Laïcité et démocratie, l’enjeu de la polémique Charlie,Valls, Mediapart

Cette virulente polémique ressemble à un iceberg. Elle comporte une face émergée, que les médias montent en neige, en apportant sa contribution au show permanent que doit être la communication de masse, pour que l’intérêt des (télé) spectateurs ne faiblisse pas, et une face immergée, dont on ne parle guère.

Dans un iceberg, la face immergée représente environ 90% du volume total. De même, pour ce dissensus : c’est dans la partie immergée que l’essentiel se joue et que la querelle constitue un enjeu majeur pour la laïcité et la démocratie : la face émergée n’est pas en dehors de la réalité sociale, mais elle n’en constitue que la partie (minoritaire) socialement visible ; la face immergée s’avèrera, quand les historiens du XXIIe siècle analyseront ses tenants et ses aboutissants, beaucoup plus importante !

Selon la face émergée l’origine de la polémique[1] est « l’affaire Tarik Ramadan ». Si on examine aussi la face immergée, celle que l’Histoire retiendra, l’affaire Ramadan est l’une des affaires (une affaire grave vu les indices concordants donnés par des organes de presse, dont l'article de Marine Turchi dans Mediapart) d’un « scandale » international qui, à partir de « l’affaire Harvey Weinstein », met en cause, depuis près de six semaines maintenant, le monde du cinéma, de la politique (du Parlement de plusieurs pays, au MJS français), de l’entreprise, de l’hôpital, du syndicalisme étudiant, etc.

Bref, une suite d’affaires (chaque jour apporte de nouvelles révélations) dont aucun domaine de la société occidentale mainstream ne ressort indemne. C’est finalement, dans un certain sens, la généralisation à un pourcentage non négligeable de personnes de différents secteurs de la classe moyenne et de la classe supérieure, de l’affaire DSK (qui déjà, il faut le rappeler, attirait l’attention sur le fait qu’il ne s’agissait pas d’un simple cas individuel).

Or, quelle première « leçon » peut être tirée de cet événement ? Que Mediapart et la nébuleuse qui gravite autour de lui, (je m’y inclus puisqu’en 2011, j’ai choisi de transférer mon Blog sur ce site) a eu entièrement raison en affirmant, de différentes manières, qu’on ne pouvait pas opposer les milieux relégués dans les marges à celles et ceux qui sont mainstream, en faisant des premiers les personnes qui ne respecteraient pas les « valeurs de la République » au contraire des autres. Les mêmes problèmes se posent à tous les échelons du social.

Nous avons dit, et redit, sans que cela soit réellement pris en compte (ce n’était guère « sexy », selon le critère de tri effectué souvent entre les informations que l’on répercute et celles dont on fait silence), que la question de l’égalité femme-homme était une question globale, universelle, qui concernait tout-e un-e chacun-e[2]. Au contraire, nos Rrrrépublicains sommaient « les jeunes de banlieue » de respecter « l’égalité des sexes » qui, selon eux, constituait la règle observée ailleurs dans la République. C’est cette pseudo intégrité des personnes mainstream, jugées supérieures aux « jeunes des quartiers », cette prépondérance républicano-morale condescendante qui, pour la seconde fois (espérons que c’est la bonne) vient de s’effondrer

Pour ce qui me concerne, j’avais rencontré des jeunes femmes de Ni putes ni soumises lors du tout début du mouvement. Et je leur avais dit : votre combat est essentiel s’il concerne toute la société, si le message est : « toute femme est ni pute ni soumise, femmes et hommes ont le même cerveau dans des corps différents ». Mais si ce combat se focalise sur les « quartiers » et le « foulard », alors il sera contreproductif. Certaines militantes se montraient sensibles à ce discours, mais elles se sont faites vite recadrées par la cheffe. Et quand j’ai osé citer le nom de Dounia Bouzar (qui venait de coécrire : L’une voilée, l’autre pas), cette cheffe a répliqué : « Dounia est notre pire ennemie, puisqu’elle ne porte pas le foulard mais défend les filles qui le portent ».

