RATP : l’enfer (laïc) est pavé de bonnes intentions

Le refus de la RATP d’accepter que l’affiche annonçant le concert du groupe de chanteurs « Les prêtres » mentionne que ce concert s’effectue « au bénéfice des chrétiens d’Orient » serait un épiphénomène s’il n’était pas révélateur de la dérive globale de l’emploi du terme de « laïcité ».

Le refus de la RATP d’accepter que l’affiche annonçant le concert du groupe de chanteurs « Les prêtres » mentionne que ce concert s’effectue « au bénéfice des chrétiens d’Orient » serait un épiphénomène s’il n’était pas révélateur de la dérive globale de l’emploi du terme de « laïcité ». C’est dans le cadre d’un état d’esprit réduisant la laïcité à la neutralité, devenue une fin en soi et non un moyen au service de la liberté de conscience et de la non-discrimination pour raison de conviction, qu’une telle décision a été prise.

Sans doute la RATP a-t-elle cru bien faire. Peut-être même ceux qui ont pris cette décision ont-ils pensé qu’il ne fallait pas que la laïcité apparaissent plus douce pour les chrétiens qu’elle ne l’est pour les musulmans. Et des cantines scolaires au voile à l’Université, c’est une « laïcité punitive » (Observatoire de la laïcité) que certains tentent de leur appliquer. Du coup, allez, hop, laïcité dure pour tout le monde. Silence dans les rangs : le service public doit être « neutre » dans « le contexte d’un conflit armé à l’étranger ». Cachez ces bénéficiaires que je ne saurais voir.

Le glissement opéré montre bien l’hypertrophie donnée actuellement à la notion de neutralité. Que la RATP comme institution publique estime que son rôle n’est pas, si peu que ce soit, de prendre parti dans des « conflits armés », et plus largement dans des causes politiques ou « confessionnelles » est tout à fait conforme au respect des convictions divergentes de ses usagers. Le contraire, effectivement, mettrait en cause la neutralité du service public et entraînerait la RATP dans un engrenage sans fin. Un concert au profit d’un parti chrétien libanais, par exemple, entrerait dans ce cas de figure.

Mais, là, la RATP étend l’obligation de neutralité au « contexte » du conflit, aux dommages qu’il engendre, ce qui est en affinité avec l’extension générale de la notion de neutralité à laquelle se livre le discours dominant sur la laïcité. Cela signifierait, par analogie, qu’un concert en faveur des victimes de l’avion qui s’est crashé en Ukraine il y a quelques mois ne pourrait voir mentionner son but. En effet, ce crash a eu lieu « dans le contexte d’un conflit armé », et en a certainement été la conséquence.

Il y existerait donc deux sortes de victimes. Les victimes d’un tremblement de terre ou de catastrophes naturelles, qui pourraient être mentionnées sans problème. En revanche, celles issues, directement ou indirectement de guerres et des violences humaines, devraient être passées sous silence, quand bien même elles ne demanderaient qu’à pouvoir vivre en paix. Distinguo étonnant... mais logique car, si mes souvenirs sont exacts, la RATP a déjà refusé de diffuser des affiches annonçant un concert contre l’islamophobie. Dans cette logique de neutralité extensive, le choix effectué est lui-même logique. Mais précisément, c’est l’inflation de la conception de la neutralité qui est très contestable.

En 1905, lors de l’élaboration de la loi de séparation des Eglises et de l’Etat,  certains voulaient interdire les manifestations extérieures du culte (hormis les enterrements) pour éviter des occasions de troubles. Il faut dire que les processions se déroulaient alors dans un faste très ostentatoire, qu’elles comportaient souvent des sous-entendus politiques, que des membres des minorités religieuses et les libres-penseurs pouvaient se sentir agressés par cette prise temporaire de la rue (1). Ce souci de ne pas attiser des tensions politico-religieuses avait d’ailleurs conduit Bonaparte à limiter le droit des processions, au moment du Concordat (et cette législation était donc encore en vigueur en 1905). Or, à ce moment-là, l’Assemblée nationale décida, au contraire, d’enlever ces limitations, en estimant que « le respect de la liberté de conscience conduit au respect mutuel des croyances, mais non à la prohibition des manifestations extérieures du culte ». A chacun de « prendre (éventuellement) sur soi » pour que la liberté de l’autre puisse s’exprimer publiquement. On est dans une logique totalement inverse de la logique dominante actuelle.

La neutralité n’est nullement, pour la laïcité, une fin en soi, c’est un instrument ordonné à la liberté de conscience et au principe de non-discrimination. Devant les réactions provoquées par sa décision, la RATP propose tout d'abord d’indiquer que le concert se fera au bénéfice de « l’œuvre d’Orient » (association dont très peu de gens connaissent les buts) mais continue de refuser qu’il soit dit que les bénéficiaires, au final, seront les « chrétiens d’Orient ». Cela au nom du « principe de neutralité et de laïcité ». Or une des finalités de la laïcité est précisément de combattre les discriminations pour raison de religion et de conviction ! Et des êtres humains sont persécutés actuellement au Moyen-Orient, précisément parce qu’ils sont chrétiens, azéris... On marche sur la tête. Le « principe de laïcité » doit précisément supplanter ici le « principe de neutralité », alors que l’on fait de la laïcité le masque d’une neutralité absolutisée. Et, une fois encore, cette démarche rentre dans l’inquiétante évolution que l’on constate depuis plusieurs années : la restriction des libertés, sous divers prétextes (dont celui de la « laïcité »).

In fine, il aura fallu attendre le lundi 6 avril pour que la RATP accepte d'en revenir à la mention initiale, En faveur des Chrétiens d'Orient.

 

(1) Significativement, la proposition de loi effectuée par un député protestant, le radical Eugène Réveillaud (en connivence, on le sait maintenant, avec les dirigeants du protestantisme) prônait une séparation libérale, mais qui prohibait « tout exercice extérieur d’un culte » (article 30).

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