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Le Club de Mediapart jeu. 26 mai 2016 26/5/2016 Édition de la mi-journée

Le choc des laïcités

Beaucoup de citoyennes et de citoyens ont manifesté ce dimanche contre la future loi permettant le « mariage pour tous ». Manifester, c’est exercer un droit légitime en démocratie. Il faut donc en prendre acte et examiner lucidement pourquoi ce rassemblement a été un succès. Avant de le faire, j’indiquerai, cependant, que ceux qui se sont rendus à cette manifestation au nom de leurs convictions religieuses ont, à mes yeux, commis une triple erreur.

Beaucoup de citoyennes et de citoyens ont manifesté ce dimanche contre la future loi permettant le « mariage pour tous ». Manifester, c’est exercer un droit légitime en démocratie. Il faut donc en prendre acte et examiner lucidement pourquoi ce rassemblement a été un succès. Avant de le faire, j’indiquerai, cependant, que ceux qui se sont rendus à cette manifestation au nom de leurs convictions religieuses ont, à mes yeux, commis une triple erreur.

La première erreur consiste à confondre deux catégories différentes de mariage, le mariage civil et le mariage religieux. Quand le mariage civil a été instauré, en 1792, au moment même de la fondation de la République, il était déjà structurellement différent du mariage religieux. Non seulement le mariage ne fut alors plus indissoluble (droit au divorce qui,  supprimé en 1816 lors de la Restauration de la royauté, fut rétabli en 1884, avec la Troisième République) mais les empêchements canoniques au mariage (cousinage par exemple) furent abolis. Le mariage civil se dégageait de toute norme religieuse.

Depuis lors, il existe deux formes de mariage qu’il faut distinguer. Cela est aujourd’hui le cas dans les pays démocratiques, même dans ceux qui ne sont pas constitutionnellement laïques. Sinon, tous les pays de culture catholiques devraient interdire le divorce. Plus encore, le nouveau primat de l’Eglise d’Angleterre reconnaît que l’Etat britannique peut instaurer un mariage entre personnes de même sexe, à condition que cet Etat n’oblige pas son Eglise à marier ces personnes. Or, en France, la séparation garantit aux religions toute liberté pour marier ou ne pas marier qui elles veulent. En revanche, dire que l’union de personnes de même sexe n’aurait pas le droit de s’intituler « mariage » revient à remettre le mariage civil sous la coupe du mariage religieux. Cela s’appelle du cléricalisme.

La seconde erreur consiste à raisonner d’une façon étroitement franco-française. Le mariage de personnes de même sexe a déjà été instauré dans plusieurs pays, au Benelux, en Espagne, au Canada, en Argentine, etc. Nulle part la possibilité de ce mariage n’a entraîné les catastrophes sociétales annoncées. D’ailleurs, il est courant  de prétendre que la société va se trouver totalement déstabilisée chaque fois que change l’ordre établi. L’argument apparaît trop usé pour être vraiment valable. Ceux-là même qui annonçaient les pires bouleversements avec le PACS sont favorables aujourd’hui à un « PACS amélioré » !

Le mariage de personnes de même sexe est parfois présenté d’une façon malhonnête : ainsi dimanche au Journal de 20 heures de TF1, un manifestant affirmait que les couples français, même héréros !, ne pourraient plus adopter d’enfants parce que les gouvernements de plein de pays prendraient des mesures d’interdiction si cette loi passait. Qu’il cite des pays qui, suite à la possibilité du mariage entre personnes de même sexe, ont subi semblable mesure. Avant de diffuser de tels propos, il serait bon de vérifier leur validité !

La troisième erreur consiste, en refusant une nouvelle liberté à celles et ceux qui veulent pouvoir l’exercer, à réduire la laïcité à la défense de la liberté religieuse. La laïcité comprend la liberté religieuse, mais elle ne s’y réduit nullement, loin de là. En effectuant pareille réduction, on se place dans une position inverse, mais finalement identique à celle des personnes qui, au nom de la laïcité, veulent réduire la religion à la « sphère intime ». La laïcité implique la liberté pour tous et l’égalité des droits, elle n’est pas simplement synonyme de liberté religieuse. Comme la laïcité, le principe de non-discrimination n’est pas à géométrie variable.