Bon, malheureusement, il n’existe pas d’enregistrement et donc vous devez me croire sur parole. Mais, je le signalais à la fin de ma dernière Note, j’ai abordé la question dans mes livres et là, les écrits restent. Cependant, un ami m’a demandé : « donne-nous quand même quelques citations ». Je m’exécute : dans L’intégrisme républicain contre la laïcité (paru en 2006, p. 29-54), je parle de « l’antiféminisme » qui se cache derrière l’anticléricalisme de beaucoup de républicains du tournant du XIXe et du XXe siècle, en expliquant que cet antiféminisme augmente « au fur et à mesure que les femmes commencent à conquérir des places réservées aux hommes » (p. 41).

Je continue : « L’entrée en modernité ne favorise pas ipso-facto les femmes car, dans un premier temps, elle exacerbe [au contraire] une réaction, contre les idéaux égalitaires, d’hommes se sentant menacés. Sur ce point, on peut effectuer une analogie entre la situation des musulmans aujourd’hui et celle des républicains laïques au tournant des XIXe et XXe siècle. Les femmes musulmanes s’émancipent [Je donne alors divers exemples : mariages plus tardifs, poursuite des études, diminution du nombre d’enfants, présence plus important dans le marché du travail]. Face à une telle situation, le machisme de certains musulmans s’exacerbe » et cela constitue un élément d’« une défense crispée du foulard » (p. 46-47). Un tel propos s’appelle une tentative d’analyse contextualisée.

Eh, Judith Waintraub (la responsable de « l’enquête » du Fig-mag sur de pseudos « agents d’influence de l’islam »), expliquez-moi en quoi, par mes propos, je suis un représentant de « l’islamosphère ». Peut-être, parce que j’indique aussi, qu’au niveau de la loi, il faut distinguer entre « l’irréversible, excision et mariages forcées par exemple, pour lequel aucun accommodement n’est possible (… et) le réversible et ambivalent port du foulard qui se met et s’enlève » (p. 47). « Ambivalent » : serait-ce cela la défense inconditionnelle des musulmans « contre l’homme blanc (accusé) de toutes les fautes » ? (n° du 6 octobre 2017).

En tout cas, début 2012, dans un nouveau livre, La laïcité falsifiée (poche, 2014, p. 85-101), rebelote : je déclare que le « sexisme quotidien, structurel de la société tout entière » ne doit pas être masqué par une mise en cause du « seul islam » (p. 94). J’analyse la « crispation antiféministe » de « certains hommes musulmans », le mouvement féministe qui émerge chez certaines femmes musulmanes (p. 97-99), et le « machisme ordinaire » qui se manifeste à l’Assemblée nationale et mériterait une « nouvelle journée de la jupe » (p. 94-95). Qui souhaite vérifier, peut le faire, et pour un prix modique en plus !

Quelle est la signification de cette perspective? Comme pour l’équipe de Mediapart, ce qui est en jeu, c’est, me semble-t-il, trois refus structurants :

  • D’abord, et fondamentalement, le refus de tout essentialisme : il n’existe pas un islam éternel incompatible, par essence, avec la République (française), entité éternelle, elle aussi (quand on la désigne comme « une et indivisible », alors que cette formule de 1793, n’est pas conforme à la Constitution : le « une » a été enlevé et la trilogie « laïque, démocratique et sociale » a été ajoutée). Cela, tout comme, au début du XXe siècle, malgré ce qu’affirmaient de nombreux militants républicains intransigeants, il n’existait pas de catholicisme éternel, par essence, incompatible avec la République.

Je pense que des membres du « Printemps républicain » pourront me dire : « OK ». Mais ce pseudo accord de principe n’en est pas un si, parallèlement, on prétend qu’aucun « accommodement raisonnable » n’est possible, car la loi de 1905 va frontalement à l’encontre de cette perspective : à l’époque, on a parlé « d’accommodements équitables » envers le catholicisme.

La « compatibilité » comme « l’incompatibilité » n’étant pas des « essences » intemporelles sont des construits sociaux : c’est l’interaction entre les différents acteurs, qui fait, qu’au bout du compte, deux réalités deviennent « compatibles » ou « incompatibles ». Les choses ne sont jamais données au départ, elles sont le fruit de dialogues, de tractation, de tâtonnements, d’acclimatations réciproques, et d’un « travail sur soi » des différents acteurs (et actrices, mais en 1905, celles-ci étaient réduites au silence !) qui acceptent d’être partiellement frustrés dans leur représentation du monde, pour faire place, au niveau du Tout social, aux représentations des autres.

