Le deal du livre, pas facile à tenir, consistait à fournir des informations précises et ramassées sur ce qu’est, dans les faits, la laïcité française, à ouvrir des pistes comparatives avec d’autres laïcités, en multipliant les angles d’approche et en ajoutant, au rappel nécessaire d’éléments fondamentaux, quelques indications sur des aspects peu connus, mais partie intégrante de la laïcité en France. Tout cela en 90 pages et pour 5,90 € ! C’est plus difficile à écrire qu’un gros livre.

La formule de la collection consiste à présenter d’abord un « panorama » qui donne un  aperçu global du sujet, ensuite à traiter 30 questions, chacune dans une double page : la première page contient une présentation synthétique, la seconde la complète par 2 ou 3 zooms significatifs (la rubrique « Le saviez-vous ? » permet, notamment, de mettre l’accent sur des points aveugles). Enfin, nous répondons à quelques interrogations d’internautes et terminons par une petite « bibliographie et sitothèque ».

Commençons par un paradoxe, moins anecdotique qu’il n’y parait. Quand nous avons reçu, à l’automne 2015, Micheline et moi, notre contrat d’édition, nous avons eu la surprise d’y voir la signature de… Manuel Valls. Eh oui, la Documentation française fait partie de la Direction de l’information légale et administrative, rattachée aux services du Premier ministre. Comme, du moins à l’entendre, il semble peu probable que le Premier ministre de l’époque ait signé sous l’emprise du cannabis, et comme nous savons que nous ne faisons pas partie de ses références privilégiées en la matière, nous y voyons un signe de démocratie. Il y a, actuellement, mille réalisations, quotidiennes, invisibles, qui font que, malgré tout, ce « plus mauvais régime excepté tous les autres » fonctionne encore en France. Faisons en sorte qu’il en soit toujours de même après le 8 mai !

Ceci indiqué, ce n’est pas, avant tout, « notre » conception de la laïcité dont il est question dans le livre, mais la laïcité telle qu’elle existe en France (complété par des ouvertures sur l’ailleurs), avec son indéniable logique mais aussi ses bizarreries, voire ses presque contradictions. On ne peut opposer une laïcité française idéale, n’existant que dans la tête de celles et ceux qui en parlent, à la situation réelle d’autres pays. Mais nous prévenons lectrices et lecteurs dès le départ : Historiquement « les partisans de la laïcité ont insisté sur sa valeur « émancipatrice », ses liens avec le développement de « l’esprit critique ». Cet esprit critique s’applique à la laïcité elle-même, telle qu’elle existe en France ».

Ainsi, que cela nous plaise ou non, il n’y a pratiquement aucune chance que la loi Debré de 1959 soit structurellement modifiée ou abrogée à court ou moyen terme. Elle fait partie de la laïcité empirique. Quant à ses rapports avec les principes laïques, ils sont marqués d’ambivalence puisqu’il existe une tension entre les deux exigences de laïcité que doivent respecter les établissements privés sous contrat (encore faut-il vérifier qu’ils le fassent effectivement) et le « caractère propre ». De même pour l’Alsace-Moselle, que cela nous convienne ou non, le Conseil constitutionnel a validé son statut spécifique en 2013. Cela n’empêche pas de remarquer : que « si beaucoup de Français reprochent aux Américains ‘inscription « in God we trust » sur les billets de banque, certains Américains  jugent que le statut de l’Alsace-Lorraine montre que la France est moins laïque qu’elle ne le prétend ». Enfin, la loi de 2004, que cela nous plaise ou non, ne sera pas non plus abrogée dans un futur prévisible : le débat de TF1, entre les principaux candidats à la présidentielle, l’a montré à nouveau.

Ces aspects sont connus. D’autres le sont beaucoup moins. Quelques exemples, dans une liste qui pourrait être longue. Là encore, que cela nous apparaisse agréable ou désagréable, le régime français de séparation, là où il est appliqué, ne repose pas sur la seule loi de 1905. On devrait stricto sensu parler des lois de séparation, car il y en a 4. Peu après celle du 9 décembre 1905, trois autres ont été votées en 1907-1908, pour rendre l’Eglise catholique « légale malgré elle » (A. Briand), et appliquer la séparation de façon apaisée, malgré le refus catholique de se conformer à la loi initiale. En outre, parmi les autres modifications importantes, il faut citer les accords de1923-1924 entre la France et le Saint-Siège, qui privilégient, de fait, l’Eglise catholique. Cela rend complètement fausses les allégations faites, lundi soir, par Fr. Fillon sur une prétendue dureté de l’Etat laïque à l’égard du catholicisme au début du XXe siècle. Quant aux propos de Marine Le Pen sur l’acceptation de la laïcité, à ce moment-là, par l’Eglise catholique, ils sont également archifaux : les évêques condamnent encore les lois « dites de laïcité » en 1925, malgré l’accord avec le Saint-Siège. Ils les acceptent seulement en 1945 (donc 40 ans après la loi de 1905) et sous réserve du respect du « droit naturel », tel que l’interprète le catholicisme… ce qui a justifié l’opposition à la contraception, l’IGV et surtout au mariage pour tous. Seul Jean-Luc Mélenchon a répondu à Le Pen sur ce point, et (dommage) il s’est planté dans sa réponse.