C’est le choc deux laïcités, aussi réductrices l’une que l’autre et qui s’entretiennent l’une l’autre. Les positions prises par l’Eglise catholique ont amené certains laïque intransigeants à prétendre qu’elle n’avait pas le droit de s’exprimer, comme si la laïcité c’était le contraire de la démocratie. Inversement, je connais des personnes qui sont allés à la manifestation moins par opposition active au droit au mariage de personnes de même sexe que par ras-le-bol de constater qu’une nouvelle laïcité, de plus en plus antireligieuse, s’est installée dans ce pays ces dernières années. Cette nouvelle laïcité répressive vise d’abord l’islam. Mais, par choc en retour, elle atteint aussi d’autres religions. Alors que celles-ci étaient traitées comme des organismes de la société civile, ce qui est conforme à la loi de 1905, elles se sont vues opposer des interdits pour ne pas être favorisées par rapport à l’islam. L’interdiction pour tous remplace la liberté pour tous !

Il faut donc savoir que la connivence avec cette laïcité répressive favorise le succès de semblables manifestations. Car à côté de personnes militantes contre le mariage pour tous se sont ajoutées d’autres qui sont dans le malaise et ont l’impression que, dans la vie quotidienne, elles ne peuvent plus être des croyants ayant le même droit d’expression de leurs convictions que les autres citoyens.

Si l’on veut que la laïcité permette de conquérir des libertés : mariage pour tous, fin de vie, cellules souches, etc, il faut en finir avec une conception répressive de la laïcité. Il faut, en particulier, permettre aux musulmans de vivre tranquillement leur religion et de pouvoir l’exprimer sereinement sans tout de suite se voir traiter d’«intégriste ». Actuellement, quand on invoque la laïcité, beaucoup de musulmans se disent : « Que va-t-il encore nous tomber dessus ! »  

Cette situation devient encore plus inquiétante au moment où la France s’engage militairement au Mali. Pour être allé, assez récemment, parler de la laïcité dans ce pays (constitutionnellement laïque, on l’ignore trop souvent en France), il me semble que l’aide de l'armée française constitue, hélas, un mal nécessaire. Mais justement, la nécessité de combattre les extrémistes doit s’accompagner de la volonté de les isoler. Or on risque de les rendre attractifs chaque fois que l’on pratique des amalgames, que l’on entrave la pratique de l’islam contrairement à l’Article I de la loi de 1905 qui affirme que « La République assure la liberté de conscience [et] garantit le libre exercice du culte ». 

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Tous les commentaires

Je suis étonnée que cette question du mariage pour tous prenne une telle importance dans un pays où pas loin de la moitié des enfants naissent hors mariage. Il ne me semblerait pas absurde qu'on commence à réfléchir sur les façons de supprimer tout simplement le mariage civil, permettant à ceux qui en font la demande de se pacser en mairie, en présence d'un officier d'Etat civil.

Ne nous leurons pas. Comme les femmes, les homosexuels sont réputés ne pas avoir lers moyens de maitriser leur sexualité, le mariage offre une garantie quand aux éventuels désordres induits par leurs comportements débridés. C'est triste, mais c'est comme ça. On peut être laïc et réactionnaire.

S'agissant des enfants, il faudra un jour ou l'autre prendre acte de la multiparentalité (et de la monoparentalité) vécue par des millions d'enfants. Les familles recomposées ont données à beaucoup deux pères ou deux mères parmi lesquels il se fait parfois qu'un seul ait un lien biologique avec l'enfant

S'L'adoption simple est de plus en plus pratiquée, dans les milieux aisés, car elle permet d'assouplir les règles successorales et constitue un acte symbolique structurant. Faut-il promouvoir cette pratique mal connue et un peu couteuse après l'avoir éventuellement toilettée? La question des enfants des couples homosexuels devrait être ré intégrée dans cet ensemble traitée conjointement avec lui ce qui permettrait peut-être de mener un débat plus apaisé et plus pertinent.

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L'auteur

Jean Baubérot

Professeur émérite de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité » à l’Ecole pratique des Hautes Etudes. Auteur notamment de deux « Que sais-je ? », La laïcité expliquée à M. Sarkozy (Albin Michel) et (avec M. Milot) Laïcités sans frontières (le Seuil).

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