Jean Baubérot
Professeur émérite de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité » à l’Ecole pratique des Hautes Etudes. Auteur notamment de deux « Que sais-je ? », La laïcité expliquée à M. Sarkozy (Albin Michel) et (avec M. Milot) Laïcités sans frontières (le Seuil).
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Billet de blog 15 mai 2012

L’hommage à Jules Ferry… plus complexe qu’on ne le croit !

Ainsi, François Hollande commence son mandat présidentiel par un hommage à Jules Ferry et à Marie Curie.

Jean Baubérot
Professeur émérite de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité » à l’Ecole pratique des Hautes Etudes. Auteur notamment de deux « Que sais-je ? », La laïcité expliquée à M. Sarkozy (Albin Michel) et (avec M. Milot) Laïcités sans frontières (le Seuil).
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Ainsi, François Hollande commence son mandat présidentiel par un hommage à Jules Ferry et à Marie Curie. Si cette dernière fait consensus, la figure de Jules Ferry est l’objet d’un débat. On loue le fondateur de « l’école laïque, gratuite et obligatoire » ; on récuse le « colonialiste acharné », partisan de la supériorité de la « race » blanche. Dans les deux cas, il convient pourtant de complexifier les choses.

Si Ferry a indéniablement été le promoteur de la loi du 28 mars 1882 qui a laïcisé l’école publique (mais n’est toujours pas appliquée en Alsace-Moselle !), il n’a jamais fondé, pour autant, une « école laïque, gratuite et obligatoire ». Ce stéréotype, encore répété par le ministre de l’éducation, Luc Chatel, sur France-Inter le 2 mai dernier, devrait valoir un bonnet d’âne à tous ceux qui le colportent. Avec Ferry, l’instruction devient obligatoire (1882) et l’école publique gratuite (1881) et laïque (1882), ce qui est fort différent.

Que cela plaise ou non, Ferry est partisan de la liberté de l’enseignement. Il explique clairement pourquoi au Sénat : la « concurrence » des « établissements libres » –pas forcément confessionnels– est nécessaire au plan pratique : ils « courent des aventures », font des « expériences » que l’Etat ne peut se permettre ; et au plan des principes : il ne faut pas aboutir « à une sorte de religion laïque d’Etat », ni « imposer aux consciences une foi philosophique ». Certains laïques tenteront d’établir ultérieurement un monopole jacobin de l’enseignement d’Etat. Ils n’y réussiront jamais. Le statut de l’école privée, très largement subventionnée depuis la “loi Debré” quand  ses établissements passent contrat avec l’Etat, est historiquement une des questions majeures de l’histoire de la laïcité. Le stéréotype est une des façons de l’ignorer et de réduire la laïcité aux relations  “laïcité - islam”.

Que Ferry fût colonialiste n’est pas douteux. On aurait pu rappeler, à la chute de Ben Ali, qu’il fut le responsable de l’annexion de la Tunisie comme protectorat en 1881. Influencé par Gambetta, il croyait qu’une grande politique coloniale couperait court aux « railleries » allemandes. Pour Clemenceau, au contraire, cette « diversion » méditerranéenne détourne la France de sa frontière de l’Est. Ferry partage les préjugés dominants de l’époque sur les « droits » des « races supérieures ». Clemenceau a le mérite de s’en distancer nettement : il est le seul qui vote à la Chambre contre le traité du Bardo et, en 1885, il prononce un discours maintenant célèbre (mais considéré alors comme incongru) qui réfute la distinction « races supérieures » et « races inférieures ». Cependant, au pouvoir de 1906 à 1909, Clemenceau fait une « exception » à son anticolonialisme et mène une politique qui va favoriser l’occupation de la majeure partie du Maroc en 1912.

Les propos colonialistes de Ferry sont très souvent cités, le plus souvent avec une indignation très compréhensible, même si les historiens en pointent l’anachronisme. Les historiens ont à la fois raison et tort. Raison, car effectivement il s’agissait d’idées communes, presque tout le monde parlait en ces termes, et Ferry était persuadé d’accomplir une « noble tâche » en complétant les « droits » des « civilisations supérieures » par le « devoir d’éduquer les races inférieures », contre les réactionnaires qui pensaient que ces dites « races » étaient… inéducables. Tort, parce que lorsqu’on parle d’anachronisme, il ne faut pas s’arrêter là.

