Jean Baubérot
Professeur émérite de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité » à l’Ecole pratique des Hautes Etudes. Auteur notamment de deux « Que sais-je ? », La laïcité expliquée à M. Sarkozy (Albin Michel) et (avec M. Milot) Laïcités sans frontières (le Seuil).
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Billet de blog 14 oct. 2012

La mission sur la morale laïque

Jean Baubérot
Professeur émérite de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité » à l’Ecole pratique des Hautes Etudes. Auteur notamment de deux « Que sais-je ? », La laïcité expliquée à M. Sarkozy (Albin Michel) et (avec M. Milot) Laïcités sans frontières (le Seuil).
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J'effectue actuellement des recherches au Canada, et c'est là que j'ai appris la nomination de la Mission qui doit plancher sur la morale laïque. Certains amis m'ont fait parvenir des mels pour me demander mon avis. A priori il est favorable même si, bien sûr, j'ai quelques remarques à faire... et surtout jugerai sur pièces quand la mission rendra son rapport.

Pourquoi cet a priori favorable? Pour trois raisons.
La première raison est la composition tripartite de la Mission. Une des difficultés de la Commission Stasi a été constituée par le nombre trop élevé de ses membres (20 personnes), même si l'atmostphère a été très (trop?) conviviale. Nous avons passé beaucoup de temps, lors de la rédaction du rapport, à trouver des formulations consensuelles, à effectuer des compromis internes, voire à des exercices de style pour satisfaire quelques puristes. Sans compter ceux qui n'avaient pu assister à telle ou telle séance et considéraient comme nul et non avenu le travail effectué en leur absence !

Trois personnes: cela évite le face à face, mais permet paradoxalement plus d'expression de la différence que vingt, et aussi peut rendre le travail plus efficace. Chacun peut développer sa perspective et la confronter... du moins il est possible d'espérer qu'il en soit ainsi.
La seconde raison est le temps qui est donné à la Mission : un peu plus de cinq mois si j'ai bien compris. Là encore c'est davantage que la Commission Stasi qui, en fait, n'a eu que trois mois (créée début juillet, elle a travaillé de début septembre à début décembre 2003). 

Inversement, il faut espérer que le court délai entre la remise du rapport et son début d'application, à la rentrée 2013, ne laissera pas trop de temps à l'administration ( des gens charmants... mais tellement persuadés qu'ils constituent la continuité de l'Etat et que rien ne doit fondamentalement changer...) pour détricoter le rapport, lui enlever sa force et ses aspects que j'espère un peu aventureux. Bref, le rythme qui est annoncé me paraît bon.
La troisième raison tient au trio choisi. Alain Bergounioux est à la fois un membre engagé du PS et un analyste de ce parti, capable de l'observer avec le regard critique de l'historien. Il possède une réelle expertise sur la morale laïque, ayant beaucoup travaillé sur son histoire et son actualité, et il a coordonné d'autres travaux. Moins connue des médias, Laurence Loeffel est spécialiste en sciences de l'éducation. Elle a redigé sa thèse sur les cadres théoriques qui ont présidé à la naissance de la morale laïque. J'ai siégé, à l'époque, dans son jury de thèse et je dois dire qu'elle m'a bluffé. En effet, dans mon rapport, j'avais contesté une de ses affirmations. Dans le court temps qui sépare la réception du rapport et la soutenance, elle a retravaillé la question. A la soutenance, elle a gardé son point de vue, mais de facon mieux argumentée et cette fois plus convaincante. Je me suis dit, voilà une personne attentive, réactive, à la fois assurée du bien fondé de ce qu'elle trouve et capable de profiter des critiques pour approfondir sa pensée. Laurence Loeffel a continué à s'intéresser à la morale laïque, et a effectué du travail de terrain sur le sujet. 
Voila donc deux personnes extrêmement compétentes. Excellent choix, Monsieur le Ministre.
Personne ne s'étonnera que j'ai un avis... plus dialectique sur le Conseiller d'Etat Rémy Schwartz. Nous avons fortement divergé à la Commission Stasi, dont il était le rapporteur et (en fait) le véritable maître d'œuvre, bien plus que Stasi lui-même. Nos oppositions se sont effectuées dans une estime, que je veux croire réciproque. Schwartz est non seulement très intelligent, mais c'est aussi un remarquable stratège. Si besoin, voilà les deux autres membres (qui ne sont pas nés de la dernière pluie!) prévenus. J'aimerais aussi attirer l'attention sur un fait moins connu: à la Mission sur le voile intégral, Schwartz s'est courageusement opposé au député UMP Jacques Myard, qui développait un propos très dangereux pour les libertés publiques. A lui de montrer maintenant que la contre-partie de l'interdiction des signes religieux à l'école publique est l'initiation, pour toutes et pour tous, à une morale laïque capable de lutter contre les discriminations. C'est un beau défi et je lui souhaite de le réussir.
Ne soyons pas naïfs, il fallait donner quelques gages au PS, aux laïques intransigeants, et la Mission devait comporter (au moins) une femme (ce qu'on appelle la "diversité", ce sera pour la prochaine fois!). La Mission satisfait à ces exigences. Le petit miracle est qu'elle le fait en nommant trois personnes très compétentes. Quotas et individualités ont été conjugués.
Bref, la confrontation de ces trois personnalités promet d'être intéressante. Cependant, il me semble qu'elle devra éviter quelques pièges. Pour le moment , j'en relèverai deux principaux.
D'abord: fort bien d'être seulement trois (pour la raison que j'ai indiquée), mais à condition de se montrer très dialoguant. Et je ne veux pas parler ici du trop francais ensemble d'auditions officielles, avec tellement d'incontournables que l'on perd un temps fou à écouter des propos très  prévisibles. Les gens les plus intéressants, ce sont les pseudos "anonymes",  celles et ceux qui n'ont pas habituellement accès à la parole publique. 
Il faut tenir le plus grand compte de ce qui s'expérimente déjà au niveau de la morale laïque, partir de l'évaluation critique de ce qui se fait. Bien sûr, les trois membres en ont déjà une connaissance certaine, mais si vaste soit-elle, elle reste probablement partielle... et ce ne sont pas les réseaux officiels de transmission de l'information dans l'Education nationale qui l'amélioreront beaucoup. 

Il faudrait donc que la Commission dispose d'un budget et puisse diligenter des enquêtes, comme l'a fait au Québec la Commission Bouchard-Taylor. Là, le temps presse, car cinq mois, cela est, malgré tout, assez court. En complément, pourquoi Mediapart ne favoriserait-il pas le travail de la Mission, par un accompagnement à la fois sympathique et vigilant, en ouvrant un Blog où toutes celles et ceux qui estiment prendre des initiatives relevant de la morale laïque pourraient en faire part ?
Ensuite, il faudra éviter le catalogue de propositions dans lesquelles le Ministère et son administration pourraient aller faire de la pêche à la ligne. Le précédent fâcheux de la Commission Stasi est ici à retenir. Il faut espérer que la Mission nous livrera non un catalogue mais un cadre cohérent possédant une forte cohérence interne, qui sera à prendre ou à laisser dans son ensemble... et qui pourra également questionner la société. Ce sera alors au Ministre et à son Cabinet de faire preuve de volontarisme politique, car les résistances seront nombreuses. La Mission pourrait d'ailleurs garder un certain pouvoir pour veiller à l'exécution de ses recommandations.
Nous aurons l'occasion de reparler de tout cela.

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