L’élaboration de la loi de séparation des Eglises et de l’Etat a, en fait, été l’objet d’un conflit interne entre trois gauches, celle de Combes, celle de Clemenceau (qui, au Sénat, prononce un discours défavorable à la loi, qu’il votera quand même par discipline républicaine) et celle de Briand et Jaurès. Clemenceau, auquel Valls se réfère (sans en avoir l’envergure !) a combattu ces deux derniers, en les traitants de « socialistes-papalins », équivalent alors du terme actuel « d’islamo-gauchiste ». Il parle aussi de « bourgeois de Calais » ou « d’aller à Canossa » ! Il faut dire que, en matière d’accommodement, la République en a fait alors beaucoup plus que le pape, qui a campé sur une position intransigeante. Elle a été accommodante pour deux. Mais, ainsi, elle a gagné et pacifié : les « accommodements équitables » républicains ont permis d’isoler, de fait, Pie X (malgré des déclarations de catholiques, parfois obséquieuses, de soumission à son égard) et d’appliquer la séparation en rendant « l’Eglise catholique légale malgré elle » (A. Briand, décembre 1906).

Le paradoxe, est que nos « Rrrrépublicains » invoquent la loi de 1905 pour tenter de « normaliser » les musulmans, alors nous demandons, pour pouvoir isoler et rendre non attirant l’extrémisme djihadiste (et donc mieux le combattre), des accommodements infiniment moins importants que ce qui ont été consentis en 1905-1908 par la République. Or là, tout en râlant comme ce n’est pas possible, toute la gauche a eu l’intelligence, au bout du compte, de suivre Briand. D’aller soi-disant à Canossa, pour mieux l’emporter.

  • Ensuite le fait qu’aucun être humain ne peut être réduit à une de ses appartenances et à une identité figée : les êtres humains ont des appartenances multiples qu’ils tentent de concilier en affrontant des situations particulières et changeantes, souvent difficiles. La non prise en compte des discriminations, le renforcement des inégalités par l’école, l’imposition d’un monoculturalisme passéiste, l’injonction d’être « intégré-e » avec de continuels examens de passage, alors que pour d’autres, la question de leur « intégration » aux principes « républicains » serait un acquis de naissance, tout cela pollue tout débat un peu rationnel sur la laïcité et la démocratie et l’empêche ces dernières de s’appliquer véritablement. Les différentes enquêtes de terrain réalisées par les sociologues, montre que l’affirmation rigide du « principe de laïcité » n’étant pas tenable, au niveau local et régional, et dans les divers lieux institutionnels, les situations sont chaotiques, à géométries très variables, allant de laïcités discriminantes et des non-respects de principes laïques. Dans une France dite « indivisible », le chaos prédomine en matière de laïcité.
  • Enfin que l’invocation incantatoire des « valeurs de la République », au premier chef « l’égalité femmes-hommes », qui serait, là encore, un acquis de naissance pour certains, le sommet d’une très haute montagne à gravir pour d’autres, constitue une hypocrisie structurelle. Une fois encore, ce qui émerge depuis plus d’un mois le prouve à celles et ceux qui le minimisaient jusqu’alors : l’inégalité femmes-hommes est encore forte dans le fonctionnement social, et personne n’en est indemne, même si certains sont particulièrement contaminés et d’autres moins. Une indignation morale, à sens unique, nécessite d’ailleurs d’énoncer l’idée qu’il ne faudrait surtout pas effectuer la moindre démarche de connaissance : pour Valls, comme pour Sarkozy, « expliquer » serait déjà « excuser », donc une approche républicainement fautive. Curieuse (ou significative) laïcité qui tente d’imposer un obscurantisme obligatoire, qui se montre semblables aux « créationnistes » face aux sciences humaines et sociales.

