Jean Baubérot
Professeur émérite de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité » à l’Ecole pratique des Hautes Etudes. Auteur notamment de deux « Que sais-je ? », La laïcité expliquée à M. Sarkozy (Albin Michel) et (avec M. Milot) Laïcités sans frontières (le Seuil).
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Billet de blog 12 déc. 2012

Une nouvelle approche en sociologie des religions

Jean Baubérot
Professeur émérite de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité » à l’Ecole pratique des Hautes Etudes. Auteur notamment de deux « Que sais-je ? », La laïcité expliquée à M. Sarkozy (Albin Michel) et (avec M. Milot) Laïcités sans frontières (le Seuil).
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La liberté d’expression compte de nombreux champions, ce qui est heureux. Mais l’est beaucoup moins le constat que ses hérauts en parlent souvent comme si Marx n’avait jamais existé: les inégalités criantes dans l’accès à l’expression publique sont rarement évoquées.

Il s’agit pourtant d’un problème fondamental que l’on nous conte seulement à la manière d’un conte de fées, en nous racontant la belle histoire de tel ou tel manuscrit, refusé par X éditeurs, accepté finalement par l’un d’eux, et qui devient un phénoménal succès. La plupart des dénouements sont hélas beaucoup moins chanceux.

Dans mon domaine propre, combien d’excellentes thèses sont restées confinées dans quelques bibliothèques, ce qui empêche le savoir commun de progresser, la culture commune de sortir de stéréotypes. Et même quand il s’agit d’auteurs de talent et institutionnellement reconnus, que de livres trop intelligents pour être médiatiques. Ce sont les intellectuels show-biz qui occupent le devant de la scène.... et l’abêtissent.

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Dans cette situation, je me reproche souvent de courir après le temps et de ne pas contribuer, à ma petite place, à faire connaître d’excellents ouvrages qui apportent du neuf. Parmi ceux-ci, je signale deux sommes, fruits d’années de travail. D’abord, Laïcité-Laïcité(s)? (Privat) de Jean-Michel Ducomte. Ce livre permet de connaître la réalité historique et juridique multiforme de la laïcité; de comprendre que la laïcité, si souvent souillée par ceux qui s’en servent comme un masque, est toute de subtilité et de finesse.

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Ensuite, la belle synthèse de Patrick Cabanel : Histoire des protestants en France (XVIe-XXIe siècle) (Fayard), cinq siècles d’histoire de cette minorité, très longtemps la « seconde religion de France » et mal vue comme telle, qui a traversé persécutions et calomnies sans jamais renoncer à obtenir d’avoir sa place dans ce pays.

Les hasards du calendrier des éditeurs font que Raphaël Liogier a publié, quant à lui, deux livres presque en même temps. Souci de soi, conscience du monde. Vers une religion globale (Armand Colin) et Le mythe de l’islamisation. Essai sur une obsession collective (Seuil). A priori, ils concernent des sujets très différents. En fait, ils se complètent et, à eux deux, proposent une approche nouvelle en sociologie des religions.

Quand elle s’est développée en France, pendant la seconde moitié du XXe siècle, la sociologie de la religion ne s’est pas bornée à étudier les systèmes d’emprise des religions connues, et leurs changements internes. Elle s’est intéressée à tout ce qui existait dans leurs marges, de la « religion populaire » au New-Age, en passant par les effervescences les plus diverses. Mais, mentalement, restait implicitement l’idée que les grandes traditions religieuses (et, en France, spécialement, le catholicisme) constituaient le cœur du religieux. Et l’on allait de ce centre vers la périphérie. D’autre part, une insistance forte des sociologues concernait la « pluralisation du religieux ». Insistance nécessaire : je me rappelle avoir signalé à mes collègues de la Commission Stasi qu’ils raisonnaient comme s’il existait seulement 6 ou 7 religions en France, alors que l’on en trouve des dizaines, voire des centaines. Enfin, le processus « d’individualisation » de la religion est devenu, et reste encore, un thème fort de la discipline sociologique.

