Les informations données par Médiapart sur les accusations de harcèlement sexuel visant Denis Baupin ont fait resurgir, cinq ans après « l’affaire DSK », un problème habituellement enfoui sous les incantations aux « valeurs de la République », valeurs qui s’opposeraient à « l’obscurantisme », naturellement religieux. Il ne s’agit pas de « jeter le bébé avec l’eau du bain », mais de reconnaitre que c’est l’ensemble de la société française qui a une difficulté à vivre une relation apaisée et égalitaire entre hommes et femmes. A partir de là, on peut émettre toutes les critiques que l’on veut sur les religions, mais en arrêtant de faire semblant de croire que, hors religion, le problème serait résolu.

La prévalence de l’actualité sur la réalité fait qu’il faut un événement pour que ce qui existe de façon permanente fasse l’objet d’un débat explicite. Et, comme pour tout autre domaine, le présent vient de loin. Dans Le Monde (n° du 14 mai), Anne Chemin a publié un très intéressant entretien avec la politologue Magali Dellla Sudda sur « la longue histoire du machisme en politique ». Elle donne de très significative citations sur les justifications mises en avant pour exclure les femmes de la vie politique. Elle rappelle que c’est en France que le décalage entre les dates d’obtention du « suffrage universel » pour les hommes (1848) et le droit de vote des  femmes (1944) est le plus grand. Et encore, il s’agissait des métropolitaines : les femmes des « départements français » d’Algérie n’ont voté qu’en 1958.

Je voudrais compléter cet entretien par quatre remarques.

La première consiste à attirer l’attention sur l’expression même de « suffrage universel »….employé généralement pour toute la période où il n’était que masculin. La France se veut la championne de l’universalisme, un universalisme au-dessus des particularités. Mais, souvent, cet « universalisme » est un masque qui permet de cacher des discriminations, de réduire péremptoirement au silence celles et ceux qui veulent les mettre en lumière. Les pays prétendus « particularistes » ont instauré le « suffrage (véritablement) universel » avant la France. Et le mouvement « Les indivisibles » rappelle qu’il y a encore beaucoup à faire pour instaurer une citoyenneté égale pour toutes et tous.

La seconde remarque est que l’exclusion des femmes de la sphère politique est la face émergée d’un ensemble plus vaste. Un de mes champs d’études porte sur les rapports entre laïcité, république et minorité protestante. Deux exemples parmi d’autres, de protestantes brimées. Blanche Edwards, admise à l’internat en 1886, est brûlée en effigie par les étudiants. Elle subit de vives attaques de la revue anticléricale Le Progrès médical, et de l’Académie de médecine : une femme ne saurait être médecin !  Geneviève Bianquis, reçue première à l’agrégation d’allemand, en 1908, a dû aller enseigner à l’Université MacGill à Montréal, car l’enseignement supérieur français lui était fermé. Bien d’autres exemples pourraient être donnés.

Car, troisième remarque, la représentation dominante était essentialiste : il existe une inégalité structurelle des hommes et des femmes, car leurs anatomies et, en particulier, leurs cerveaux ne sont pas du tout pareils. Il faut lire l’article « Femme » de la Grande Encyclopédie dirigée par Marcelin Berthelot, chef d’œuvre (35000 pages in quarto) de la science républicaine, au tournant du XIX et du Xxe siècle. L’irrigation sanguine du cerveau étant plus développé chez l’homme, celui-ci est intelligent, tandis que celle-là est sensible. Etc… « Voilà pourquoi votre femme est muette »… quand il s’agit de rationalité, dirait Diafoirus . Ceci indiqué, il faut reconnaitre que, pour la Grande Encyclopédie l’inégalité des capacités entre les deux sexes n’est pas universelle : elle n’existe que dans les « races supérieures » ! Autrement dit : l’égalité des sexes, c’est bon pour les « nègres », comme dirait une de nos ministres.

Enfin, quatrième remarque, il y a dans l’entretien publié dans Le Monde un oubli troublant. Dans l’inventaire des arguments donnés pour justifier l’exclusion des femmes de la sphère politique, rien n’est dit sur la référence à la laïcité. Or celle-ci a été invoquée de façon récurrente pour refuser le droit de vote aux femmes. L’historien Jean-Baptiste Duroselle le rappelle à propos de Clemenceau : « Il fut un adversaire résolu du suffrage féminin, pensant que celui-ci aboutirait automatiquement à une mainmise de l’Eglise sur la politique française » (1986, réédit, 2012, Fayard, p. 359). Ne pas le rappeler aujourd’hui n’a rien d’innocent : le thème de la « femme soumise » est un stéréotype qui a toute une histoire ! Et si on veut enseigner scientifiquement la laïcité à l’école, il ne faut pas multiplier les impensés, notamment sur l’égalité des sexes. C’est, au contraire, en montrant les difficultés d’un chemin inabouti que l’on sera crédible, donc convaincant, pour les élèves.

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> Elle rappelle que c’est en France que le décalage entre les dates d’obtention du « suffrage universel » pour les hommes (1848) et le droit de vote des  femmes (1944) est le plus grand.

Non, c'est en Suisse.