Il faut revenir sur un processus actuel qui ressemble fortement à un terrible engrenage. Du massacre effectué par Daech, perpétré en novembre, au débat sur la déchéance de nationalité, en passant par les attaques contre l’Observatoire de la laïcité, il existe, malheureusement, un enchainement redoutable. Alors que les tueries de novembre auraient dû permettre de réaliser une union durable de toutes et de tous ceux qui sont attachés aux quatre adjectifs qualifiant la République d’« indivisible, laïque, démocratique et sociale », très rapidement la coupure s’est accentuée. On peut craindre que les dirigeants du groupe terroristes se frottent les mains : ils sont en train d’accentuer la division de leurs ennemis. Le piège est terrible. Saurons-nous l’éviter ?

Peu de gens ont contesté le discours de Hollande devant le Congrès au moment chaud où il a été prononcé. Nous étions dans la sidération. En tout cas moi, je le reconnais, je l’ai pris globalement comme un engagement fort de combattre Daech, sans me rendre immédiatement compte de ce qu’impliquait le passage un peu allusif sur la déchéance de nationalité. Hollande a d’ailleurs été acclamé débout par députés et sénateurs et cela semblait très important de montrer cette unanimité, au-delà de fortes divergences, à ceux qui veulent imposer par la violence certaines normes de vie.

Le texte « Nous sommes unis » du 15 novembre (deux jours après les attentats) condamnait le terrorisme et répliquait :  « Les terroristes nous ont adressé un message. Ils ont voulu mettre la France à genoux. Disons-leur à notre tour que nous sommes debout ! Debout et soudés, main dans la main, les uns avec les autres et jamais les uns contre les autres. Notre unité est notre bien le plus précieux ». Ce texte été signé par des personnalités politiques, intellectuelles, associatives, religieuses, athées,… de tous bords. Il participait exactement du même esprit d’union contre Daech. Il aurait été inimaginable que Valls, le 18 novembre, le désavoue et affirme que certaines associations, que la justice n’a jamais condamnées, n’aient pas le droit de dire publiquement leur hostilité à toute action violente. S’il l’avait fait, l’incompréhension aurait été quasi unanime. Au contraire, alors,  il apparaissait très réjouissant de constater qu’un très large spectre s’unissait pour combattre Daech, et notamment, pour dire aux jeunes qui pourraient se laisser séduire par la propagande sur internet qu’ils faisaient fausse route.

Deux mois plus tard, le 18 janvier, après que les débats sur la déchéance de nationalité et sur la prolongation de l’état d’urgence et son inscription dans la Constitution, se soient publiquement développés, l’unité nationale est déjà brisée. Valls désavoue alors avec virulence l’Observatoire de la laïcité. Celui-ci aurait commis une grave faute en ayant co-signé le texte, deux mois auparavant. Cela parce que figurerait, parmi les signataires, une association que le premier ministre considère comme « proche des Frères musulmans ». Outre que c’est une opinion personnelle non argumentée, outre que « proche de » ne signifie rien de précis, et enfin que si on a tout à fait le droit d’avoir des divergences fortes avec les Frères musulmans, ceux-ci ont quand même légalement cédé le pouvoir en Tunisie, Thomas Guénole a montré que le propos était plus que boomerang (L’Obs. Le Plus, 21/01/2016). Ce politologue, dans une Lettre ouverte, a donné des exemples (non exhaustifs !) de dictateurs avec lesquels Valls a défilé le 11 janvier 2015 après les attentats de Charlie et de l’hypercasher. Il ajoute : « Personne n’en déduit qu’avoir défilé avec ces personnalités ferait de vous un partisan de la peine de mort par décapitation, de la dictature, ou des arrestations arbitraires d’homosexuels. Une telle déduction serait stupide et diffamatoire. Réciproquement, vous ne pouvez pas déduire d’un appel signé par diverses personnalités et associations qu’elles partagent toutes les positions de tous les autres signataires : ce serait tout aussi stupide et tout aussi diffamatoire ».

Ce propos me semble très important et montre que l’angle d’attaque est un masque (je reviendrai, dans ma seconde Note, sur l’autre angle : l’incident Badinter). Ce n’est pas pour rien que je rappelle le contexte de l’attaque contre l’Observatoire : un débat qui enfle sur ce qu’implique l’Etat de droit. Si l’Observatoire de la laïcité s’est autant trouvé dans le viseur du premier ministre c’est sans doute parce qu’il ne part pas des propos  péremptoires et inflationnistes diffusés à haute dose par certains médias. Il part ce que dit le droit, il s’appuie sur la juridiction laïque, sur les libertés publiques laïques instaurées notamment par la jurisprudence issue de la loi de séparation de 1905. Ensuite, l’Observatoire cherche à enquêter, dans la mesure de ses moyens (et il serait souhaitable, pour la bonne marche de la République, de lui en donner plus) pour savoir combien de trains arrivent à l’heure et combien arrivent en retard (pour reprendre une métaphore commode). Cela lui permet de prendre en compte l’ensemble de la réalité sociale, et non les seuls cas médiatiquement intéressants (« sexy » en langage du métier !).

Un ami de la Ligue de l’enseignement me racontait qu’un journaliste lui avait demandé de lui parler des « atteintes à la laïcité » dans les très nombreuses activités périscolaires de ce grand ensemble d’associations. « Nous n’en avons pratiquement pas, et voici comment nous opérons en amont pour les prévenir… ». Le journaliste l’interrompt : « Cela ne m’intéresse pas. Donnez-moi le nom d’une association qui a des problèmes ». Voilà comment on produit, dans l’opinion publique et chez les politiques eux-mêmes, des croyances fallacieuses, loin de toute démarche de connaissance.

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