Témoignage sur le 17 octobre 1961

Rassurez-vous, cette Note sera plus brève que la précédente ! Il s'agit d'un témoignage sur le 17 octobre 1961. J'étais alors étudiant et je logeais dans un foyer d'étudiants, au 46 rue de Vaugirard, pratiquement en face du Sénat.

Rassurez-vous, cette Note sera plus brève que la précédente ! Il s'agit d'un témoignage sur le 17 octobre 1961. J'étais alors étudiant et je logeais dans un foyer d'étudiants, au 46 rue de Vaugirard, pratiquement en face du Sénat. Je ne me rappelle plus l'heure exacte, mais c'était en début de soirée car je rentrais du restaurant universitaire juif (où la nourriture était en général meilleure qu'à l'autre restau U situé à proximité, le Mabillon!). Selon mon souvenir, ce restaurant se trouvait au tout début de la rue de Vaugirard, tout près de la station de RER Luxembourg. J'étais donc sur le trottoir de droite de cette rue.

Perdu dans mes pensées, je mettais ma main dans ma poche pour sortir mon mouchoir, quand quelqu'un crie. Je ne sais plus exactement quel était le début de la phrase, mais celle-ci continuait par: «Je vais te descendre, sale felouze (1), avant que tu me descendes.» Très surpris, je regarde devant moi. C'était bien à moi que ce propos s'adressait. Un policier, guère plus âgé que moi, me braquait avec son révolver, et tremblotait en m'injuriant ainsi. Un autre l'accompagnait, il avait l'air moins agressif mais laissait faire son collègue. Je suis un petit brun, et donc pas un grand blond du Nord !

Sur le moment, j'ai été d'un calme olympien. J'ai dû rassurer ce policier en lui affirmant que j'étais «Français» et voulais seulement prendre mon mouchoir. Tout en continuant de me braquer, il m'a fait sortir lentement ma main de ma poche, m'a fait lever les mains en l'air. Le second policier s'est approché, pendant que son compagnon avait toujours son flingue pointé sur moi, il m'a fouillé, a regardé ma carte d'identité et a dit je ne sais plus trop quoi au premier policier. Alors seulement, celui-ci s'est un peu calmé et les deux policiers m'ont finalement laissé repartir. J'étais à deux pas du foyer et je m'y suis précipité. Là, rétrospectivement, j'avais peur et je tremblais.

J'ai raconté cet incident à d'autres étudiants qui se trouvaient à la cafétéria du foyer. Je n'étais vraiment pas fier de moi: avoir dû indiquer ma qualité de «Français»... de France métropolitaine, pour ne pas recevoir un coup de revolver. Donc j'avais implicitement cautionné le fait que cela me donnait le droit de vivre, alors que si j'avais été un «Français musulman» (comme la France laïque désignait les Algériens à l'époque), je n'aurais pu revendiquer ce même droit. J'aurais dû simplement rétorquer que j'étais en train de prendre mon mouchoir.

Tous les étudiants tentèrent de me rassurer: le réflexe de sauver sa peau, la surprise de me faire traiter de «felouze», le fait que, braqué ainsi, on «ne fait pas dans la dentelle»... Nous étions tous favorables à l'indépendance de l'Algérie, et militants en ce sens. Nous étions restés en contact avec des amis, étudiants algériens, qui avaient dû partir en Allemagne et se languissaient de la France... et de la langue française. Nous nous demandions comment les choses allaient finir: de Gaulle négociait avec le FLN, mais il était revenu au pouvoir avec le soutien d'activistes de l'«Algérie française» et cet incident constituait une des multiples preuves que la police se livrait à une répression aveugle. En outre, l'OAS agissait déjà, commettant divers assassinats et cherchant à éliminer le général de Gaulle. L'avenir nous paraissait très sombre.

Paradoxalement, cet incident nous a fait comprendre que les policiers n'étaient pas forcement fascistes ou racistes. C'étaient des jeunes comme nous, qui avaient peur, qui n'avaient pas envie de mourir. Et comme on leur avait donné un flingue, cette peur pouvait tuer. Nous savions qu'un couvre-feu contre les Algériens venait d'être instauré. Mais ce n'est que les jours suivants que nous apprîmes progressivement ce qui était arrivé ce jour-là, et le massacre effroyable d'Algériens, en opposition avec la version officielle.

Cinquante ans plus tard, il me semble nécessaire de raconter cet incident qui aurait pu mal finir. L'ouvrage de Marcel et Paulette Péju, Le 17 octobre des Algériens, avec la substantielle postface de Gilles Manceron, «La triple occultation d'un massacre» (La Découverte), permet de mieux connaître et comprendre ce qui s'est passé. Pour ce qui concerne l'incident que je viens de raconter, l'engrenage décrit est particulièrement éclairant. Debré avait obtenu, en août, le départ de ministres qui ne couvraient pas les exactions policières et parapolicières. Agressions et tortures s'étaient multipliées contre les Algériens vivant en France. Cela avait entraîné, en représailles, des meurtres de policiers, pris au hasard. «Or la communication diffusée par la préfecture (...) ne parlait dans les semaines précédant cette journée [du 17 octobre] que du terrorisme du FLN et de ses attentats aveugles contre des gardiens de la paix, passant totalement sous silence la terreur que (...des) polices parallèles faisaient subir aux Algériens de la région parisienne» (p. 157). La peur du jeune policier s'alimentait sans doute de cela.

La France n'a pas encore véritablement regardé son passé algérien en face, et il pèse toujours très lourd. Ce n'est pas pour rien que certains se nomment «les Indigènes de la République». De façon plus générale, la manière dont ceux qui tentaient de découvrir la vérité, et de la dire, ont été calomniés et insultés alors, la construction sociale du mensonge, la multiplication des alibis idéologiques, tout cela n'a pas miraculeusement disparu. A chacun aujourd'hui de ne pas se laisser duper par les discours de ceux et celles qui prospèrent dans l'ordre établi.

(1) Terme argotique pour «fellaga», ou «bandit» en arabe. Les Algériens membres du FLN étaient couramment qualifiés ainsi.

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