La Laïcité, deux ou trois choses que je sais d'elle

Cela dérange ou intéresse, mais je pense qu'on ne peut être un laïque militant sans appliquer à la laïcité elle-même une démarche de connaissance. Sinon, la laïcité risque trop d'être comprise à la manière d'un dogme.

Cela dérange ou intéresse, mais je pense qu'on ne peut être un laïque militant sans appliquer à la laïcité elle-même une démarche de connaissance. Sinon, la laïcité risque trop d'être comprise à la manière d'un dogme. Il existe des personnes qui s'avèrent créationnistes en matière de laïcité : celle-ci n'aurait pas d'histoire. Ces personnes adhèrent sans retenue au présentisme de la société dominante. Les puissants savent très bien que l'amnésie annihile toute résistance. D'autant plus que, pour s'en tenir à la France, ces puissants ne se privent pas, eux, d'invoquer la loi de 1905 ou Jules Ferry à leur profit. Et, soit ignorance, soit mauvaise foi idéologique, soit un peu des deux, les contre-vérités fleurissent. Or, je regrette, mais quand on a consulté les textes, voire été dans les archives, on en parle un peu plus valablement de l'histoire que quand on ne l'a pas fait.

C'est pourquoi, l'internaute qui a cru me dénigrer en me qualifiant de «Baubérot la science» m'a, au contraire, fait un grand honneur. Honneur que je m'efforce de mériter! L'engagement laïque (et non «laïc» comme certains l'écrivent) oblige de rechercher le savoir, sinon les propos dénonçant «l'obscurantisme» sont des propos boomerang. Et les sociétés ont une historicité (dire cela n'a rien à voir avec l'invocation passéiste des «racines» par Sarkozy et d'autres).

C'est donc en historien et en sociologue que je livre ici un point de vue sur la laïcité, même si le genre littéraire du blog oblige à certains raccourcis, à donner les résultats d'une démarche et donc la démarche elle-même. Ce point de vue ne prétend, naturellement, à aucun monopole. Il veut simplement participer à un nécessaire débat au sein de la gauche. Dans cet état d'esprit, depuis décembre 2004, j'ai tenu un blog où ont été publiées près de 500 notes, et qui est toujours consultable. Son transfert sur Mediapart avait été décidé pour octobre. La déclaration d'Elisabeth Badinter a avancé de quelques jours la première note et changé la donne: j'avais prévu, en effet, de commencer par me présenter. Peu importe.

JAFR et d'autres internautes réclament «quelques éclaircissements» sur la manière dont j'envisage la laïcité. Effectivement, le simple fait que Marine Le Pen puisse se réclamer de la laïcité avec quelque crédibilité sociale montre que règne une grande confusion. Chacun doit cesser de parler de façon allusive, comme s'il suffisait d'utiliser le mot laïcité pour que les choses soient claires. De fait, la question est reposée: qu'est-ce que la laïcité?

Il me semble qu'elle constitue d'abord un principe politique. Bien sûr (pour répondre à un autre internaute), ce principe a une portée universelle et, pour moi, la laïcité est le contraire d'une «exception française». Ce qui fait la richesse de la laïcité, et son universalité, est dû à la raison suivante: ce principe politique est, en fait, l'articulation de quatre principes (1).

Le deux premiers principes sont constitués par la séparation de l'Etat et de la religion d'une part, la neutralité de la puissance publique envers les religions et les convictions particulières de l'autre. En France, ces deux principes se sont concrétisés notamment par la loi de séparation des Eglises et de l'Etat (pour le premier) et par la laïcisation de l'école publique (pour le second). Cependant, les auteurs principaux de ces lois, Aristide Briand et Jules Ferry, n'ont jamais considéré la séparation ou la neutralité comme des fins en soi. Prenons Ferry: à plusieurs reprises, il a expliqué que l'obligation de l'instruction obligeait l'Etat à offrir à tous les parents d'élèves une école publique qui ne brimerait la liberté de conscience d'aucun d'entre eux, fut-il très minoritaire dans ses convictions. Briand, de son côté, a multiplié les interventions, lors des débats parlementaires, pour obtenir que la loi de 1905 respecte la liberté et les droits de tous. Et ce n'était certes pas gagné d'avance.