Cet obscurantisme qui, hypocrisie suprême, se réclame des Lumières, conduit à ne surtout pas prendre connaissance des innombrables travaux (au sens presque littéral du terme : des textes et des thèses issues d’un long travail long, d’un effort difficile de documentation et de mise en perspective effectuée le plus rigoureusement possible, bref d’une démarche s’inscrivant dans une optique de scientificité) qui analysent les structures sociales et l’ambivalence de tous les humains et les groupes qui, ensemble, font société.

Ainsi, malgré les enquêtes sociologiques de Monique Pinson-Charlot et de son mari, il n’est jamais question, dans cette laïcité-là, du « communautarisme » des riches. Le « communautarisme », par essence, c’est un problème de « quartiers » et de « religion » ! Obscurantisme où, finalement, tout (et n’importe quoi) est pur aux purs : étant, par essence, un pur laïque, Valls peut aller officiellement, comme premier ministre, à la canonisation de Jean-Paul II, faire plus que des sourires à l’Arabie saoudite, etc… tout en étant LE champion incontestable de la laïcité. « J’assume la contradiction », affirme-t-il quand on l’interroge à ce sujet. Réponse très courte et mon boulot de sociologue consiste alors à « expliquer » cette « contradiction », sans pour autant « l’excuser » en aucune manière.

En octobre, l’« affaire Weinstein » et ses innombrables suites, en mettant fin à une « omerta » au cœur de la société mainstream a montré la légitimité de ces trois refus : Le problème se situe au centre même de la société, pas seulement à ses marges ; il faut le dire et le redire ! Que, progressivement, on découvre que Ramadan figure parmi les personnes suspectées n’enlève rien à la validité de cette mise en cause globale. Bien sûr, à chacun de balayer devant sa porte et, si les indices concordants sont confirmés (et, d’ailleurs, je dirai même : « de toute façon »), cela doit nous prémunir de toute tentation de devenir le frère ennemi de Valls, « ennemi » quant au contenu mais « frère » quant à la forme, en nous prenant, nous aussi, pour des chevaliers du bien, des inquisiteurs pouvant lancer des anathèmes.

Au même titre que les autres « affaires » (par exemple celle du responsable des MJC, là encore si les indices concordants sont confirmés), cela souligne que, décidément, Robert Stevenson, en écrivant « docteur Jekyll et M. Hyde » ne traitait pas d’un « cas étrange », mais bien d’une réalité anthropologique. D’ailleurs, de nombreuses statistiques nous disent que violences et viols sont commis par des connaissances, des voisins, des gens dont on ne pouvait se douter que…. Un certain « humanisme » naïf, est tout étonné de constater que, non, décidément, l’être humain n’est pas aussi merveilleux qu’il n’y parait (et même quand il ne s’agit pas d’un « anonyme », pour parler télé, d’un simple figurant, mais d’un acteur, d’une « star » de la scène sociale).

Tout événement surprenant contient une sorte de « leçon » à retenir, valable pour tout le monde, nous y compris. Et, là, la « leçon » me semble être qu’il faut continuer, inlassablement, à réfléchir, à travailler l’articulation entre engagement, contestation et pluralisme. Tout un chacun s’affirme favorable au pluralisme démocratique. Mais l’être réellement, dans sa pratique quotidienne, sans être relativiste pour autant, demande un vrai travail permanent à la fois au niveau intellectuel et à celui de ses affects. Ce n’est certes pas facile, comme il est difficile, mais absolument essentiel, d’accomplir l’acte qui, pour Max Weber, constitue la frontière entre la proclamation idéologique partisane et la démarche de connaissance : « affronter les faits désagréables ».

J’ajouterai : se méfier de tout effet d’entrainement, de tout mimétisme de groupe, de toute croyance que l’on est, à l’évidence, dans le « bon camp ». Et à une jeune femme qui m’a demandé ce que pensais, j’ai répondu : « habillez- vous comme vous le voulez, jupe au ras des fesses ou foulard sur la tête, mais surtout faites jouer votre libre-examen, faites en sorte que ce soit votre propre décision et non pas le fait de suivre la mode ou d'être influencée par un leader charismatique. Construisez-vous des choix libres, ce qui n'est pas une mince affaire, c'est même une démarche jamais achevée. Et, naturellement, cela ne concerne pas, loin de là, que l'habit, même si la société hypertrophie cet aspect ».