Personne ne demande aux politiques d’être des historiens professionnels. Mais ce qui est fascinant pour ces derniers, c’est que, la droite et une certaine gauche (Valls, par exemple), ne peuvent s’empêcher de considérer des références à l’histoire comme indispensables, quand ils abordent la question de la laïcité, pour pouvoir valider leur conception de ce qu’elle doit être aujourd’hui.  Or, en général, ils énoncent, alors, péremptoirement, des contre-vérités. Ceci dit, ne soyons pas pessimiste : aussi bien Mélenchon qu’Hamon (le plus précis, notamment par sa citation de l’article 31 de la loi de 1905) et que Macron ont tenu des propos intellectuellement honnêtes et sont, tous les trois, montés au créneau pour contrer Marine Le Pen.

Revenons à l’ouvrage. La séparation française, telle qu’elle s’est instituée, obéit à des principes : liberté de conscience, incluant le libre exercice des cultes, non officialité des religions et convictions, égalité des citoyens devant la loi, neutralité arbitrale de l’Etat.  Dans leur concrétisation, ces principes ont donné lieu à une application accommodante, parfois pour des raisons de fond, parfois pour des raisons conjoncturelles, parfois en laissant subsister une situation ante. Il faut donc insister sur l’escroquerie intellectuelle de tous ceux et celles qui ont comme mot d’ordre : « pas d’accommodements avec la laïcité ». D’une part, nous le montrons dans ce livre, elles/ils font des « accommodements raisonnables » canadiens un repoussoir en les présentant de façon complètement erronés ; d’autre part, dans la laïcité française, il existe de très nombreux accommodements qui, contrairement aux canadiens, souvent ne sont pas, eux, du cas par cas.

Ce mot d’ordre (« pas d’accommodements avec la laïcité ») ne peut donc exister qu’en multipliant les non-dits, les point aveugles, sur ce qu’est réellement la laïcité en France. Je mets au défi qui que ce soit de prôner la suppression de l’ensemble de ces accommodements.

-D’abord, parce qu’il faudrait déjà modifier très substantiellement la loi de 1905 elle-même, qui  comporte de nombreux accommodements (des services d’aumônerie et du statut des édifices du culte aux jours fériés).

-Ensuite parce que certains accommodements, étonnants quand ils ont été effectués, se sont trouvés ensuite validés par les événements : ainsi la création, en 1920, d’un cimetière israélite à Etrembières (Haute-Savoie). Ce cimetière comportait une sortie en Suisse : le canton de Genève appliquant strictement (au contraire de la France !) l’interdiction des cimetières confessionnels, cela permettait à des Juifs suisses de se faire enterrer en France. Ce cimetière s’est révélé extrêmement précieux pendant la Seconde guerre mondiale, permettant à des Juifs français de franchir la frontière suisse, et donc d’être sauvés.

-Enfin, parce que les laïques intransigeants qui fustigent de petits accommodements ne mouftent pas face à des accommodements plus importants. Trois exemples : premièrement, nous montrons qu’en fait, il existe en France (depuis 1988) un certain financement des cultes, « plus favorable aux croyants qu’en Allemagne », malgré « l’impôt ecclésiastique » existant dans ce dernier pays ; secondement, on nous a bassiné et on nous bassine encore avec les cantines scolaires : proposer des menus végétariens serait une « atteinte à la laïcité », mais, à l’armée, on offre tranquillement, aux soldats qui le veulent, des menus casher ou hallal ; troisièmement, la loi Weil sur l’IVG comporte une clause de conscience pour les médecins.

Alors, il faudrait être un peu sérieux et ne pas tricher sur les accommodements  de la laïcité en France, sinon on fait dangereusement le jeu de Marine Le Pen. Et beaucoup lui ont servi la soupe ! Cette prise en compte du réel ne signifie nullement qu’il faille accepter tous les accommodements qui existent. La Guyane est régie selon une Ordonnance de Charles X, datant de 1828, allez savoir pourquoi cette Ordonnance est toujours en vigueur,… Dans différents cas, on peut débattre, sereinement, trier. Mais, ce qui doit être refusé, ce sont les brouhahas, les allusions trompeuses, les phrases inquisitrices, les déclarations incantatoires, à des années lumières de la réalité empirique, les propos codés qui, sous une forme abstraite, ne vise, en fait, qu’une religion et une seule. Sans complaisance (cf., par exemple, nos items « Les pays à religion(s) d’Etat sont-ils des théocraties ? » ; « La laïcité favorise-t-elle l’égalité des sexes ? » ; « les lois sur les mœurs concernent-elles la laïcité ? »,…), nous avons voulu donner des éléments d’information et de réflexion, pour un débat précis, franc, loyal, bref « éclairé » !

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