Jean Baubérot
Professeur émérite de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité » à l’Ecole pratique des Hautes Etudes. Auteur notamment de deux « Que sais-je ? », La laïcité expliquée à M. Sarkozy (Albin Michel) et (avec M. Milot) Laïcités sans frontières (le Seuil).
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Billet de blog 8 avr. 2014

Au Québec, la défaite d’une laïcité dogmatique

Le verdict est sans appel, le Parti Québécois, et sa répressive Charte de la laïcité, ont subi une très nette défaite aux élections législatives québécoises. Cette charte était l’exemple type d’une laïcité dogmatique et à géométrie variable.

Jean Baubérot
Professeur émérite de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité » à l’Ecole pratique des Hautes Etudes. Auteur notamment de deux « Que sais-je ? », La laïcité expliquée à M. Sarkozy (Albin Michel) et (avec M. Milot) Laïcités sans frontières (le Seuil).
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Le verdict est sans appel, le Parti Québécois, et sa répressive Charte de la laïcité, ont subi une très nette défaite aux élections législatives québécoises. Cette charte était l’exemple type d’une laïcité dogmatique et à géométrie variable. Pauline Marois a tiré les conséquences de ce résultat et se retire de la tête du PQ. C’est une victoire de la société civile de la Belle Province et l’échec d’un repli identitaire du courant souverainiste, dérivant d’un nationalisme civique à un nationalisme ethnicisé.

J’étais à Montréal, à l’automne 2013, quand le PQ a lancé son projet de Charte de la laïcité. Ses auteurs invoquaient explicitement l’exemple français et, plus tard d’ailleurs, la leader péquiste, Pauline Marois, est venue à Paris chercher la caution de François Hollande. On retrouvait dans le projet de Charte toutes les hypocrisies, tous les faux-semblants d’une certaine laïcité française qui prétend, de manière dogmatique, voire parfois inquisitoriale, être « la laïcité ». S’avérait même assez fascinant son aspect de miroir grossissant. Ainsi, on trouvait sur les murs des stations de métro, dans les pages des journaux et les tracts envoyés par la poste, une significative comparaison : une affiche comportait l’affirmation « Eglise, synagogue, mosquée [ou, variante : « Bible, Torah, Coran »] : c’est sacré ». Et l’affiche suivante déclarait : « Nos valeurs – laïcité, égalité homme-femme – c’est également sacré. » Quitte à ce que les personnalités politiques du PQ vous affirment sans complexe : « Mais non, il ne s’agit pas de religion civile ; où donc avez-vous été cherché une telle idée ? »

Le schéma est clair : au lieu de constituer des principes que le politique tente de concrétiser, la laïcité et l’égalité homme-femme, « valeurs québécoises » était-il souvent affirmé, sont présentées comme des valeurs sacrées. Cela permet de mettre hors du débat démocratique la façon dont le parti au pouvoir interprète et applique ces principes. Cette religiosisation de la laïcité et de l’égalité homme-femme permet donc d’opérer un court-circuit, et de mettre également dans le sacré, hors du débat démocratique, les mesures précises et discutables qui sont proposées, mesures présentées comme la seule incarnation possible des principes sacralisés. Dans le cas précis il s’agissait d’obliger les agents du service public et des services parapublics à la neutralité vestimentaire, alors que traditionnellement, dans la laïcité québécoise, l’exigence porte sur la neutralité de comportement. Dans le même temps, et là le caractère hypocrite de l’invocation de la laïcité était encore plus manifeste qu’en France, le crucifix restait sur le fronton de la salle des séances de l’Assemblée Nationale, au nom du respect d’un « patrimoine québécois ». En fait, son instauration à un tel emplacement s’est effectué dans les années 1930, à une époque d’alliance étroite du pouvoir et de l’Eglise catholique, époque que les Québécois eux-mêmes appellent « la Grande Noirceur ».

