«Mariage pour tous»: enfin un vrai sujet de laïcité!

On a envie de dire «Enfin!». Après les controverses foireuses sur quelques prières de rues comparées à une «Occupation» de territoires, ou la viande halal mangée sans être accompagnée de pain au chocolat, et autres fadaises, enfin un débat sérieux sur un sujet concernant au premier chef la laïcité: faut-il instaurer le «mariage pour tous?».  Cette expression est, on le sait,  une litote pour désigner le droit au mariage entre personnes de même sexe.

On a envie de dire «Enfin!». Après les controverses foireuses sur quelques prières de rues comparées à une «Occupation» de territoires, ou la viande halal mangée sans être accompagnée de pain au chocolat, et autres fadaises, enfin un débat sérieux sur un sujet concernant au premier chef la laïcité: faut-il instaurer le «mariage pour tous?».  Cette expression est, on le sait,  une litote pour désigner le droit au mariage entre personnes de même sexe.

Il y a encore quelques mois, quand j’abordais ce sujet dans des conférences, certains me demandaient : « Mais en quoi cela concerne-t-il la laïcité ? » Maintenant, les vives réactions de l’Eglise catholique font que l’on ne me pose plus la question. Il n’est pourtant pas inutile d’effectuer quelques rappels.

La première mesure (concrètement)  laïque en France fut la laïcisation de l’état–civil en 1792, au moment même de fondation de la République.  Cette laïcisation de l’état-civil instaurait le mariage civil, avec la possibilité du divorce. Le divorce fut interdit en 1816, juste après la chute de Napoléon et la restauration de la monarchie. Il fut rétabli en 1884, conjointement à d’autres mesures de laïcisation prises par la Troisième République. Outre les libres-penseurs, rappelons que protestants et juifs admettaient le divorce. Quant aux catholiques, nombreux étaient ceux qui ne partageaient pas la position officielle de leur Eglise.

Ainsi dans la fondation même de la laïcité, il existe une rupture avec une conception catholique de la famille, conçue comme un ordre « naturel », intemporel, anhistorique. Cette rupture engendra de très vives polémiques. On parla, déjà !, de déstabilisation de la société, de menace contre la personne la plus faible (la femme qui aurait plus besoin que l’homme d’un mariage irréversible), d’une crise de la civilisation. S’y ajoutait à l’époque l’accusation d’un « complot sémitique » contre la « France chrétienne » : le « père » de la loi rétablissant le divorce, Alfred Naquet, étant un juif agnostique.

Aujourd’hui, les gens me rétorquent qu’établir  le mariage pour les personnes de même sexe est un bouleversement beaucoup plus considérable qu’instaurer le divorce. Mais ce jugement est largement rétrospectif. L’ampleur  et parfois la férocité des accusations émises contre les « divorcaires » montre à quel point certains trouvaient que cette mesure était la fin d’un monde, de leur monde.

D’ailleurs, le mariage civil sans mariage religieux n’était guère mieux considéré : le nonce apostolique avait fait prévenir Jules Ferry de ne jamais lui présenter sa femme : comme les époux n’étaient mariés « que » civilement, le nonce ne pouvait que considérer  Madame Ferry comme la maitresse de son Jules et, en conséquence, refuser de lui serrer la main ! Remarquons, au passage, que le nonce n’avait aucun problème de conscience à serrer la main de Ferry, qu’il aurait dû pourtant considérer, en bonne logique, comme le gigolo de Madame !

Derrière ces oppositions, avant-hier au divorce, aujourd’hui au mariage pour tous, se trouve un problème fondamental : qu’est-ce qu’un être humain ? Un être humain dans sa « dignité », son humanité? Est-ce qu’on peut définir a priori, une fois pour toute et de façon immuable, les caractéristiques fondamentales d’un être humain et du comportement humain ? Ou l’humanité est-elle une aventure qui se déroule dans l’histoire, qui comporte une historicité ?  Bref, pour dire les choses de façon un peu savante, existe-t-il, ou non, des invariants anthropologiques, des limites anthropologiques qui échappent à l’historicité ?

Certains acceptent cette question et rétorquent alors que, puisque les deux positions existent, la société ne doit pas trancher entre l’une et l’autre. Or, d’une part ne pas trancher, c’est implicitement faire dominer la première position ; d’autre part, toutes les sociétés démocratiques ont déjà tranché et reposent sur l’idée qu’à chaque période historique, c’est à la société politique de définir la frontière entre l’humain et l’inhumain, de poser  les limites anthropologiques à ne pas franchir. C’est d’ailleurs en cela que les sociétés démocratiques, même si elles sont en général (et la France n’échappe pas à cette généralité) incomplètement laïques, sont quand même foncièrement des sociétés laïques.