A mon avis, il faut alors soulever un problème essentiel que les personnalités politiques, médiatiques, intellectuelles feraient bien de “ruminer” : quand vous partagez, et prônez, les valeurs communes d’une époque, ses « nobles tâches », qui vous dit que vous n’êtes pas en train de faire exactement la même chose que Jules Ferry en son temps?  Le plus probable, c’est que si jamais vos propos sont encore connus dans cinquante ou cent ans, ils susciteront raillerie ou indignation, apparaîtront comme de vulgaires « préjugés ». Et ce sont celles et ceux dont les idées étaient très minoritaires qui, tels Clemenceau, apparaîtront lucides. On ne peut pas critiquer Jules Ferry et partager les idées dominantes d’aujourd’hui. Le « devoir de mémoire » dont on se gargarise n’est qu’un masque couvrant d’inavouables dessins s’il n’induit pas une prise de distance avec les lieux communs véhiculés à haute dose par la communication de masse, et que certains beaux esprits tentent de transformer en croyances obligatoires.

Surtout que Ferry lui-même est un peu moins enfermé dans les préjugés de son temps qu’on ne le répète. Il préside, en 1892, une Commission sénatoriale qui visite l’Algérie et en revient atterré : « Nous les avons vues, ces tribus lamentables, que la colonisation refoule, que le séquestre écrase, que le régime forestier pourchasse et appauvrit. (…) Il nous a semblé qu’il se passait là quelque chose qui n’est pas digne de la France, qui n’est ni de bonne justice, ni de politique prévoyante. » Le colon français est jugé sévèrement : s’il possède « l’esprit d’entreprise, (…) il ne demande pas mieux qu’exploiter l’indigène et la métropole. » Et Ferry précise : « Du Code civil, la famille arabe n’a retenu, pour son malheur, que l’article 825, la licitation obligatoire, qui régularise, au profit des spéculateurs, la spoliation des indigènes»

Ferry prend également une distance avec les idées assimilationnistes  républicaines qu’il partageait plutôt jusqu’alors. Il estime qu’il faut reconnaitre que les lois françaises « n’ont point la vertu magique de franciser tous les rivages sur lesquels on les importe ; que les milieux sociaux résistent et se défendent, et qu’il faut en tout pays que le présent compte grandement avec le passé. »

Ferry propose enfin une politique de réformes économiques, politiques et culturelles que J.-M. Gaillard (Jules Ferry, Fayard, 1989) synthétise ainsi : « Arrêter les limites de la colonisation en mettant un terme à “ l’odieux refoulement ” ; réformer la fiscalité ; redéfinir le régime forestier pour permettre aux Arabes de cultiver les enclaves et d’avoir le nécessaire droit de pacage ; leur donner une représentation municipale et djemmas, assemblées élues ou nommées pour défendre leurs intérêts ; rendre aux conseillers municipaux musulmans le droit de vote pour l’élection du maire et des adjoints français et augmenter le nombre des assesseurs musulmans dans les conseils généraux ; restituer une partie de la juridiction aux cadis ; conserver la langue arabe pour ne pas faire en Algérie ce que font les Allemands en Alsace-Lorraine. »

Ce rapport restera lettre morte. Et le fameux « devoir de mémoire », à géométrie très variable, ne l’a pas ressuscité ! Mais, pour en revenir au sujet d’aujourd’hui, Ferry  n’a donc pas été uniquement un chantre de la colonisation : il a su, partiellement au moins, changer d’avis. Même si sa lucidité n’a été que relative, il n’est pas sûr que tous ses détracteurs (tel son arrière-petit-neveu Luc  Ferry, sur France-Inter le 14 mai et d’autres) prennent, eux, une distance, même partielle, avec les idées dominantes du jour !

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