Jean Baubérot
Professeur émérite de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité » à l’Ecole pratique des Hautes Etudes. Auteur notamment de deux « Que sais-je ? », La laïcité expliquée à M. Sarkozy (Albin Michel) et (avec M. Milot) Laïcités sans frontières (le Seuil).
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Billet de blog 8 mars 2014

Jean Baubérot
Professeur émérite de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité » à l’Ecole pratique des Hautes Etudes. Auteur notamment de deux « Que sais-je ? », La laïcité expliquée à M. Sarkozy (Albin Michel) et (avec M. Milot) Laïcités sans frontières (le Seuil).
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A Danièle Sallenave, calomniatrice sur France-Culture

Madame, Dans votre émission « Les Idées claires », de ce vendredi 7 mars, sur France-Culture, vous avez fait preuve de malhonnêteté intellectuelle à mon égard. Or, vos propos dépassent, de loin, ma modeste personne. D’une part, ils sont très révélateurs d’une fabrication faussée de « l’information », du comportement d’un certain establishment culturel et de son manque de déontologie. D’autre part, je pense qu’ils ont des conséquences désastreuses quant à la situation politico-idéologique de notre pays. J’ai envie de vous dire : « Pas vous quand même » ! C’est pourquoi je vous adresse cette lettre ouverte.

Jean Baubérot
Professeur émérite de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité » à l’Ecole pratique des Hautes Etudes. Auteur notamment de deux « Que sais-je ? », La laïcité expliquée à M. Sarkozy (Albin Michel) et (avec M. Milot) Laïcités sans frontières (le Seuil).
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Madame,

Dans votre émission « Les Idées claires », de ce vendredi 7 mars, sur France-Culture, vous avez fait preuve de malhonnêteté intellectuelle à mon égard. Or, vos propos dépassent, de loin, ma modeste personne. D’une part, ils sont très révélateurs d’une fabrication faussée de « l’information », du comportement d’un certain establishment culturel et de son manque de déontologie. D’autre part, je pense qu’ils ont des conséquences désastreuses quant à la situation politico-idéologique de notre pays. J’ai envie de vous dire : « Pas vous quand même » ! C’est pourquoi je vous adresse cette lettre ouverte.

Vos dires pourraient paraître de peu d’importance dans le flot ininterrompu de « paroles, paroles » (pour parodier Dalida). Mais l’affaire est plus grave qu’il n’y parait et il n’est pas étonnant qu’avec de telles pratiques, notre pays soit peu capable d’affronter les défis qu’il rencontre. Vous avez déclaré : « Jean Baubérot, partisan de ce qu’il appelle une laïcité ouverte », laïcité qui comporte, à vos yeux, « certains accommodements » risquant « en dénaturer le sens ». Puis, vous avez cité, en quelques mots, ce qui serait ma position sur la récente décision de l’IFAB,  alors même je ne me suis pas encore exprimé sur ce sujet complexe, et que je comptais précisément y consacrer une demi Note sur Médiapart cette fin de semaine ! Très fort, Madame !!!

Je change donc mon fusil d’épaule et consacre cette Note à examiner ce que vous avez commis. D’abord, votre information est tout à fait mensongère. Avez-vous lu un seul de mes livres ?  Deux exemples, parmi d’autres, bien qu’il me soit très désobligeant d’avoir à perdre mon temps à me justifier de votre calomnie : Dans La laïcité expliquée à M. Sarkozy et à ceux qui écrivent ses discours (Albin Michel, 2008), je ferraille explicitement contre les partisans de la « laïcité ouverte », lisez notamment la page 233.  Dans mon dernier livre Une si vive révolte (L’Atelier, 2014) j’explique pourquoi je n’utilise pas une telle expression (lisez la page 162). Mais peu vous importe : d’après vous c’est moi qui la nomme ainsi et dénature son sens. 

Un petit effort, je ne vous demande de lire juste mon « Que sais-je ? », Histoire de la laïcité en France (PUF, 6ème édit, 2013) et vous y apprendrez que JAMAIS la laïcité (j’écris bien « la laïcité », et non « la laïcité ouverte » !) n’aurait triomphé en France si elle n’avait pas su se montrer accommodante. Sans cela le conflit des deux France aurait dégénéré en guerre civile et que la France, avec la laïcité intégrale que certains souhaitaient, aurait quitté l’épure démocratique. Et c’est précisément cela, qu’inconsciemment ou non peu importe, vous voulez masquer, parce que vous ne le supportez pas.

