Jean Baubérot
Professeur émérite de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité » à l’Ecole pratique des Hautes Etudes. Auteur notamment de deux « Que sais-je ? », La laïcité expliquée à M. Sarkozy (Albin Michel) et (avec M. Milot) Laïcités sans frontières (le Seuil).
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Billet de blog 8 janv. 2014

Aznavour, l’apatride, et «la patrie des droits de l’homme»

J’ai regardé (et écouté !) hier soir sur France 2 l’émission consacrée à Aznavour. Outre le plaisir, style « petite madeleine », de réentendre des chansons avec lesquelles on a vécu des moments de sa vie, j’avais l’intuition que, malgré le formatage télévisuel, cette émission pouvait s’avérer fort instructive. Je n’ai pas été déçu !

Jean Baubérot
Professeur émérite de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité » à l’Ecole pratique des Hautes Etudes. Auteur notamment de deux « Que sais-je ? », La laïcité expliquée à M. Sarkozy (Albin Michel) et (avec M. Milot) Laïcités sans frontières (le Seuil).
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J’ai regardé (et écouté !) hier soir sur France 2 l’émission consacrée à Aznavour. Outre le plaisir, style « petite madeleine », de réentendre des chansons avec lesquelles on a vécu des moments de sa vie, j’avais l’intuition que, malgré le formatage télévisuel, cette émission pouvait s’avérer fort instructive. Je n’ai pas été déçu !

La présentation faite par Télérama (n° du 4 au 10 janvier) résume bien le propos : « ce documentaire sera moins un portrait que le récit d’une revanche prise sur les humiliations subies (et toujours pas digérées) par un autodidacte surdoué, « fils d’apatrides » né à Paris en 1924, tôt conscient de son talent, et affamé d’une reconnaissance jamais suffisante. »

Tout en l’estimant « intéressant », Télérama trouve que « le film pâtit pourtant de ce parti pris vindicatif ». Le magazine aurait préféré que « soient davantage approfondies des pistes comme les audaces du Charles Aznavour auteur » tandis que « l’entendre trop souvent récriminer » risque de donner aux téléspectateurs « l’image du vieux bonhomme pétri d’amertume, plutôt que celle d’un artiste aux multiples qualités et à l’exceptionnelle ténacité ».

Je comprends ce point de vue et j’aurais aimé, moi aussi, que les allusions récurrentes à ce que l’artiste a apporté d’original dans la chanson française soient, à un moment, développées. Mais je trouve important que, rompant avec le style des émissions promo où « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil », le film ait été, effectivement, centré sur cette « amertume », maintenue après des décennies de succès. Une blessure profonde n’a jamais été vraiment cicatrisée, et Aznavour vivra avec elle jusqu’à sa mort.

Commençons par le positif : la famille Aznavour, fuyant la persécution, est arrivée en France au début de l’entre-deux guerres. Ce devait être une étape dans sa migration, finalement notre pays fut la terre d’asile définitive. Les Aznavour bouffèrent de la vache enragée, comme beaucoup de Français des milieux populaires des années 1920 et 1930. Pendant la guerre, la famille cacha des juifs et des résistants, en lien avec le réseau Manouchian. Sorti de la scolarité à 9 ans, apprenant par « l’école de la vie », le jeune Charles devint un artiste dès son adolescence et contribua à faire nourrir sa famille. Ainsi se construit l’estime de soi (il était fier de l’argent qu’il rapportait chez lui) et, aussi, la rage de vaincre.

Bien sûr cet itinéraire a marqué le chanteur, mais son « amertume » ne vient pas de là. Elle provient la façon dont la critique l’a « assassiné » (Télérama) pendant la première partie de sa carrière. Aznavour ! Ce « nabot » au nez trop long, ce « petit homme laid » à la voix étrange, cet « étranger » ne pouvait quand même pas prétendre au statut de star ! Philippe Bouvard fut au premier rang de ses, comment écrire ?... critiques, non ce n’est pas possible d’utiliser un tel terme, l’expression de lanceurs d’insultes, ou lanceurs d’infamies serait beaucoup plus juste. Bouvard reconnaît volontiers, dans une séquence du film, que ce qu’il a écrit alors n’était pas « très intelligent » (quelle litote !), cela sans quitter son éternel air goguenard. Comme si ses propos n’avaient guère d’importance, comme s’il s’était s’agit d’une plaisanterie un peu nulle d’avoir injurié et voulu disqualifier Aznavour en le traitant « d’étranger » !

Le même Bouvard se demandait, à propos du concert où cent mille jeunes se rassemblèrent, place de la nation, en juin 1963, à l’occasion des 20 ans de Johnny Halliday (j’y étais !), quelle est la « différence entre le twist de Vincennes et les discours de Hitler au Reichstag ? ». Etc. Il y a d’autres saloperies qu’il a proférées ou écrites, toujours en étant aussi satisfait de lui-même. Mais le plus important n’est pas là : la reconnaissance sociale dont un tel olibrius a bénéficié est révélatrice de l’état de santé moral de notre nation. Depuis des décennies, Bouvard est éditorialiste dans les médias et pérore à la télé où tout est fait pour le rendre sympathique. Non seulement je comprends le courroux non éteint d’Aznavour, mais je le partage. On trouve vraiment là un aspect de la France qui est totalement méprisable. On a parfois envie de cracher au visage de personnes de ce type (et de leurs complices), parce que le grand écart entre leur stupidité méchante et l’aura dont ils jouissent constitue une insulte permanente à tous les « anonymes » (pour parler comme la télé !) qui bossent sans prétendre, eux, péter plus haut que leur QI.

Pour moi, l’opposition Aznavour-Bouvard s’avère emblématique de deux France et du problème majeur de ce pays : refuser de regarder en face ce qu’il est. Il est, comme les autres nations démocratiques, foncièrement ambivalent, capable (par exemple) d’accueillir des migrants sans le faire de façon digne. Il n’y a là, sans doute, aucune exceptionnalité française. Ce qui, par contre, est plus spécifique, et vraiment insupportable, c’est de se raconter à ce point des histoires : la France, pays des droits de l’homme, de l’universalisme abstrait, la France pays où il n’existe pas de minorités (je l’ai entendu dire par un représentant officiel du MAE à un colloque organisé par l’ONU). A oui, bien sûr, il n’existe pas de minorités en France, tout comme il n’existe pas d’homosexuels en Iran (dixit Ahmadinejab) : ces propos sont du même acabit et devrait provoquer le même éclat de rire.

Pour un Aznavour qui, surdoué, a réussi quand même à vaincre la bêtise collective, combien de minoritaires écrasés ? Combien de talents piétinés, dont l’absence appauvrit culturellement et socialement notre pays ? Combien d’hommes et femmes rejetés avec violence, que l’on accusera ensuite d’être attirés par l’extrémisme ?  Non seulement il ne faut pas reprocher à Aznavour cette rage maintenue mais, vous l’avez compris, il ne serait pas inutile qu’elle soit un tantinet contagieuse.

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