Et d’ailleurs à ce niveau fondamental, la « laïcité républicaine » ne se situe  pas à l’avant-garde. Des royautés en Suède, aux Pays-Bas, en Belgique, en Espagne, au Canada, ont déjà franchi le pas du mariage entre personnes de même sexe, ainsi que des républiques comme l’Argentine. Mais ce retard français n’est pas nouveau : la Grande Bretagne avait laïcisé le divorce (retirant la procédure aux tribunaux ecclésiastiques anglicans) avant que la France ne le réinstaure, et établit le droit à la contraception puis à l’avortement avant notre pays. Or tous ces droits sont, à chaque fois, en rupture avec la « morale naturelle », dont l’Eglise catholique se prétend le gardien.

Mais, me dira-t-on, le refus du mariage entre personnes de même sexe fait l’unanimité parmi les religions. Je dirai plus exactement : « parmi les autorités religieuses », ce qui n’est pas exactement la même chose. Admettons (quoiqu’il ne me semble pas avoir entendu les bouddhistes prendre position). Les « religions » s’y opposent : C’est leur droit et, en laïcité, elles peuvent exprimer publiquement ce droit tant qu’elles le  veulent. Non seulement, le « mariage pour tous » est un vrai sujet de laïcité, mais c’est un sujet pour lequel la laïcité fonctionne bien puisque l’expression de la religion dans l’espace public n’est pas contestée, qu’on ne prétend pas que la religion est uniquement « affaire intime » et n’aurait  pas le droit de se manifester publiquement.

Une laïcité douce, donc, ce qui n’empêche pas de rappeler quelques règles.

D’abord que les personnalités politiques (et médiatique) cessent de parler de « l’Eglise », comme s’il n’en existait qu’une, comme si nous étions encore au Moyen-Age avec un « pouvoir temporel » et un « pouvoir spirituel ». Appeler l’Eglise catholique, « l’Eglise » (et, dans son état actuel, le projet de loi socialiste commet cette grâce erreur !), c’est ratifier implicitement la prétention d’un certain catholicisme de constituer la seule et unique Eglise, c’est faire fi de la situation de grande pluralité religieuse, y compris chrétienne. Faut-il rappeler que les loi de 1905 est la loi des séparation « des Eglises et de l’Etat » et non de « l’Eglise et de l’Etat » comme le prétend même un manuel d’histoire !

Ensuite, si toutes les convictions, incluant les religions, ont le droit à la libre expression, aucune ne prévaut face au suffrage universel. La proposition du candidat Hollande était explicite et le corps électoral n’est pas pris par surprise. Il existe une différence  entre droit d’expression et volonté de domination. Est-elle toujours respectée ? On aimerait en tout cas que celles et ceux qui se veulent les défenseurs intransigeants de la laïcité y compris dans la voie d’une laïcité répressive ne se montrent pas absents du débat. Rassurez-moi : je me trompe complètement quand j’ai l’impression de ne pas (ou guère) avoir entendu le Grand Orient de France dans cette affaire ? Le GOF est-il toujours un fervent « défenseur » de la laïcité quand celle-ci redevient une laïcité de liberté ? Pourquoi cette timidité soudaine, alors que, il faut le redire, on est là dans le fondement même de ce qui sépare une société cléricale et une société laïque ? Bizarre, comme c’est bizarre…

Une laïcité de liberté, car donner le droit du mariage aux homosexuels n’enlève rien aux hétérosexuels, et n’oblige en rien un homosexuel. Cela n’enlève rien aux Eglises et autres religions : séparées de l’Etat, elles font ce qu’elles veulent et personne, en France, ne songe à les obliger à organiser une cérémonie religieuse célébrant un mariage de personnes de même sexe. Là encore, la laïcité est remise sur ses pied : c’est sur le terrain de  la liberté (et non celui de la répression) que la laïcité s’impose aux religions.

PS : Dans les commentaires de ma dernière note, Bertrand Barère me demande « pourquoi ajouter un adjectif à morale ? » et cette question rejoint plusieurs autres commentaires (notamment celui de Lucas Martin faisant écho d’une inquiétude des « croyants »). Je réponds brièvement : selon moi, il faut distinguer (sans les opposer) morale laïque et morales religieuses. La morale laïque ne prétend pas être un système moral complet qui gouvernerait la vie entière de l’être humain, mais constituer plutôt les fondements moraux (toujours en débat et inséparables d’une réflexivité) du lien social. Faire société, ce n’est pas seulement vivre sur le même espace et tenter de concilier (voire d’unir contre un adversaire !) différents intérêts, cela comporte aussi quelques idéaux moraux partagés, que l’on s’efforce de concrétiser le mieux possible. Le Préambule de la Constitution est en un exemple, car il comporte l’indication de principes éthiques. Cette morale laïque ne va pas à l’encontre de morales convictionnelles, religieuses ou non, qui peuvent être plus complètes. J’avais tenté d’expliquer cela, après le discours du Latran, dans mon ouvrage La laïcité expliquée à M. Sarkozy et à ceux qui écrivent ses discours (Albin Michel), livre toujours actuel donc, contrairement à l’ancien président !!!

 

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