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Le Club de Mediapart mar. 27 sept. 2016 27/9/2016 Dernière édition

Le droit de mourir dans la dignité

Le combat pour le droit de mourir dans la dignité est une lutte longue, difficile, parsemée d’embûches. Il faut le mener avec ténacité et sans découragement. Le rapport que la Commission Sicard vient de remettre au président de la République peut induire une nouvelle étape, à condition que les avancées partielles qu’il propose se trouvent effectivement mises en application.

Le combat pour le droit de mourir dans la dignité est une lutte longue, difficile, parsemée d’embûches. Il faut le mener avec ténacité et sans découragement. Le rapport que la Commission Sicard vient de remettre au président de la République peut induire une nouvelle étape, à condition que les avancées partielles qu’il propose se trouvent effectivement mises en application.

J’ai beaucoup d’estime pour le Professeur Sicard qui est une des rares autorités médicales en France qui se montre capable de porter un regard critique sur la médecine. Cela lui a valu, d’ailleurs, de ne pas être auditionné par la Commission Stasi, alors même qu’à l’époque il présidait le Comité consultatif national d’éthique. Fait inhabituel, et d’autant plus signifiant, le staff de la Commission a fait auditionner un autre membre du Conseil : ce dernier était, lui, un adorateur zélé de l’institution médicale.

Il n’en reste pas moins que j’aurais souhaité que la Commission Sicard rende un rapport plus audacieux, proposant, par exemple, d’appliquer la loi belge qui permet une euthanasie encadrée quand la fin de vie devient insupportable à celui qui la subit. Une des raisons de cette relative timidité se trouve indiquée dans le rapport lui-même. La volonté de ne pas « intérioriser des représentations sociales négatives d’un certain nombre de situations de vieillesse, de maladie et de handicap ». Le problème est sérieux et nous devons le prendre en considération : le « jeunisme » est, effectivement, une idéologie hégémonique de notre société marchande et les handicapés sont parfois victimes, en France, du refus proclamé des « accommodements raisonnables ». Mais le combat contre les stéréotypes sociaux dominants ne doit pas s’effectuer au détriment du choix de mourir dans la dignité. Autant il est nécessaire d’attirer l’attention sur ce type de problème, autant cela ne me semble pas devoir conduire à renoncer à l’émergence d’une nouvelle liberté.

Et cette nouvelle liberté doit être conquise, selon le rapport lui-même, face au risque d’une « médecine sans âme », de « l’obstination déraisonnable » d’une « culture du tout curatif ». L’institution médicale, malgré les progrès effectués, notamment depuis la loi de 2002 sur les droits des malades, reste souvent dominatrice et renfermée sur ses croyances propres. Elle veut apporter des réponses « essentiellement médicales », sous-estimant la « souffrance psychique » et donnant aux patients un sentiment « d’abandon et de capture par la médecine ».

La Commission souhaite rendre légal le suicide assisté. Au débat organisé, mardi 18 décembre, par France-Inter entre le responsable de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité, Jean-Luc Romero, et Vincent Morel, responsable de la Société française de soins palliatifs, il y avait accord sur ce point. Profitons-en. C’est un premier pas et il va falloir être vigilant pour que les parlementaires puissent rapidement revoir la loi en ce sens. Ensuite, il faudra aller plus loin, car le « suicide assisté » nécessite que la personne en fin de vie soit encore capable d’organiser sa mort.

Que faire pour les cas d’extrême détresse où ce n’est pas le cas, mais où la personne a clairement indiqué auparavant son intention d’une mort douce ? On connait l’argument : peut-être, nous dit-on, le patient a-t-il changé d’avis au dernier moment. L’historien n’est pas étonné par ce type d’argument. Il a été déjà utilisé, au XIXe siècle, contre les libre-penseurs qui voulaient pouvoir mourir sans recevoir d’un prêtre les « derniers sacrements » (qui, rappelons-le, facilitaient l’accès au Paradis à une époque où la mort était socialement considérée comme le « passage dans l’au-delà »). Ces libre-penseurs avaient signé un engagement dans ce sens, mais disait-on, qui sait ? Ils le regrettent peut-être juste avant de mourir.

