Ce que révèle un triste sire...

Le succès actuel d’un livre dont on me dispensera de donner le titre et le nom de l’auteur, complaisamment invité par les médias dominants (la liberté d’expression s’arrête aux propos de Dieudonné, mais inclut les siens !), rappelle que la société établie n’est pas seulement une société dont il faut combattre les injustices socio-économiques, c’est aussi une société profondément inégalitaire et dévoreuse d’humanité à un niveau socio-symbolique.

Le succès actuel d’un livre dont on me dispensera de donner le titre et le nom de l’auteur, complaisamment invité par les médias dominants (la liberté d’expression s’arrête aux propos de Dieudonné, mais inclut les siens !), rappelle que la société établie n’est pas seulement une société dont il faut combattre les injustices socio-économiques, c’est aussi une société profondément inégalitaire et dévoreuse d’humanité à un niveau socio-symbolique. C’est une société de formatage et de domination mimétique. Je ne m’apesantirai donc pas sur le triste sire et ses pseudos analyses, mais plutôt sur le phénomène dont il est l’écume.

Cette société a été décryptée notamment par Raphael Simone dans son ouvrage magistral, Le monstre doux. L’Occident vire-t-il à droite ? (Gallimard, 2010 pour la version française)Mais il est possible de se servir également d’analyses réalisées, de façon précoce, il y a un siècle, par Max Weber. En arrière fond de la démocratie, il voyait déjà le risque d’un type de dénomination bureaucratique, produisant un « esclavage sans maître ». Pourtant Weber, à son époque, ne pouvait pas encore décrypter l’élément capital que représente la communication de masse moderne, et pas seulement parce que les propriétaires de ses outils prépondérants sont des figures de l’ultralibéralisme, mais aussi à cause de son fonctionnement interne : la réflexivité est toujours une démarche très minoritaire au départ.

Et quand ce qui en est issu devient influent, majoritaire, l’aspect réflexif diminue, se routinise et, alors, il faut être mobile, en mouvement, et engager de nouvelles pistes de réflexion, même si on peut, parfois, s’appuyer sur un certain acquis. Cet aspect est permanant. De plus, aujourd’hui, il prend une nouvelle dimension avec la communication de masse quand celle-ci oblige à emprunter les mêmes mots, les mêmes schémas, les mêmes phrases stéréotypées qui traînent partout, cela pour être immédiatement compréhensible par tout le monde. Bref, au bout du compte, on se retrouve dans la non-pensée, dans la bouillie intellectuelle. Je ne me mets nullement hors de ce système infernal : moi-même, quand je « passe à la télé », je me déçois souvent, n’arrivant pas à dire ce que voudrais dire, et pourtant j’ai acquis un certain métier pour tenter de ruser avec ses codes. Mais le seul fait d’avoir à être immédiatement compréhensible à un public aussi vaste est extrêmement piégeant parce qu’il existe un ordre discursif dominant, un outillage mental dominant et qu’il est obligatoire de s’y insérer, pour tenter de le subvertir un petit peu.

Alors on dénonce le pluralisme quand il devient relativisme de contenu éthique et, selon la formule consacrée, on donne « 5 minutes de temps de parole à un juif et 5 minutes à un antisémite ». Malgré cette dénonciation, cela fonctionne toujours de façon analogue à propos des musulmans. Mais il faut aller encore plus loin que le refus d’une équivalence éthique entre des contenus haineux et d’autres. Il faut élargir le propos à ce qui est le principe même des débats télévisuels : croire que peuvent s’exprimer des divergences, des oppositions de contenus dans une même forme d’expression et une identique temporalité.

S’il est possible d’exprimer des stéréotypes sociaux en 30 secondes, dans le langage devenu commun et empli de mots valises (« communautarisme », « intégrisme »... pour le domaine qui me concerne), qui fonctionnent socialement par connivence moutonnière, comment faire pour échapper, dans le temps record qui vous est imparti, au rôle convenu (que veut vous faire jouer l’animateur du débat) de défenseur d’une cause, de la cause inverse à celle du stéréotypeur patenté qui est face à vous, alors que vous n’avez que faire de cette mise en scène et voulez être un décrypteur du social ?