La séparation et la neutralité constituent donc des moyens qui sont ordonnés à des finalités. Ces finalités sont, d'une part, la liberté de conscience (troisième principe) et, d'autre part, l'égalité des droits quelle que soit l'appartenance ou la non appartenance religieuse et/ou convictionnelle (quatrième principe). Et, encore une fois, il faut préciser que la liberté de conscience, quand elle est une liberté laïque, ne concerne pas seulement le for interne, l'intimité. Cette liberté du for interne, même l'Ancien régime avait toujours prétendu la respecter. S'il s'était agi de cela, il n'y aurait eu nul besoin d'inventer la laïcité. La liberté de conscience est une forme essentielle de la liberté d'expression. Elle peut être soumise aux mêmes limites, car la nécessité d'articuler les différentes libertés fait qu'aucune d'entre elles ne peut être absolue, mais elle possède les mêmes droits.

Parce qu'elle est l'articulation de plusieurs principes qui, en outre, peuvent recevoir des interprétations différentes, la laïcité constitue toujours un enjeu politique et social entre plusieurs manières de s'y référer. Suivant les domaines visés par la laïcité, les périodes socio-historiques, les conjonctures géopolitiques, les mutations sociales... la concrétisation de la laïcité s'effectue de façon différente et, à chaque fois, une certaine manière de la comprendre et de la faire fonctionner l'emporte sur d'autres manières possibles.

Prenons l'exemple de la laïcité scolaire française: la concrétisation du respect de la liberté de conscience s'est faite de façon différente à l'école primaire et dans les collèges et lycées. A l'école primaire, présente dans toutes les communes, il a été décidé de donner un jour de congé (outre le dimanche) pour faciliter la tenue du catéchisme en dehors de l'école publique. Au départ, ce fut le jeudi et ensuite le mercredi. Au collège et au lycée, où existaient de nombreux internats, ce fut, de façon différente, par un service d'aumôneries, avec des aumôniers (pouvant être rétribués sur fonds publics, même après 1905) que le «libre exercice des cultes» fut assuré.

Les services d'aumônerie existent aussi dans les prisons, les hôpitaux et à l'armée. On peut se demander, je l'ai proposé à plusieurs reprises, s'il ne serait pas, aujourd'hui, plus respectueux de la liberté de conscience de compléter les services d'aumônerie par des «conseillers humanistes» (comme cela se fait en Belgique) pour offrir un vis-à-vis à celles et ceux qui veulent réfléchir à de grands problèmes existentiels en dehors des traditions religieuses. La compréhension de la laïcité doit changer avec les changements sociaux pour que la laïcité reste vivante, dynamique. Mais, après tout, il n'y a rien là d'extraordinaire : notre compréhension des droits de l'homme a changé et le préambule de la Constitution a rajouté des droits à ceux qui figurent dans la Déclaration de 1789.

D'autre part, les décisions politiques prises, en matière de laïcité comme dans les autres domaines, l'ont été après des débats, parfois vifs, où plusieurs manières de concevoir la laïcité se sont exprimées. Ferry était d'abord partisan de permettre au catéchisme d'avoir lieu à l'école elle-même, mais en dehors des heures de classe. Puis il a évolué. Inscrire dans la loi de 1905 le maintien d'aumôneries rétribuées sur fonds publics, dérogation au principe du non subventionnement des cultes, n'avait rien d'évident. Cela fut adopté par 287 voix contre 281. Et l'on pourrait faire la même remarque de beaucoup d'autres articles de la loi de 1905.

De façon plus générale, on peut dire que si la laïcité a constitué historiquement une valeur de gauche, les partis les plus à gauche (le parti socialiste en 1905, puis, après la seconde guerre mondiale, le parti communiste) ont eu en général une conception en apparence moins radicale de la laïcité que des partis moins à gauche (le parti radical sous la Troisième République, la SFIO de Guy Mollet) car les partis les plus à gauche veillaient à ce que l'anticléricalisme ne soit pas mis en avant au détriment de «la question sociale». En 1902-1904, la lutte anticongréganiste de Combes s'était faite à l'encontre de l'instauration des retraites ouvrières. Et, dans la SFIO, Léon Blum est apparu quantitativement moins laïque, en 1936, que le Guy Mollet de la guerre d'Algérie. Encore que, derrière l'inflation des proclamations laïques de socialistes SFIO de cette époque, existaient des négociations secrètes avec le Vatican sur l'enseignement privé.

