Jean Baubérot
Professeur émérite de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité » à l’Ecole pratique des Hautes Etudes. Auteur notamment de deux « Que sais-je ? », La laïcité expliquée à M. Sarkozy (Albin Michel) et (avec M. Milot) Laïcités sans frontières (le Seuil).
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Billet de blog 7 juil. 2012

Sacré foulard

Le foulard fait de nouveau parler de lui. Sans illusion, je sais d’avance que je risque de provoquer des réactions au premier degré et plus émotionnelles que rationnelles, je vais tenter de donner quelques points de repère. L’affaire, en effet, est, à mes yeux, plus complexe qu’il n’y paraît.

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Professeur émérite de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité » à l’Ecole pratique des Hautes Etudes. Auteur notamment de deux « Que sais-je ? », La laïcité expliquée à M. Sarkozy (Albin Michel) et (avec M. Milot) Laïcités sans frontières (le Seuil).
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Le foulard fait de nouveau parler de lui. Sans illusion, je sais d’avance que je risque de provoquer des réactions au premier degré et plus émotionnelles que rationnelles, je vais tenter de donner quelques points de repère. L’affaire, en effet, est, à mes yeux, plus complexe qu’il n’y paraît.

1. La question du foulard a été fort mal engagée en France lors de la « première affaire de foulard » (Creil, rentrée scolaire 1989). Contrairement à ce que certains croient, je n’ai pas été sur la position adoptée par Lionel Jospin (même si elle ne méritait pas d’être traitée de « Munich de l’école républicaine » !). En effet, celui-ci affirmait que, sur le plan des principes, le port du dit foulard à l’école par les élèves était contraire à la laïcité, que les professeurs devaient, en conséquence, tenter de dissuader leurs élèves (et leur parents) de porter le hijab ; mais qu’en cas de refus il fallait admettre l’élève (l’instruction étant prioritaire). Double erreur : d’abord parce que je pense que le port de signes religieux non ostentatoires (je vais y revenir) par les élèves n’est pas contraire à la laïcité ; ensuite, parce qu’on n’envoie pas ainsi les enseignants au casse-pipe en leur demandant publiquement, dès le départ, de céder si la concertation échoue. Cette grosse erreur a pesé lourdement sur la suite.

2. Si je suis en désaccord avec la position qu’a adoptée alors Jospin, en revanche je partage le contenu de l’Avis du Conseil d’Etat de novembre 1989. Contrairement à ce que beaucoup pensent, ce n’est pas du tout la même logique. D’une part le port discret du foulard (de la kippa, etc) est considéré comme compatible avec la laïcité, d’autre part, ce port devient incompatible s’il s’avère ostentatoire (accompagné de comportements prosélytes ou qui mettent en cause l’organisation de l’école : contenu des cours, discipline, etc). Cette position me semble juste sur le plan des principes (ce n’est le vêtement mais le comportement qui porte atteinte à la laïcité), de la pédagogie (on apprend aux élèves que l’on respecte leur liberté et que celle-ci s’exerce dans certaines limites, car une institution à ses règles) et du respect des professeurs (ceux-ci ne sont pas privé de leur autorité : ils peuvent agir si on y porte atteinte).

3. Le foulard, et les autres signes religieux étaient donc mis dans le « toléré », ni totalement permis ni interdit a priori. Cet entre-deux va contre le primaire véhiculé par la culture médiatique, qui adore les extrêmes. Précisément, c’est le rôle de l’école de développer l’esprit critique. Là encore, c’était de bonne pédagogie. Et, d’une manière générale, il faut retrouver cette idée qu’on ne passe pas brutalement du permis absolu à l’interdit absolu. C’est le sens que l’expression « accommodement raisonnable » qui, vous l’aurez remarqué, comporte deux termes qui peuvent s’avérer en tension.

4. Pour l’école, la loi de 2004, suite à la Commission Stasi, en a décidé autrement. Mais elle indique clairement qu’il s’agit d’une exception due à la nature particulière, à ses yeux, de l’institution scolaire. Se réclamer de la Commission Stasi (alors qu’on ne reprend pas d’autres propositions qu’elle a faites, notamment sur les jours fériés) pour étendre cette interdiction presque à l’infini est complètement abusif.

5. Ce n’est naturellement pas seulement au sujet du foot, que l’on parle du foulard, mais aussi quant à l’accompagnement scolaire, l’entreprise, etc. Tout en rappelant que ces différents lieux ont chacun leur spécificité, le principe général émis par le Conseil d’Etat pourrait, me semble-t-il, donner la marche à suivre. Une femme portant un foulard, un homme portant la kippa doivent être autorisés à effectuer de l’accompagnement scolaire (ils n’ont pas d’autorité pédagogique et sont des bénévoles) à condition qu’ils n’effectuent pas d’activité prosélyte. Et cette limite peut d’ailleurs être franchie quelle que soit le vêtement (ou non-vêtement) porté. L’habit ne fait pas le moine (et inversement !).

6. On peut avoir mille opinions possibles sur le foulard, mais ce qui, aujourd’hui, constitue de plus en plus l’enjeu du débat social à son sujet devient le problème de la socialisation ou de la désocialisation des femmes qui le portent. Le paradoxe, non assumé, des personnes qui prônent des extensions de l’interdiction du foulard est que leur position aboutit à une désocialisation de certaines femmes (et à leur exclusion du marché du travail quand il s’agit d’entreprises). Mais peut-être est-ce, de façon sans doute non consciente, le but poursuivi : tout faire pour acculer ces femmes à être obligées de « coller » au bout du compte avec la représentation figée que l’on a d’elles !

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