Ségolène. Royale.

Ségolène Royal est sous les feux de l’actualité. Or, il se trouve que j’ai été membre de son cabinet lorsqu’elle exerçait la fonction de ministre déléguée à l’enseignement scolaire. Venant, à ce moment- là, de publier un ouvrage La morale laïque contre l’ordre moral, elle m’avait chargé de m’occuper d’un dossier qui lui tenait particulièrement à cœur : Les Initiatives citoyennes.

Ségolène Royal est sous les feux de l’actualité. Or, il se trouve que j’ai été membre de son cabinet lorsqu’elle exerçait la fonction de ministre déléguée à l’enseignement scolaire. Venant, à ce moment- là, de publier un ouvrage La morale laïque contre l’ordre moral, elle m’avait chargé de m’occuper d’un dossier qui lui tenait particulièrement à cœur : Les Initiatives citoyennes. Cela, bien que je ne sois pas «encarté» au PS et que j’ai un profil tout à fait atypique par rapport à ce qui constitue habituellement le vivier où les ministres s’approvisionnent pour constituer le Cabinet ministériel.

Je voudrais donc apporter un petit témoignage, car l’image de Ségolène Royal que véhiculent les médias me parait le plus souvent incomplète. Rien d’étonnant d’ailleurs, car la communication médiatique ne s’intéresse pas au travail quotidien, à tout ce qui est fait pour que la grande majorité des trains arrivent à l’heure, selon l’expression consacrée. Or, dans cette énorme machine qu’est l’Education nationale, il y a toujours «le feu au lac» quelque part ; à chaque instant des problèmes imprévus qui vous tombent dessus. Et c’est galère de créer du non-événement, c'est-à-dire de faire fonctionner et avancer le «mammouth» le mieux possible.

Le «mammouth» : cette expression pour qualifier l’Education nationale en France est de Claude Allègre (qui était ministre de l’éducation nationale) et elle me semble très juste. En revanche, le ministre Allègre multipliait les déclarations fracassantes,  agressives, voire humiliantes  à l’égard du corps enseignant.  Une des principales tâches, auxquelles la Ministre se consacrait, consistait à  recréer du lien avec les enseignants malmenés, à renouer le dialogue avec eux, à prendre en considération et en grand respect leur travail et les problèmes qu’ils rencontraient.

C’était un véritable ouvrage de Pénélope, tant on pouvait compter sur Allègre pour détruire en un moment tout ce qui avait été fait avec patience et obstination. Une des blagues favorites du Cabinet du Ministre était la suivante: «Quel est le c.. qui a rédigé le dernier discours d’Allègre?» Réponse: «Monsieur le Ministre tient à écrire ses discours lui-même». J’en ai voulu au Premier Ministre l’époque, Lionel Jospin, de refuser de voir à quel point sa ministre, Ségolène Royal, était accaparée par ce travail sans fin, toujours à recommencer, de vouloir ignorer à quel point elle parvenait, autant que faire se peut, à rattraper un certain nombre de choses. Et elle le faisait sans se montrer complaisante : il fallait faire changer certaines habitudes, mais pas de cette manière méprisante et insupportable qu’avait le Ministre; en reconnaissant au contraire la qualité du travail déjà fait dans des conditions difficiles.

Ségolène Royal est une grande bucheuse. Elle maitrisait parfaitement les différents dossiers du ministère et était capable, en réunion de Cabinet, de montrer à tel ou tel d’entre nous qu’il ne prenait pas assez en compte tel ou tel aspect des dossiers qu’il avait en charge, ce qui hypothéquait ses conclusions. Elle passait, aussi, beaucoup de temps, à avoir des contacts directs avec aussi bien des enseignants particulièrement exposés que des parents d’élèves. Elle ne voulait pas se cantonner à l’étude des dossiers, mais mieux comprendre, par l’écoute et le dialogue, le ressenti des uns et des autres. A cela, elle ajoutait une préoccupation, alors très franc-tireur, pour ce que l’on qualifie de «problèmes de société», et qui sont en fait des questions qui peuvent atteindre la vie quotidienne de n’importe qui d’entre nous.

Je donnerai deux exemples parmi beaucoup d’autres. D’abord, la lutte contre les bizutages abusifs, entrainant humiliations, voire atteinte à la personne. Cette lutte était fort impopulaire dans le microcosme politique, tous bords confondus. Les associations d’anciens élèves, lobbies très puissants, protestaient à qui de droit. Ségolène Royal savait ramer à contre-courant, ne pas céder, traquer ce que l’on appelait pudiquement les «dérapages».

Ensuite, autre exemple, Ségolène Royal voulait inclure des actions pour le droit des jeunes-filles dans la formation à la citoyenneté. Il s’agissait tout aussi bien de rendre plus facile l’accès à des moyens contraceptifs aux lycéennes, que de leur indiquer qu’elles avaient le droit de dire «non», si elles n’avaient pas envie d’avoir des relations sexuelles, sans pour autant être une «nunuche». Ce dernier point était également très mal vu dans certains milieux de l’establishment socialiste. Plusieurs fois, on m’a suggéré, sur ce sujet comme sur d’autres, de «ne pas trop tenir compte des lubies (sic) de la ministre».

Mais, si elle m’avait demandé de venir à son Cabinet, c’était  afin d’enrôler un franc-tireur, capable de l’aider à bousculer des ronronnements, des conformismes, y compris à gauche. Plusieurs fois, j’ai repensé à certains combats solitaires de la ministre, aux incompréhensions qu’elle a rencontrées, quand l’affaire DSK a montré la complaisance de la classe politique envers le machisme ordinaire.

Je pourrais continuer longtemps, car ces Initiatives citoyennes, impulsées de façon volontaire et libre dans les collèges et lycées, constituaient une entreprise assez exaltante, qui contribuait à dépoussiérer le «mammouth». Je terminerai sur un souvenir qui me semble significatif. Ségolène Royal a eu l’idée de me demander de rejoindre son Cabinet à l’été 1997. Cependant, elle a dû attendre car je donnais alors des cours à Tokyo. Et quand je suis revenu en France, il fallait que je lui donne une réponse très rapide alors que j’hésitais à bousculer totalement le planning bien chargé de ma future année universitaire. J’avais accepté un petit déjeuner au ministère, où je devais lui présenter une Note sur «La morale laïque aujourd’hui». 

C’était mon premier rendez-vous de la matinée, mon porte document était très chargé et, un peu ému, sans doute,… je fais tout tomber par terre en voulant prendre la Note. Je me baisse pour ramasser mes affaires et, là, je vois la ministre, elle-même à quatre pattes, en train de ramasser elle-même mes dossiers, le tout sous l’œil goguenard du Président Chirac (enfin de son portrait). Le geste, dans sa spontanéité, était tellement inattendu qu’elle avait gagné mon accord. Et la suite ne m’a pas déçu, au contraire. A chacun de conclure….

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