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Souci de soi, conscience du monde oblige à se poser les question suivantes : et si les marges étaient devenues le cœur? Et si la pluralisation et l’individualisation allaient de concert avec une globalisation religieuse plutôt uniformisante? Et s’il était advenu moins la « mobilité religieuse », que la « religion de la mobilité »? Liogier nous demande de nous décentrer en imaginant que nous avons été plongés dans un sommeil profond depuis les années 1980 et que nous nous réveillons seulement maintenant. La réalité la plus anodine devient alors étonnante. Elle perd de son évidence pour devenir source d’analyse, de réflexion. Ainsi, il nous parle de mille aspects familiers de notre environnement, qui ne nous semblent pas vraiment signifiants, nullement impliquer un univers de croyances et que nous croyons, de toute façon, aller dans mille directions différentes. Pourtant ces éléments en apparence si disparates font système.

Liogier nous montre qu’en fait une forme mythique identique est à l’œuvre dans cet ensemble; elle traverse les domaines les plus divers construisant une nouvelle manière de raconter le monde, donc de le vivre. Un « nouveau roman spirituel » devient «norme sociale et exigence morale générale ». Du management aux traditions religieuses, et même aux divers fondamentalismes, partout il faut en tenir compte et il devient nécessaire de s’adapter à la « mise en scène hypermoderne de la réalité », au « spectacle planétaire du spirituel » effectué par ce nouveau mythe, aux « multiples scénarios ».

Je tourne, exprès, autour du livre, sans explicitement rendre compte de son contenu, car celui-ci est tellement riche que le résumer en quelques phrases ne ferait que l’affadir. J’indiquerai cependant qu’un de ses nombreux mérites consiste à mêler propos synthétiques (qui, naturellement, feront débat, mais c’est aussi cela l’intérêt!) et études précises bien ciblées. C’est comme si, pour nous faire traverser la rivière aux flots bondissants du monde hypermoderne, Liogier nous disposait des pierres qui nous servent de gué. Un autre mérite est d’être ni dénonciateur ni apologète de ce « nouveau monde qui vient ». Cet univers mental, et les contraintes qu’il comporte, ne le rend ni pire, ni meilleur que les mondes anciens, nous prévient-il. Le diagnostic me semble juste et j’ajouterai qu’à toutes les époques, il faut apprendre à manier la proximité et la distance à l’égard de son environnement socio-symbolique pour conquérir un brin de liberté.

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Un des points où penser librement est difficile, dans le contexte actuel, concerne l’islam. Il existe une banalisation des propos décrivant l’islam comme une menace, dénonçant une islamisation progressive « des terres, des cultures, des consciences européennes », nous enjoignant de « nous mobiliser, de résister, de lutter contre les musulmans, au nom de la légitime défense » face à ce qui serait leur « esprit de conquête ». Plutôt que de dénoncer ce discours, Liogier le prend au sérieux et le démonte rationnellement selon une critique méthodique de ses sources. Ainsi en est-il de la « menace démographique » souvent brandie, alors même que la natalité des populations de culture et/ou de conviction musulmane baisse et tend à ressembler à la natalité des populations de culture et/ou de conviction chrétienne ou agnostique. L’exception est l’Afrique sub-saharienne, qu’elle soit « musulmane », « chrétienne » ou autre, d’ailleurs.

Liogier prend ainsi à bras le corps les différents points où se développe une « obsession transnationale » de l’islam. Il rend attentif à la construction d’un « Musulman métaphysique ». Il ramène l’émotionnel au rationnel. Son étude s’élargit à l’échelle de l’Europe: cela est important car si la laïcité est invoquée (et souvent instrumentalisée) en France, dans d’autres pays les « valeurs » mises en avant sont différentes. Cette variabilité même montre que l’enjeu principal n’est pas là. Raphaël Liogier va de la sociologie de la religion à la sociologie de la représentation. L’étude des représentations et des croyances (au sens large du terme) est indispensable à une sociologie de laïcité.

En fait, il faudrait aussi parler d’une sociologie de la peur. Liogier cherche à expliciter les raisons de cette peur de l’islam et nous montre que la peur est mauvaise conseillère. Il faut en effet sortir d’une perspective moraliste. Face aux antimusulmans, qui se prennent pour les chevaliers du bien, ne nous prenons pas pour d’autres chevaliers du bien. Montrons plutôt, ainsi que le fait Liogier, que ce «nouveau populisme européen» est contreproductif face aux «valeurs» qu’il prétend défendre.

Voilà, Noël approche, pensez aux cadeaux intelligents, à offrir aux autres et, pourquoi pas à vous-même!

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