Jean Baubérot
Professeur émérite de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité » à l’Ecole pratique des Hautes Etudes. Auteur notamment de deux « Que sais-je ? », La laïcité expliquée à M. Sarkozy (Albin Michel) et (avec M. Milot) Laïcités sans frontières (le Seuil).
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Billet de blog 11 févr. 2013

Pour la séparation de l’Eglise et de l’Etat… au Vatican!

A peine le Pape a-t-il annoncé sa prochaine démission que les acteurs de la célèbre série Les Experts Vatican glosent sur le prochain pape. Après un «athlète de Dieu», Jean-Paul II , et un «intellectuel», Benoît XVI, le «trône de Pierre» sera-t-il confié à un homme qui, privilégiant la «pastorale» sur la doctrine, entreprendra des «réformes»?

Jean Baubérot
Professeur émérite de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité » à l’Ecole pratique des Hautes Etudes. Auteur notamment de deux « Que sais-je ? », La laïcité expliquée à M. Sarkozy (Albin Michel) et (avec M. Milot) Laïcités sans frontières (le Seuil).
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A peine le Pape a-t-il annoncé sa prochaine démission que les acteurs de la célèbre série Les Experts Vatican glosent sur le prochain pape. Après un «athlète de Dieu», Jean-Paul II , et un «intellectuel», Benoît XVI, le «trône de Pierre» sera-t-il confié à un homme qui, privilégiant la «pastorale» sur la doctrine, entreprendra des «réformes»? Et certains experts d’énumérer une longue liste de questions en suspens. Les plus optimistes voient déjà l’Eglise catholique, grâce au futur pape, «entrer dans le troisième millénaire». Mais, curieusement, la mère de toutes les réformes n’est jamais évoquée.

L’idée force des journalistes, en France en tout cas, serait de souhaiter une Eglise plus libérale, notamment quant aux mœurs. Il faut aller plus au fond des choses. La réforme fondamentale serait la renonciation à l’ambivalence. Le pape est, en effet, un chef religieux et un chef d’Etat. Il épouse donc une double fonction : spirituelle et politique. Si son Etat est le plus petit du monde, il n’empêche qu’il dispose de toutes les prérogatives étatiques, joue un rôle sur la scène politique internationale, souvent de concert avec certains Etats «islamiques».

La puissance du Vatican vient non de sa superficie ou du nombre de ses habitants mais du fait qu’il constitue aussi le centre, la tête d’une Eglise qui a des adeptes dans le monde entier. Inversement, malgré la disparition des Etats pontificaux en 1870, la papauté n’a jamais renoncé à son statut de chef temporel. Certes, l’Etat de la Cité du Vatican, créée en 1929, est distinct du Saint-Siège, mais la réalité est mêlée. Et quand le pape est en visite en France, on accueille à la fois une autorité religieuse et un chef d’Etat. Cette ambigüité n’est pas sans conséquence.

Au XIXe siècle, les anticléricaux accusaient facilement les catholiques soient d’être de mauvais Français, soit de ne pas vraiment être Français, parce qu’ils «obéissaient à un chef d’Etat étranger». Inversement les cléricaux accusaient juifs et protestants d’être à la solde de l’Allemagne. Maintenant, comme on a trouvé d’autres personnages à stigmatiser, ces accusations paraissent pour ce qu’elles sont : ridicules. Mais peut-être, du coup, on n’ose plus du tout poser la question de la dualité du spirituel et du temporel à la tête du catholicisme, qui est pourtant un tout autre sujet.

Il semble tellement  impertinent de parler d’une possible renonciation du pape à ce statut de chef d’Etat que personne ne semble oser le faire. Pourtant, il existait une autre autorité religieuse qui possédait un pouvoir politique, le Dalaï-Lama. Or, ce dernier a abandonné cette fonction en 2011. Certes, il est infiniment peu probable que le prochain pape se concentre sur sa seule autorité spirituelle. Mais ce serait le rôle des médias d’amorcer le débat sur un sujet qui intéresse tout le monde, catholiques et non catholiques.

Continuons de raisonner en utopie, la renonciation du Saint-Siège à se lier à un Etat pourrait s’accompagner d’une seconde renonciation : celle d’énoncer une «morale naturelle» qui serait valable pour tous les humains, quelle que soient leurs convictions. Il s’agirait de reconnaitre que les positions morales qu’adopte l’Eglise catholique proviennent de la manière dont elle lit la Bible et articule cette lecture à sa tradition propre, que ses choix éthiques sont dépendants de ses convictions théologiques. Cette seconde réforme serait également fondamentale, plus fondamentale, à mes yeux de non catholique, qu’une éventuelle évolution de l’Eglise catholique sur tel ou tel sujet. Et je pense que de nombreux catholiques partagent cet avis, habitués qu’ils sont, depuis des décennies, à ne pas forcément tenir compte des directives de leur hiérarchie en la matière.

Pourquoi ces deux renonciations sont-elles si difficiles, si improbables même ? Parce que cela signifierait l’abandon de la prétention à être «l’Eglise», la «sainte mère Eglise», celle qui possède la légitimité de guider les êtres humains vers les voies de salut ? C’est ainsi que cela est perçu. Mais en fait les choses sont plus complexes. Plus acclimatée à la laïcité que d’autres, l’Eglise catholique en France, du moins avant la façon autoritaire dont elle a exprimé son opinion dans le débat sur le «mariage pour tous», insistait sur le fait qu’elle énonce des «propositions de foi». Autrement dit, elle ne prétend dominer la société civile mais s’y insérer. Il s’agit alors, pour reprendre une expression de laïcisateurs du XIXe siècle, de «mettre la vérité au concours». Il s’agit de préférer la parole au diktat, le dialogue à une imposition que l’on n’a d’ailleurs plus les moyens de concrétiser.

Finalement les deux renoncements que j’évoque seraient dans la suite logique de cette affirmation. Ils constitueraient peut-être une possibilité pour l’Eglise catholique d’être à nouveau audible et donc, comme l’on suggéré les experts qualifiés, «d’entrer dans le troisième millénaire». Mais, bien sûr, comme dirait Martin Luther King, il s’agit d’un «rêve».

En attendant, il me semble être du devoir de ceux qui s’expriment à un autre titre que celui de catholique (même s’ils peuvent l’être par ailleurs) de ne pas cautionner la prétention de l’Eglise catholique à être mise à part, à posséder une légitimité supérieure à celle de toutes les autres religions et convictions. Et pourtant, c’est ce qui se fait chaque jour quand on parle de «l’Eglise», comme s’il n’en existait qu’une seule légitime. Ce terme substantialiste qu’utilise tout un chacun, y compris bien des laïques, montre que l’on n’est pas totalement dégagé, sur un plan symbolique, de l’autorité de la «sainte mère», qu’on est en déficit de «laïcité intérieure». Si cette Note conduisait, au moins, certains commentateurs à changer leur façon de parler et à aller de l’essentialisme à la réalité concrète en parlant désormais de «l’Eglise catholique», ce serait au moins un premier pas vers une culture laïque en France. Sinon, la laïcité française actuelle ressemble un peu au bœuf de chez Findus !

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