Depuis fin octobre-début de novembre, deux attitudes types sont observables dans l’univers médiatique (au sens large).

  • Pour certains, « l’affaire Ramadan » est une des affaires qui se manifestent dans le cadre des suites de « l’affaire Weinstein ». Une affaire importante, vue la renommée du personnage et son aura, vu aussi ce qui lui est reproché, et, en même temps, une affaire parmi d’autres.
  • Pour d’autres, au contraire, il n’existe quasiment plus d’autres affaires que « l’affaire Ramadan ». Elle est l’occasion d’être, de fait, de nouveau dans le déni que c’est le cœur même de la société mainstream qui est atteint. Cette mise à plat globale du social redevient, de façon commode, un angle mort. Un « leader musulman » est sur la scène ; les autres personnages ont, automatiquement, quasiment disparu de cette dernière, puisqu’on a celui-là, « laïcité merci », à se mettre sous la dent.

Plus encore, Valls, ayant été piteusement politiquement défait, battu dès la primaire socialiste, parce qu’il a cru que l’élection se jouerait sur les « questions identitaires », également très atteint par le fait d’avoir été doublé par le météore Macron, croit voir venue l’heure de la revanche. L’ancien premier ministre voudrait redevenir maître du jeu en sommant le président de la République de se prononcer pour ou contre lui (cf. les articles de Mediapart). Et, dans ce but, lui et ses amis redeviennent inquisiteurs. Ils sur-jouent leur attitude du début de 2016 quand ils ont tenté vainement d’abattre l’Observatoire de la laïcité (dont ils ne supportent pas la reconduction pour cinq ans).

Ils font donc comme si le fait d’avoir côtoyé Tarik Ramadan dans telle ou telle table ronde, d’avoir accepté un débat d’idées avec lui, induirait une sorte de contamination dont seraient atteints tous ceux/toutes celles que l’on considère comme ses adversaires. La violence verbale de Manuel Valls est extrême : « Je veux qu’ils rendent gorge, je veux qu’ils soient écartés du débat public ! » (Le Monde, 17 novembre 2017). « Ecartés du débat public ! »  : à ma connaissance, même Marine Le Pen n’a jamais osé dire cela. Et ce double « je veux » rageur, tellement significatif….

Quant à Charlie, un de ses chroniqueurs, Philippe Lançon, justifie la « une » du numéro du 8 novembre contre Edwy Plenel ainsi : « Charlie Hebdo est un journal satirique. Et de ce fait, avec une part de mauvaise foi » (Libération, 16 novembre 2017). Ce propos exprime clairement la situation totalement ambivalente où l’on se trouve depuis l’attentat criminel du 7 janvier 2015[3]. Le slogan « Je suis Charlie » permet un glissement permanent qui part de la solidarité fondamentale avec des personnes assassinées pour délit d’opinion (ce qui rend la chose deux fois insupportable) pour, finalement, aboutir à l’imposition d’une doctrine. Une doctrine qui serait l’unique propriétaire de la laïcité et de la démocratie et qui, servant une « juste cause », aurait le droit de s’affranchir de tout critère d’honnêteté intellectuelle. Une doctrine face à laquelle la moindre critique constituerait un blasphème (illégitime) contre la République. Ariane Chemin le constate : « Charlie appartient désormais au patrimoine national ; chaque combat mené par ou contre lui devient un peu celui des Français » (Le Monde, 16 novembre 2017).

Il se produit là une double mystification :

D’abord, le fait de prétendre être un « journal satirique » ne peut servir d’excuse à tout et n’importe quoi. Et si on admet, non seulement la liberté sans responsabilité aucune (ce que réclame Charlie depuis bien avant les attentats), mais aussi, en conséquence, le droit à « une part de mauvaise foi », sous prétexte de publication satirique, effectivement Edwy Plenel a bien raison d’indiquer que la démocratie se trouve en danger. C’est à raison qu’il est un lanceur d’alerte. Personnellement, le précédent historique que cela m’évoque est celui de mes premiers engagements citoyens (j’étais alors lycéen) : la « déchirure » de la gauche, dont on nous rabat les oreilles, existait déjà : le « socialiste » Guy Mollet envoyait le contingent en Algérie. Tout un argumentaire civilisationnel de gauche (cf. le discours du président d’alors de la Ligue de l’enseignement -qui, elle, en a tiré la leçon-, Albert Bayet) justifiait l’Algérie française au nom de « la laïcité ».

