Jean Baubérot
Professeur émérite de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité » à l’Ecole pratique des Hautes Etudes. Auteur notamment de deux « Que sais-je ? », La laïcité expliquée à M. Sarkozy (Albin Michel) et (avec M. Milot) Laïcités sans frontières (le Seuil).
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Billet de blog 16 déc. 2017

Pour Rokhaya Diallo, contre l’ethnicisation de la République

Je n’aime pas accuser celles et ceux auxquels je me heurte dans le débat, de « faute morale ». Je préfère, de beaucoup, tenter de faire en sorte que ce débat puisse être un échange d’arguments rationnels. Mais il est des moments où cette expression s’impose et où il faut prendre date face à l’Histoire.

Jean Baubérot
Professeur émérite de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité » à l’Ecole pratique des Hautes Etudes. Auteur notamment de deux « Que sais-je ? », La laïcité expliquée à M. Sarkozy (Albin Michel) et (avec M. Milot) Laïcités sans frontières (le Seuil).
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Il me semble très clair que l’exclusion de Rokhaya Diallo du Conseil National du Numérique constitue un événement que les historiens du XXIIe  siècle retiendront comme un des indices des tentatives répétées d’ethnicisation de la République française qui, je l’espère, seront mises en échec dans la longue durée.

Personne ne demande à personne de partager les idées de Rokhaya Diallo. Pour ce qui me concerne j’ai des connivences avec elle depuis que nous avons, ensemble, écrit un petit livre Comment parler de laïcité aux enfants (Le baron perché, 2015). Cet ouvrage se situe complètement dans la lignée de la laïcité de 1905 et je défie quiconque de prouver le contraire. Pour autant, nous ne sommes pas, Rokhaya et moi, des clones. Mais justement, ce qui a été intéressant, ce fut la rencontre de deux itinéraires différents. De montrer, à notre manière, le visage de la France, qui n’est pas « une et indivisible » comme le prétendent ceux qui n’ont pas lu la Constitution, mais « indivisible, laïque, démocratique et sociale ».

Pour autant, le fait d’écrire publiquement que je suis scandalisé par cette exclusion ne vient pas seulement de ce compagnonnage. Certes, il compte, car au cours de nos nombreuses discussions, de nos échanges rédactionnels, j’ai appris à connaitre Rokhaya autrement que par l’intermédiaire de l’écran médiatique. Et plus notre relation s’approfondissait, plus j’étais heureux et fier, de constater qu’en réunissant nos compétences nous allions pouvoir offrir un instrument pédagogique vraiment républicain contre toutes les falsifications de la laïcité.

J’ose le dire, ceux et celles qui ont lu ce livre savent mieux ce qu’est la laïcité en France que bien des journalistes, des profs, des pseudos intellectuels dits « républicains ». Et pourtant, nous avons beaucoup travaillé pour que l’ouvrage soit accessible à un enseignement destiné à trois classes d’âge : les 6-9 ans, les 9-12 ans et les 12-15 ans. Résultat : parmi les nombreux retours : une mère de famille qui, non seulement a lu le livre, mais a acheté un second exemplaire pour l’offrir à la directrice de l’école de sa fille, laquelle l’a remercié en lui avouant qu’elle avait, elle-même, « appris des choses » ! Je peux témoigner que c’est cette citoyenne-là dont Manuel Valls, représentant typique de la « Sainte ignorance » (selon le titre du livre d’Olivier Roy) quant à la laïcité, a tweeté : « Normal » à l’annonce de son exclusion. Il n’en rate pas une !

En croyant atteindre Rokhaya, c’est à la République que l’on fait du mal. Rokhaya Diallo a déjà une reconnaissance internationale, dont sa récente intervention à l’ONU constitue un des indices. Comme lors de ses exclusions antérieures, elle n’en remettra et cela lui donnera encore plus d’énergie pour rebondir.