Vous êtes tout à fait compétente dans votre domaine. Mais que savez-vous de l’histoire de la laïcité ? Avez-vous-même conscience que, comme toute réalité sociétale, la laïcité doit faire l’objet d’une démarche de connaissance ?   Face à une approche de sciences humaines concernant la laïcité, vous êtes un peu dans la même posture que les créationnistes face aux théories de l’évolution : On peut se dispenser d’un savoir, il suffit d’indiquer son opinion, sa croyance. Vous n’êtes la seule à fonctionner de la sorte, mais cela ne vous excuse en rien. Et tant pis pour vous si vos dires sont la grosse goutte d’eau qui a fait déborder le vase.

En prônant une laïcité non accommodante, l’exact contraire de la laïcité historique (du moins, celle qui, heureusement, s’est imposé politiquement), je suis persuadé que vous  engagez la France dans une voie désastreuse. Mais de cela nous aurions pu en débattre si vous n’aviez pas, à vous seule, joué les deux interlocuteurs, et si vous n’aviez pas fait preuve de mauvaise foi en mettant sous ma plume, ou dans ma bouche, des propos faussés. Peut-être était-il, cependant, indispensable pour vous d’agir de la sorte, afin de ne pas faire apparaître le déficit de votre argumentation ! Comme j’ai du travail sérieux, je ne dispose pas d’assez de temps pour décrypter  l’ensemble de vos propos. Mais ce serait édifiant, car ils fleurent bon l’amalgame !

Bref, il faudra quand même un jour se poser la question : par quel processus, la gauche s’est faite dépossédée de la laïcité, au profit de la droite, voire de l’extrême droite ? Comment en sommes-nous arrivés au fait Marine Le Pen (et le FN en général, le candidat de ma commune fait feu de tout bois sur  ce sujet !) puisse se prétendre (sans être ridicule !) la meilleure championne de la laïcité et… peut-être devenir le premier parti de France aux prochaines européennes. Figurez-vous que j’ai ma petite idée sur la question.

Vous aurez noté que le titre de mon dernier livre comporte le terme de « révolte ». Eh oui,   depuis mon adolescence, ce sont des gens comme vous qui me débectent, parce que ce sont eux qui mystifient l’opinion. Des gens qui, certes, savent des choses, apparaissent intelligents, agréables, mais refusent de savoir qu’il existe des questions où ils ne savent pas. Qui prospèrent en parlant non seulement de ce sur quoi ils sont compétents, mais de tout et de rien. Qui répètent à satiété des stéréotypes, prenant l’apparence de la vérité par leur répétition forcenée et imposée. Vous avez le toupet de prétendre que vous allez « soumettre à nos auditeurs » un dossier, alors que vous trichez en l’exposant. Et ensuite, on s’étonnera, de la coupure entre les Français ordinaires et leur pseudo « élites », c'est-à-dire, en fait, les privilégiés ! Je vous dénonce comme co-responsable de la mauvaise santé intellectuelle et morale de la France.

Un dernier mot, j’ai indiqué que je comptais consacrer une demi Note à la décision de l’IFAB et la réaction de la FFF, question complexe, ambivalente. Alors, pourquoi une demi seulement ? Parce qu’en fait je voulais comparer l’importance donnée à cette question de vêtement, par les médias, et celle d’une autre «  info » arrivée au même moment  (et, guère reprise, voire ignorée) : La France figure dans le peloton de tête des violences subies par les femmes, en Europe. Ainsi 3 sur 4 disent avoir subi du harcèlement sexuel contre une sur deux dans l’ensemble de l’Europe. Et la moitié se dit victime de violences psychologique au sein de leur couple. Etc. C’est effarant, mais tellement moins médiatique, n’est-ce pas…

Veuillez agréer,  Madame, mon espoir d’un réveil de votre lucidité.

Jean Baubérot, Professeur émérite de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité » à l’EPHE. 

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