Une autre gauche, celle de ceux que l’on qualifiait « d’anti-France », à défaut d’avoir inventé le terme d’islamo-gauchiste !, luttait pour l’indépendance algérienne, et prenait des coups à cause de cela. En 1962, 90% des Français ont voté pour l’indépendance de l’Algérie mais, pas plus au Parti socialiste qu'à la SFIO, une réflexion ne s’est engagée sur ce qui s’était passée. Le PS a mis sous terre son attitude dominante alors, comme s’il s’agissait d’un déchet nucléaire à enfouir, il n’a jamais affronté véritablement son pro-colonialisme, ni élucidé ses raisons. Il est très logique qu’il en soit resté une filiation. C’est « explicable » sans être « excusable » pour autant !

Par ailleurs, la revendication de Lançon d’un droit à la « mauvaise foi » me fait remémorer le conseil que donnait un journaliste (je n’ai, hélas, pas noté la référence), au moment du vote de la loi pénalisant les clients de prostituées : « filmez vos ébats, ainsi cela ne sera plus de la [vulgaire] prostitution mais un tournage de film pornographique » donc, sinon une œuvre d’art, en tout cas un acte qui relève de la liberté d’expression !

Ensuite, si le Canard Enchainé est, lui, un hebdo satirique (qui prouve, chaque semaine, qu’il est tout à fait possible de caricaturer sans se donner un droit à la « mauvaise foi »), Charlie a une tout autre prétention : il veut délivrer un message, dire ce qu’est la laïcité (la seule, la vraie, l’unique !), être une sorte de maître à penser. En 2013, au début de son Hors-série « La laïcité, c’est par où ? », l’éditorial affirmait : « Tout religieux est sectaire et intolérant. Tout religieux est non fraternel, en dehors des adeptes de sa secte » car « dans une vie dominée par la frustration, il faut bien soigner son angoisse et sa dépression par la croyance en l’existence d’un Etre supérieur ou par la haine de l’autre ». Ah, enfin, voilà ce que signifie, pour les dits Rrrrépublicains, « expliquer » sans « excuser » ! Voilà l’enseignement du « fait religieux » qu’il faut dispenser dans toutes les écoles… laïques. Avec des propos d’une telle intelligence, d’une si fascinante hauteur de vue, on comprend que Charlie soit un bel élément consensuel (excepté pour les ennemis de la République) de notre « patrimoine national » !

On comprend que « notre ami », ex premier ministre « socialiste », souhaite que les journalistes qui se permettraient de ne pas applaudir chaleureusement, que les chercheurs en sciences humaines et sociales, et autres intellectuels nocifs en quête d’ « explication » oiseuses, soient « écartés du débat public ». Cela au nom de la nécessaire « bataille d’idées (…) pour la République » (Valls in Le Monde, 17 novembre). On a vraiment beaucoup de chance d’avoir évité le Goulag !

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[1] En fait, comme pour tout événement, le problème de « l’origine » pourrait nous faire remonter à… Mathusalem et, par exemple, juste avant le déclenchement de « l’affaire Weinstein » Le Figaro-Magazine publiait un dossier sur « l’islamosphère », dans la… droite ligne de ce qu’il affirmait en 1985 : dans 30 ans (c’est-à-dire en 2015 !) la France sera un pays musulman.

[2] L. Joffrin refuse l’écriture inclusive en affirmant qu’elle rend tout texte illisible. Il a sans doute raison sur le plan pratique, mais il jette le bébé avec l’eau du bain car, là encore, la face immergée est que, pendant plusieurs siècles, l’emploi du masculin comme « neutre » a couvert d’universalisme le sexisme ordinaire : cf. le pseudo « suffrage universel », exclusivement masculin pendant un siècle. Je choisis donc une solution moyenne qui consiste à utiliser partiellement l’écriture inclusive pour, à la fois, être lisible et rappeler que le problème subsiste.

[3] Où P. Lançon fut grièvement blessé.

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