Déformater en étant un tant soit peu compréhensible demande beaucoup plus de temps que s’inscrire dans les propos convenus. Il faudrait donc généraliser la formule et dire : « 5 minutes pour répéter un stéréotype, 5 minutes pour le démonter : c’est aussi ignoble (et dérisoire) que de donner 5 minutes à un antisémite et 5 minutes à un Juif ». C’est une inégalité foncière (Et je ne parle même pas que ceux qui n’ont jamais droit à l’expression publique. La « liberté d’expression » est toujours considérée en aval, jamais en amont).

Les 5 minutes du discours-ineptie peuvent, en effet,s’appuyer sur des heures de discours de même type, sans cesse ressassés partout, alors que les 5 minutes (et, souvent, ce n’est même pas 5minutes !) de décryptage ne peuvent s’appuyer sur pratiquement rien d’autre. Donc c’est un cheval,ou plutôt un éléphant et une alouette. Et la seule différence, mais combien précieuse, c’est que les régimes autoritaires vont mettre l’alouette en prison, voire la tuer, alors que les régimes démocratiques la laisseront voleter dans un paysage peuplé de gros animaux.

L’image qui me vient à l’esprit est celle de petits oiseaux dans un zoo : ce n’est pas eux que l’on regarde, tout est fait pour qu’ils n’attirent guère  l’attention, mais, contrairement aux E. Z. éléphants et autres animaux « normaux » du zoo, ils sont libres, certes d’une liberté relative, très fragile et très précaire, sans cesse à conquérir, mais qui peut rebondir. Et c’est une petite merveille que chaque jour ils soient vivants et libres malgré tous les dangers qui rôdent autour d’eux.

Alors est-ce que les régimes démocratiques sont finalement plus « moraux » que les autres, est-ce qu’ils ont au moins compris un peu quelque chose sur la dignité de la personne humaine, est-ce qu’ils peuvent avoir la gloire d’être les pires régimes excepté tous les autres ? Ou sont-ils seulement des régimes plus assurés de leur domination : la domination mimétique est beaucoup plus intériorisée que tous les systèmes de domination autoritaires ? Et, attention, au-delà de la production d’une certaine dose de bêtise sociale (or la France atteint peut-être actuellement ce cas de figure) une domination autoritaire peut s’emboiter sur la domination mimétique et prendre plus ou moins son visage : c’est ce que réussit Marine Le Pen, notamment quand elle devient la championne de la laïcité. Mais, à la limite, c’est moins à elle que j’en veux (car son jeu est, ou devrait être, clair) qu’à tous les apprentis sorciers qui sont ses « idiots utiles » (ils ont beaucoup utilisé cette expression, sans s’apercevoir qu’elle pouvait les concerner !) parce qu’ils sont beaucoup plus obnubilés par les manques et défauts (parfois très réels, parfois supposés) qui peuvent exister aux marges de la société que par les aliénations structurelles qui se situent en son cœur.

 

PS : Le 22 octobre sortent simultanément en salles et en librairies un film et un livre, Patria obscura de Stéphane Ragot et Patria lucida lié au film. Je vous renvoie à la Note enthousiaste que j’avais consacrée à Patria Obscura le 17 décembre 2013 et vous convie, tout aussi chaleureusement qu’il y a dix mois, à voir et à lire. En fait, cette annonce colle parfaitement avec ma Note d’aujourd’hui, car l’œuvre est précisément l’itinéraire d’un décrypteur, qui n’inverse pas les contenus mais subvertit les formes.

Projection - débat le 22 octobre à Paris: https://www.facebook.com/events/718247484931828/

Séances: http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=230674.html

Le bloc-notes du film: http://patriaobscura.fr/le-film/

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