Curieuse conception de la liberté où on se donne le droit de forcer les gens au nom de spéculations invérifiables sur un éventuel changement d’avis. Il existe un concept en philosophie : le « volontarisme de la croyance » qui désigne l’engagement dans des convictions aux conséquences durables et/ou différées. Quand vous décidez de faire un enfant, vous savez que vous ne pourrez pas changer d’avis 8 jours après sa naissance ! De même quand vous vous engagez, hier dans le refus d’un enterrement religieux, aujourd’hui dans la volonté de mourir sans souffrance extrême ou délabrement physique et/ou psychique, vous savez que vous engagez votre avenir. C’est un choix qui doit pouvoir être respecté.

A la matinale de France-Inter que je viens d’évoquer, un auditeur belge a exprimé sa surprise devant la timidité de la France dans le domaine du droit de mourir dans la dignité. Il a affirmé ne pas comprendre une attitude aussi timorée « dans le pays de la laïcité ». Effectivement ! La mobilisation doit être plus active dans les diverses mouvances laïques. Au risque de me répéter, je trouve que, là encore, le courant laïque ne se montre pas assez combatif. Avec R. Liogier, j’ai publié un livre, Sacré médecine. Histoire et devenir d’un sanctuaire de la Raison (Entrelacs, 2011) ; la partie historique se terminait par le passage suivant : « Mourir dans la dignité : nouveau combat pour la liberté de conscience ». Eh bien je dois dire que, chez certains de mes amis laïques, je n’ai pas rencontré un accueil très favorable (et c’est une litote !).

Cela m’a surpris, au premier abord. Mais ensuite, je crois avoir compris la raison de cette réaction plutôt négative. Le droit de mourir dans la dignité ne prend pas seulement ses distances avec une conception substantialiste de la « nature » que l’on trouve dans la doctrine catholique officielle. Il constitue une critique du transfert symbolique qui s’est opéré en France (plus qu’ailleurs) de la religion vers la médecine, du rapport quasi-religieux de déférence extrême que beaucoup de gens ont à l’égard de l’institution médicale.

On nous sort le Serment d’Hippocrate : quelle sacralisation, quel littéralisme fondamentaliste ! Comme si Hippocrate s’était déterminé face aux problèmes engendrés par la réussite même de la médecine contemporaine. Ce que l’on refuse de voir, à cause d’une croyance non dialectique au « progrès » extrêmement datée, d’une culture elle-même très obsolète, c’est que le dit progrès ne réalise pas le paradis sur terre, loin s’en faut. Il produit, certes, des avancées et si on vit mieux plus longtemps, tant mieux. La plupart d’entre nous se trouvent en « meilleure santé » que leurs parents ou leurs grands-parents au même âge. Très bien. Mais le progrès suscite aussi de nouveaux problèmes qu’il faut avoir le courage et l’intelligence d’affronter. Et chaque époque doit être la conquête de nouvelles libertés responsables.

On ne peut plus, mécaniquement, établir une continuité entre progrès scientifique, progrès technique, progrès moral et progrès social. On ne peut même plus opposer complètement un « progrès pacifique » au progrès des armes, comme on a pu le faire entre la  Première guerre mondiale et, disons, les années 1960. A la sacralisation des « racines chrétiennes » correspond trop souvent, chez certains laïques, la sacralisation d’autres racines, celle des Lumières, comme si le XVIIIe siècle (occidental, ou même français) constituait un horizon indépassable de la pensée humaine universelle. Cela dispense en partie de l’effort d’entreprendre une réflexion personnelle puisque les Lumières auraient établi des réponses transhistoriques. La filiation des Lumières, ce n’est pas regarder vers le passé quel qu’il soit, c’est se montrer novateur face aux problèmes d’aujourd’hui. Le combat contre « l’obscurantisme » doit être d’abord un combat contre sa propre paresse intellectuelle. Et aujourd’hui, au cléricalisme traditionnel, le combat laïque doit ajouter l’affrontement avec le cléricalisme médical chaque fois que celui-ci se manifeste. Encore un effort, camarades… 

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Tous les commentaires
  • 21/05/2013 14:25
  • Par GILSA

Et que dire d "un centre de soins palliatifs , qui actuellement fait retarder la sortie d'une patiente qui désire finir sa vie chez elle , sachant qu'elle ne sera pas sans accompagnement, les soins palliatifs à domiciles existent , la famiile et les amis aussi , mais ils s'obstinent ......

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L'auteur

Jean Baubérot

Professeur émérite de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité » à l’Ecole pratique des Hautes Etudes. Auteur notamment de deux « Que sais-je ? », La laïcité expliquée à M. Sarkozy (Albin Michel) et (avec M. Milot) Laïcités sans frontières (le Seuil).

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Laïcité et regard critique sur la société