A ces considérations historiques peuvent s'ajouter quelques considérations sociologiques. Comme cette note est déjà trop longue, je m'en tiendrai, pour aujourd'hui, au minimum. Chaque acteur social (individu ou groupe) tend à valoriser (voire à absolutiser) tel ou tel des principes constitutifs de la laïcité suivant ses intérêts propres. Souvent, il cherche à en donner l'interprétation qui l'arrange. Ainsi l'utilisation de l'expression «laïcité ouverte» peut réduire la compréhension de la laïcité à la liberté de conscience, comprise essentiellement comme la liberté religieuse, au détriment des principes de séparation et de neutralité. Inversement, par peur consciente ou non de l'islam, certains peuvent hypertrophier aujourd'hui le principe de neutralité et l'interpréter non comme la neutralité de l'arbitre qui oblige au respect des règles, mais comme la neutralisation de l'espace public, contrairement aux dispositions de la loi de 1905. Et, dans un discours allusif, chacun va faire comme si sa conception de la laïcité, hypertrophiant un seul principe et lui appliquant une interprétation réductrice, est, à l'évidence, LA laïcité, sans discussion possible.

De telles représentations de la laïcité ne sont pas sans conséquences. Réduire la laïcité à la liberté religieuse (du moins quand certaines religions sont en jeu) aboutit, notamment, à refuser les séparations d'aujourd'hui entre la loi civile et des normes religieuses et morales. C'est ce que j'ai expliqué dans ma dernière note en critiquant ceux qui veulent imposer à la société un fixisme anthropologique. On l'a vu dernièrement dans les débats parlementaires sur l'euthanasie. De manière générale, malgré l'existence de religions établies, le Royaume-Uni ou le Danemark se montrent plus laïques que la France en matière de bioéthique! Cela sans susciter, d'ailleurs, beaucoup de réactions chez certaines personnes qui se veulent pourtant militants laïques. Leur tiédeur cesse, en revanche, dès que l'islam apparaît dans la ligne de mire. On veut interdire aux mères de familles voilées d'accompagner les sorties scolaires (contribuant à les désocialiser) ou de travailler dans des entreprises privées ou associatives, dès lors qu'elles ont des missions d'intérêt public, ce qui revient à rendre très difficile leur insertion dans le marché de l'emploi. On tend ainsi à limiter l'autonomie de ces femmes par rapport à leur mari, et... on le leur reprochera ensuite!

C'est cette conception très extensive de la neutralité que j'ai qualifié de «laïcité répressive». La laïcité ne consiste plus alors à imposer des libertés laïques aux religions (comme l'on fait les lois autorisant le divorce, l'IVG ou créant le PACS) mais à réprimer des expressions religieuses que la loi de 1905 avait permises. Un internaute me demande si on ne peut pas changer ce qu'avait fait la loi de 1905. Bien sûr, cela est possible. Mais alors il faut cesser d'invoquer la loi de 1905 comme le font actuellement ceux qui tournent le dos à plusieurs de ses caractéristiques. Et, significativement, les changements qui sont prônés tirent la laïcité vers le culturel et l'identitaire, vers la droite, voire l'extrême droite, alors que (jusqu'à présent) la laïcité a été un principe essentiellement politique, une valeur de la gauche. Tendanciellement, quand la laïcité promeut avant tout des libertés laïques, elle est de gauche; quand elle se met à brimer la liberté de certains, elle vire à droite.

Chaque fois que vous entendez parler de «laïcité», posez-vous la question: dans quel sens ce terme est-il utilisé ? Cherche-t-on un équilibre entre les principes qui constituent la laïcité (séparation, neutralité, liberté de conscience, égalité des droits)? S'agit-il, au contraire, de l'absolutisation d'un de ces principes? C'est, naturellement, de cette manière que Marine Le Pen veut faire croire qu'elle défend la laïcité. A chacun d'être vigilant pour ne pas se laisser duper par un tel discours.

(1) Pour les personnes qui voudraient approfondir : Micheline Milot et moi-même avons expliqué cela bien plus en détail dans notre ouvrage : Laïcités sans frontières (Le seuil).

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