Je ne suis donc pas inquiet pour elle. Je le suis beaucoup plus pour la République, que certain-e-s ethnicisent un peu plus, de mois en mois. Je sais que ces personnes vont être choquées, si jamais elles lisent ma Note et vont sincèrement rétorquer que je leur intente un faux procès, toujours le même. Elles croient, la plupart de bonne fois, j’en suis sûr, ce qui est en jeu, ce n’est pas la « couleur de la peau » de Rokhaya mais ses propos. Sauf que ces individus sont aveugles et manquent de la plus élémentaire réflexivité sur eux-mêmes. En admettant même qu’ils aient de « bonnes » raisons de ne pas être d’accord , ont-ils réagi de la même manière aux propos d’Elisabeth Badinter sur Marine le Pen et la laïcité ? Ont-ils indiqué que, désormais, elle ne devait plus avoir aucune fonction officieuse ou officielle? Ces personnes ont-elles demandé la démission d’Alain Finkielkraut de l’Académie française, face aux propos, vraiment très crades, qu’il a tenus, à diverses reprises, et notamment, dans Causeur sur « l’affaire Weinstein » et ses suites ?[1] Non, je suis persuadé que cela ne leur est même pas venu à l’idée, tant ils ont intériorisé d’avoir un comportement différent suivant que les gens soient blancs (roses en fait !) ou d’une autre couleur de peau. Tant il y a, pour eux, de façon certes non consciente (mais dont le fonctionnement social est explicite), des citoyens de « souche » et des… parisien-ne-s qui doivent passer de continuel examens de passage, attestant une certaine conception du républicanisme, parce qu’elles et ils ne seraient pas des « souchiens ». C’est un angle mort de plus en plus mortifère. La France s’enfonce dans un déni de réalité, qu’elle masque d’inflations verbales républico-crétines.

Or beaucoup d’intellectuels et d’universitaires des autres pays ne se gênent pas, bien sûr, pour constater ce traitement différencié, et penser que, décidément, la France n’arrive pas à sortir de sa période coloniale, qu’elle se rêve toujours Empire alors qu’elle se proclame « République ». Et, de plus en plus, ce national-universalisme franco-français suscite, au mieux l’indifférence à ce qui vient de France, au pire un profond mépris. Quand je donne des cours ou des conférences hors de mon pays, on me demande assez souvent pourquoi la France n’arrive à inclure dans son pseudo pacte « républicain » que des « non blancs béni oui-oui ». C’est aussi abrupt que cela ! Et je me souviens d’une Conférence de l’UNESCO sur les « minorités » ou le représentant français proclamait fièrement : « en France, il n’existe pas de minorités ». Le collègue qui était à côté de moi, un universitaire réputé, a ricané : « Oui, c’est comme en Iran où il n’y a pas d’homosexuel ! »

Si la gauche était… la gauche, elle condamnerait unanimement, haut et fort, ce grave faux-pas du gouvernement. Mais voilà, sa décomposition intellectuelle fait qu’elle laisse, comme seuls interlocuteurs au pouvoir actuel, la droite vraiment de droite et la gauche faussement de gauche. Du coup, le risque est que, vu le rapport de force politique, les avancées sociétales qu’il tente soient suivies d’autant de reculs, et que le « nouveau monde » promis s’avère un décalque de « l’ancien ». De cela, en tant que Républicain, je ne peux me résoudre. La France doit, une bonne fois, conjurer ses démons, sinon elle risque le pire.

Enfin, ma dernière raison de soutenir Rokhaya Diallo est purement égocentrique. Quand, dans un siècle, une nouvelle historienne, se situant dans la filiation de Carole Reynaud Paligot et de son livre décisif sur La République raciale (1860-1930) [2], écrira La République raciale II, le Retour (fin XXe-début XXIe siècle), je n’ai vraiment pas envie de figurer dans l’index. A Marie Ekeland, Mounir Mahjoubi, Edouard Philippe et Emmanuel Macron lui-même de savoir s’ils ont envie d’y figurer. Quant à ce pauvre Manuel Valls, j’ai bien peur que son nom y soit déjà écrit.

[1] Cf. A. Finkielkraut, « Balance ton porc. La rééducation nationale », Causeur, novembre 2017, p. 50s. A noter que la directrice de rédaction du Causeur a eu, elle, la décence de dénoncer « la chasse aux sorcières » contre R. Diallo (cf Le Monde, 16 décembre 2017).

[2] La République raciale. Paradigme racial et idéologie républicaine (1860-1930), PUF, 2006.

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