L’application de la Charte aurait désorganisé maints organismes, notamment au niveau de certains hôpitaux ou de crèches, qui se seraient retrouvés en manque flagrant de personnel. D’où des propositions compliquées de non application temporaire de la Charte quand la demande serait faite. Et, face aux interdictions professionnelles qui en auraient résulté, des promesses plus ou moins vagues d’aide à la recherche d’un nouvel emploi pour les personnes mises au chômage. Bref le sacré s’effilochait dès que les problèmes réels étaient soulevés !

La société civile québécoise, majoritairement, n’a pas été dupe. Les résistances syndicales ont été nettes. Le mouvement féministe organisé a protesté contre une interprétation de la laïcité dont le résultat serait la privation d’emploi, donc d’autonomie, et la désocialisation de beaucoup de femmes. Le projet présenté comme devant être consensuel (puisque « nos valeurs », c’est « sacré ») a entraîné un conflit qui s’est prolongé des mois et des mois. Le PQ a tenté de jouer les régions rurales, le « Québec profond », où on trouve fort peu d’immigrés… mais beaucoup de fantasmes à leur égard, contre Montréal. Transformé en mot magique, le terme « laïcité, laïcité » a été répété à satiété. La méthode Coué contre la réflexion… Et, bien sûr, le combat du bien contre le mal, entendez de « la laïcité contre l’intégrisme ».

Le Parti Québécois avait été porteur, au temps de ses pères fondateurs comme René Levesque, d’un nationalisme civique. Ce projet étant en panne, la carte du nationalisme ethnique fut de plus en plus jouée, même si, comme en France, quelques femmes immigrées mises en avant par les médias rappelèrent qu’elles étaient arrivées au Québec lors de la guerre civile en Algérie, pendant les années 1990. Le problème est que, si leur histoire est fort douloureuse, la manière dont elles la racontent est totalement unilatérale : les violences n’auraient été que le fait des islamistes (qui, certes, en ont commises). Pas un mot sur l’origine de la guerre civile (l’arrêt du processus électoral par l’armée, après un 1er tour des législatives favorable au FIS), pas un mot sur les violences des militaires. A ces femmes s’est opposée une génération de jeunes femmes nées au Québec, voulant réfléchir et vivre dans le cadre démocratique de la société québécoise et canadienne.   

Comme parti souverainiste, le PQ a toujours regroupé des personnalités différentes quant à une catégorisation gauche-droite. Cependant son élan provenait en bonne part de ses liens avec les syndicats, les intellectuels, les artistes, la jeunesse, bref des forces vives de la société québécoise et on le classait généralement au centre-gauche. S’il a conservé l’appui de certains intellectuels, le PQ a glissé de plus en plus vers l’alliance avec des éléments conservateurs. Le symbole de cette dérive a été illustré par la candidature à la députation, sous l’égide du PQ, de Pierre Karl Péladeau, puissant magnat du groupe de presse Québecor, où des articles anti-immigrés  sont régulièrement publiés et où les droits syndicaux sont parfois plus ou moins écornés.

Gouvernement minoritaire, le PQ espérait, grâce à sa Charte, devenir majoritaire. Et le must aurait été, pour lui, que l’application législative de certaines dispositions de la Charte soit juridiquement désavouée par la Cour suprême canadienne. On aurait alors joué le remake d’un scénario bien connu : les pauvres petits francophones persécutés par les méchants anglophones. En fait, le Québec sera d’autant plus dynamique et inventif qu’il ne se pensera pas comme un « ilot menacé » mais comme une passerelle entre monde francophone et mode anglophone et qui, grâce à cet aspect biculturel, peut se trouver à l’avant-garde sur bien des points. Il est réconfortant que cette vision d’avenir ait triomphé. Le désaveu est sans appel : aux dernières nouvelles : 30 sièges pour le PQ, 25 pour les 2 partis qui s’opposaient partiellement à la neutralité vestimentaire édictée dans la Charte, et 70 pour le Parti Libéral Québécois (PLQ) qui s’y opposait totalement. Une laïcité interculturelle québécoise est à reconstruire, voie d’avenir pour la France.

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