Rebelle..., vous avez dit rebelle !

Les Rendez-vous de l’Histoire viennent de commencer à Blois... et se sont offerts, cette année, une belle polémique dont les intellectuels français ont le secret. Le Monde (n° du 10 octobre) la répercute largement. Qu’il me soit permis de ne pas y participer. La question que je me pose, en effet, n’est pas de savoir si Marcel Gauchet est un rebelle ou un conformiste. La question qui me taraude depuis longtemps (en fait depuis mon adolescence !) déborde même celle que je vais aborder à Blois (« De l’indignation à l’action »). Il s’agit de la forte nécessité et de l’extrême difficulté d’être « rebelle », particulièrement quand on vit dans une société dite démocratique.

Partons d’un constat de Régis Debray que j’estime juste : le « total rebelle, l’insurgé intégral » n’existe pas (sauf, peut-être, ajouterais-je, dans quelques ‘asiles de fous’ !). Et l’ex compagnon de Che Guevara précise que ce dernier « envoyait les homos en camp de travail et ne s’indignait pas trop du non-partage des tâches ménagères ». Prolongeons ce constat de Debray pour en tirer quelques conséquences.

Dans les années 1960, ces comportements du Che n’indignaient guère, à l’inverse de ce qui se passerait s’il vivait aujourd’hui. Même les véritables rebelles sont toujours des rebelles d’un temps et d’un lieu et ils partagent des aspects de sa culture dominante. Quelque distance que l’on arrive à prendre avec la société établie, elle est toujours insuffisante. J’en donnerai un autre exemple, que me fournit Mathieu Séguéla [1] : en 1885, Clemenceau conteste courageusement qu’il y a ait des « races supérieures » et des « races inférieures ». Il est battu par Jules Ferry qui obtient 3 fois plus de voix que lui. Mais, alors que le débat porte sur les crédits de l’expédition militaire à Madagascar, tous les exemples de Clemenceau en faveur de l’égalité des races portent sur les civilisations asiatiques... comme s’il était impossible d’en prendre dans le pays concerné.

Il n’en reste pas moins que Guevara restera celui qui s’est opposé aux dictatures militaires et que ce discours de Clemenceau est, avec la publication de « J’accuse », l’acte le plus fort de sa longue carrière. Autrement dit, ne demandons pas aux rebelles d’être des rebelles absolus. Acceptons leurs limites, voire leur part d’ombre. Cela permet d’apprécier en chacun ce qu’il a de meilleur. Mais sachons qu’il existe limites et part d’ombre. Ne nous laissons pas éblouir (et donc aveugler). Ne devenons les disciples de personne. Le dur chemin du libre-examen, de l’aventure de la pensée personnelle est indispensable. Tenter d’être rebelle et tenter d’être libre constituent un seul et même mouvement.

En excluant les gays, en ne mettant pas en cause la division genrée du travail, Guevara instaurait un contrordre qui aurait pu devenir un nouvel ordre établi. Un souvenir personnel me fait penser que Guevara se méfiait cependant d’un tel processus. J’étais à Cuba durant l’été 1968 et, tout en appréciant les résultats obtenus, à l’époque, par la Révolution cubaine, je m’étais débrouillé pour rencontrer des opposants. Ceux-ci m’avaient indiqué que, tant que le Che avait été à Cuba, il lui arrivait de critiquer publiquement la tournure que prenait le régime, « petite respiration » disparue ensuite. La contestation doit être mobile. Elle ne doit pas avoir peur de porter un regard critique sur son propre camp. Il n’existe pas (malgré ce que certains disent) d’idées éternelles de la droite ou de la gauche, tout simplement parce qu’il existe une historicité des idées. Pour prendre un exemple dans un sujet qui m’importe beaucoup, d’une part je comprends les réticences à l’ajout d’un adjectif au terme « laïcité » : cet ajout peut correspondre à un affadissement de la laïcité, voire même (dans le cas de la « laïcité positive » de Sarkozy) à sa déformation complète. Mais faire de ce combat là son principal cheval de bataille aboutit à ne pas prendre en compte l’historicité de la laïcité. La laïcité sans adjectif devient vite alors une laïcité sans neurones... Et il ne faut pas s’étonner alors si Nadine Morano et Marine Le Pen ramassent la mise.

Le Che combattait des dictatures militaires, Clemenceau l’impérialisme colonial. Mais les impérialismes occidentaux ont, en interne, un fonctionnement démocratique. On peut s’opposer sans dormir en prison, même si une réelle opposition induit souvent des pénalités sociales plus ou moins dissimulées. Pour revenir au débat répercuté par Le Monde, je suis en désaccord profond avec Gauchet quand il conclut du fait que « tout le monde » serait (en apparence, précision indispensable) « anticonformiste », qu’aujourd’hui « le non-conformisme est le conformisme ». Non, fermement non : il existe assez de mimétisme social plus ou moins obligatoire. Pas la peine de le légitimer, au contraire. Les satisfaits dominants sont à vomir.

En revanche, Gauchet me semble malheureusement frapper plus juste en affirmant que, bien souvent, les rebelles socialement estampillés comme tels « sont simplement l’avant-garde du troupeau général ». Il existe des rebelles établis, dont le rôle fait système avec l’ordre établi. Et c’est précisément à la fois la grandeur, mais aussi le piège terrible de la démocratie, d’intégrer la rébellion (disons une certaine rébellion) au cœur même du système. Chacun, quand il se rebelle, et plus encore quand il est reconnu comme tel, doit ruminer le propos de Debray : le « total rebelle » n’existe pas... et décrypter ses accointances avec l’ordre même qu’il critique. Non pas dans un but moraliste, mais par lucidité. Et pour pouvoir rebondir quand sa rébellion aura été complètement absorbée, rendu superficielle.

C’est pourquoi la figure du rebelle doit être relativisée par d’autres figures, notamment celle du franc-tireur. De celui qui tente de ne pas essentialiser les divers codes, de circuler dans des mondes différents, d’y prendre son miel, mais aussi d’en rejeter, à chaque fois, le conforme (voire l’inacceptable). Avoir de l’empathie sans être englobé par la connivence. Etre ainsi un SDF : Sans Dogmatique fixe. Attitude déjà individuellement difficile, mais encore plus coriace à construire pour un groupe. Cependant, si on veut que son action ne soit pas contreproductive, il faut, au minimum, savoir instaurer une tension entre l’établissement d’un doxa commune et la possibilité de sa mise en question.

A la fin d’un film de Charlie Chaplin (qui pourra me dire lequel ?), son personnage Charlot est poursuivi par la police des Etats-Unis (l’ordre de la société dominante) et par les bandits mexicains (l’ordre du refus des règles sociales, mais dont les règles peuvent être tout autant, voire même plus, contraignantes). Pour échapper à ces deux systèmes répressifs, Charlot marche, chemine en ayant un pied de chaque côté de la frontière...

 


[1] M. Séguéla, Clemenceau ou la tentation du Japon. CNRS Editions. 2014.

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