu'espèrent les extrémistes!

Comment sortir de cette logique infernale? Comment mettre en scène le raisonnable pour lui donner également droit de cité? Comment rendre compte de la face immergée de l'iceberg social, celle qui fait que notre pays ne se trouve quand même pas à feu et à sang? Comment faire quitter l'anonymat médiatique à ce qui construit, avec ténacité et patience, quotidiennement, du lien social? Posons au moins ces problèmes et peut-être qu'à terme nous trouverons quelques solutions.

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