Hollande, le mariage pour tous et la laïcité

La déclaration de François Hollande devant les maires de France, indiquant qu’un maire opposé au mariage de personnes de même sexe pourrait exercer sa liberté de conscience et déléguer à un adjoint la possibilité de célébrer ce mariage, réactive – s’il en était besoin ! – les polémiques sur le projet de loi.

La déclaration de François Hollande devant les maires de France, indiquant qu’un maire opposé au mariage de personnes de même sexe pourrait exercer sa liberté de conscience et déléguer à un adjoint la possibilité de célébrer ce mariage, réactive – s’il en était besoin ! – les polémiques sur le projet de loi. Le débat matinal de France Inter d’aujourd’hui était consacré à ce sujet. Il a mis aux prises deux avocats au barreau de Paris, une favorable au mariage pour tous et un refusant le droit des homosexuels de se marier. Vivement opposés sur tous les autres points, les deux protagonistes étaient cependant pleinement d’accord pour refuser, au nom de la laïcité, toute mise en œuvre de la liberté de conscience sur ce sujet. Intéressante unanimité dont je reparlerai. Pour le moment, je voudrais indiquer que l’affaire est un tantinet plus complexe et mérite que l’on y réfléchisse froidement.

Plusieurs aspects me semblent en jeu. D’abord, je comprends très bien la colère de certains qui, depuis des années, luttent pour ce droit à l’égalité des humains quelle que soit leur orientation sexuelle, et qui se disent qu’on est en train d’assister à un « recul », que les personnes de même sexe ne vont avoir droit qu’à un mariage au rabais. Mais, comme la peur, la colère peut être mauvaise conseillère en ceci qu’elle est tout d’un bloc et ne prend pas en compte les aspects paradoxaux de toute réalité. Et si l’inverse était également vrai ?

Franchement, vous croyez qu’un maire farouchement opposé à ce nouveau type de mariage (et les propos tenus comme les manifestations faites montrent à quel point la réaction au projet est virulente) ne va pas s’arranger pour saboter plus ou moins la cérémonie ? Qu’il va effectuer la célébration de façon égale à celle des mariages classiques ? Qu’il ne va pas glisser tel ou tel propos qui montreront sa désapprobation ? La montée immédiate aux principes cache tout un pan de la probable réalité. Ne vaut-il pas mieux, pour les personnes de même sexe, être mariées par des maires qui n’ont pas (trop) d’état d’âme que par de farouches adversaires ? Précisément pour que ce mariage soit une fête et non l’occasion d’une nouvelle humiliation, la noce ne doit pas être gâchée.

La clause de conscience existe officiellement pour les soignants, dans le cadre de la loi Veil sur l’interruption volontaire de grossesse. Et franchement, il vaut mieux qu’une femme ne soit pas avortée par quelqu’un qui considère qu’il s’agit d’un « meurtre » et qui le ferait payer d’une manière ou d’une autre à cette femme. Avez-vous la naïveté de croire que les gens appliquent correctement quelque chose qui va à l’encontre de leurs convictions les plus profondes ? Les démentis d’un tel déni de réalité sont constants.

Quand Jules Ferry laïcisa l’école publique (et non pas rendit « l’école laïque, gratuite et obligatoire », comme on l’affirme faussement), certains commencèrent à enlever derechef les crucifix des salles de classe des écoles publiques. C’était bien le moins que l’on pouvait faire pour appliquer le principe de laïcité ! Eh bien, pas du tout. La circulaire du 2 novembre 1882 leur enjoignit de ne pas procéder de la sorte. Le fait de maintenir ou d’enlever les crucifix des salles de classe de l’école publique laïque, précise cette circulaire, dépend du « vœu des populations ». Aux préfets (et non aux enseignants eux-mêmes) de l’apprécier au cas par cas. S’il est possible de les enlever, cela doit être effectué avec respect, en évitant tout incident. Sinon, il ne faut pas risquer de « porter le trouble dans les familles ou dans les écoles », car la loi de laïcité « n’est pas une loi de combat », mais une « de ces grandes lois organiques destinées à vivre avec le pays, à entrer dans ses mœurs ». On enlèvera les crucifix au « moment qu’il est impossible de préciser, [où] tous les hommes de bonne foi reconnaîtront que la place du crucifix est à l’église et non pas à l’école ».

Bien sûr, certains militants laïques s’indignèrent et affirmèrent qu’une telle politique publique était illégale. Elle remettait en cause l’égalité devant la loi établie par la Révolution. Pourtant, c’est loin d’être le seul exemple d’une ligne de conduite pragmatique adoptée par les pères fondateurs de la laïcité française. Il ne faut jamais oublier que Jules Ferry était résolument antijacobin. Il dénonçait le jacobinisme comme menaçant la République tout autant que le bonapartisme. D’ailleurs pour lui, les deux se ressemblaient beaucoup. De même Briand, le père de la loi de 1905,  était antijacobin. Et maintenant, ignorance ou/et mauvaise foi, on confond allègrement laïcité et jacobinisme.

Toujours est-il que c’est grâce à l’application très pragmatique et progressive de la laïcité que celle-ci a gagné sous la Troisième République. Les doctrinaires ont été vaincus, heureusement pour la laïcité. En Belgique, où, quelques années auparavant, l’application de la laïcité scolaire avait été immédiatement plus complète, le parti catholique remporta l’élection suivante et supprima la laïcisation de l’école publique. Autre exemple : en 1984, André Laignel fit adopter par l’Assemblée nationale trois amendements qui ne changeaient guère la loi Savary mais permettaient aux laïques intransigeants de prétendre avoir gagné. Résultat génial : le cardinal Lustiger, de son côté, put prétendre que la parole du gouvernement n’avait pas été tenue. Une manifestation monstre fut organisée et … les laïques subirent la plus grande défaite de leur histoire.

C’est donc avec intelligence que l’adversaire du mariage entre personnes de même sexe ce matin sur France Inter s’est insurgé contre les propos de Hollande, au nom, a-t-il dit, de la laïcité républicaine. Il a très bien compris qu’une laïcité chêne avait moins de chance de l’emporter qu’une laïcité roseau, capable d’être souple sans rompre pour autant. Tout son propos, où les termes « nature », « naturel », « biologique », sortaient continuellement,  faisait du mariage civil l’équivalent de fait du mariage religieux catholique. Mais là, tout à coup : plus laïque que moi tu meurs ! Voilà un bon stratège. Sachons l’être nous aussi si nous voulons que cette liberté nouvelle puisse légalement exister. Il faut isoler les adversaires les plus déterminés de ce projet de loi, les rendre les moins attractifs possible auprès de la partie de la population qui peut pencher d’un côté comme de l’autre. Hollande a indirectement évoqué le début de la loi de 1905 : « la République assure la liberté de conscience », ni plus ni moins. Ne faisons pas comme s’il avait dit qu’il allait modifier le projet de loi.

Attention : une assez large majorité de Français était favorable au mariage de personnes de même sexe il y a quelques semaines encore. Une majorité y est toujours favorable, mais elle est maintenant moins large. Pourquoi ? Je pense que c’est parce que les laïques ne montent pas assez au créneau ou ont du mal à trouver des arguments convaincants pour la partie des Français qui hésitent.

Ainsi, après avoir pris connaissance de mon billet publié sur Médiapart le 5 novembre, Gérard Contremoulin, pour le réfuter, cite dans son blog  le communiqué du Grand Orient de France publié… le même jour : excusez-moi, quand j’ai écrit mon texte, j’ignorais ce que le GODF allait faire, ce qui prouve bien ma traîtrise et mon refus obstiné de la loi de 1905 ! Et je vais aggraver mon cas en osant une remarque critique sur ce communiqué. En effet, alors que j’apprécie très fortement le fait que, quand on est invité par une loge, on vous écoute sans exprimer d’affect, sans applaudir ni conspuer, ce qui aide à la qualité et à la rationalité des débats, les prises de positions publiques du GODF ne reflète pas cette qualité des discussions que l’on rencontre dans les loges et qui fait que la franc-maçonnerie (GODF, Grande Loge de France, Droit humain…) constitue un élément de la vie démocratique.

Quand le communiqué du GODF dit que « au nom de la laïcité (…) les Eglises doivent se restreindre à la seule sphère spirituelle », l’argument me semble non convainquant et d’ailleurs faux. Les Eglises et d’autres organisations religieuses ont pris, ensemble, position en 2011 contre le (pseudo) « débat sur la  laïcité » de l’UMP et le GODF ne les a nullement rappelées à l’ordre. Les Eglises ont pris position, depuis des décennies, sur le nucléaire (s’attirant la foudre de généraux), l’immigration (s’attirant les reproches de gouvernements de droite), la justice sociale, etc. Une très grande majorité de Français estiment que cela n’a rien de contraire à la laïcité et les professeurs de droit, quelles que soient leurs convictions par ailleurs, vous diront qu’ils ont raison de penser ainsi.

Il faut, à mon sens, monter beaucoup plus au créneau, récuser les arguments employés. C’est ce fait, par exemple, Catherine Kintzler quand elle réfute, point par point, les arguments du grand rabbin et montre (notamment) que le mariage civil n’est pas le décalque du mariage religieux. « Les idées justes ne tombent pas du ciel », disait l’autre. A ce niveau, j’ajouterai aujourd’hui ma petite pierre en rappelant que le nouvel Archevêque de Canterbury (tête de l’Eglise d’Angleterre, Eglise établie pourtant) a déclaré qu’il ne voyait pas pourquoi il s’opposerait au mariage civil des personnes de même sexe, à partir du moment où l’Etat ne l’obligeait pas à bénir religieusement ces unions. J’indique aussi que le synode réformé de l’Eglise du canton de Vaud (Suisse) vient, lui, de voter la bénédiction religieuse du mariage des couples homosexuels.

Ceci écrit, revenons à nos moutons, c'est-à-dire à la déclaration de François Hollande. Je comprends bien ce qui peut heurter : il s’agit de maires et non de citoyens ordinaires. J’avais annoncé dès le départ que l’affaire est complexe ! Mais Hollande a bien précisé que l’abstention d’un maire ne doit pas empêcher le mariage, le maire pouvant se faire représenter. Et c’est déjà ce qui se passe pour beaucoup de mariages classiques. Dans ce cas, personne ne demande au maire pourquoi il n’a pas célébré la cérémonie en personne. Et peut-être Hollande était-il très conscient qu’il y aurait des réactions à sa déclaration, et pas mécontent d’apparaître au centre du jeu, sans rien vraiment céder dans les faits. La présidentielle a montré qu’il n’est pas mauvais stratège. Que les critiques s’exercent donc, mais attention, pas au point d’être finalement suicidaires.

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