J’avais annoncé une Note en décembre pour répondre aux commentaires des Notes précédentes. Je préfère le «Chose promise, chose due» de la sagesse populaire au «Les promesses n’engagent que ceux qui y croient» d’un ancien président, maintenant condamné. Mais le nombre de commentaires (plus de 300 rien que pour la dernière Note, et souvent substantiels) rend la tâche délicate.

Il me faut donc un levier. Partir d’un commentaire et, chemin faisant, répondre à un certain nombre d’autres. Mon choix s’est fixée sur une question, posée par Jpylg, qui ne porte pas directement sur mes propos, mais a un intérêt général et présente l’intérêt de nous décaler un peu par rapport aux débats passionnés qui suivent toute indication qui concerne peu ou prou l’islam (étonnant, non?).

En plus, cela me permettra de faire un peu d’autopub (assumée, vous verrez pourquoi)! Bref, Jpylg me demande si je pense que «l’enseignement du fait religieux dans nos écoles est conforme aux exigences de la science historique et de la laïcité». Difficile de répondre en l’absence d’une enquête sérieuse sur ce qui se dit dans les classes. Mais deux indications quand même. D’abord certains manuels d’histoire sont régulièrement critiqués, avec justesse, pour valider (au moins implicitement) une vérité chrétienne dans leur présentation de l’émergence historique du christianisme, voire même un certain littéralisme par rapport au discours convictionnel des religions. Ensuite, les meilleurs historiens peuvent déraper quand ils abordent le christianisme. Ainsi Alain Corbin, qui a pourtant apporté d’indéniables gains de scientificité à la discipline historique, a dirigé une Histoire du christianisme (Seuil) dont le premier chapitre traite d’une question qui n’appartient pas à la science historique mais relève de la théologie: «Jésus de Nazareth, prophète juif ou fils de Dieu?»

Contestant qu’un historien puisse ainsi appréhender une religion, j’ai commis une Petite histoire du christianisme (Librio) qui ne dit rien sur Jésus lui-même (puisque l’historien ne dispose pas de source adéquates sur le sujet) mais commence par le constat de la présence de «chrétiens» dans l’Empire romain de la seconde moitié du Ier siècle de notre ère, chrétiens qui se réfèrent à un certain Jésus-Christ. Voilà la façon dont je propose d’appréhender les choses dans l’enseignement public et privé sous contrat. J’ajoute que Librio a publié également une Petite histoire du judaïsme (Jean-Christophe Attias et Esther Benbassa, historienne et maintenant sénatrice EELV), une Petite histoire de l’islam (Mohammad Ali Amir-Moezzi et Pierre Lory) et une Petite histoire du bouddhisme (Jean-Noël Robert). Tous ces auteurs sont professeurs à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes qui, depuis 1886, effectue une approche scientifique et laïque du «fait religieux». Ils se sont mis là à la portée des lycéens. Je pense donc que les enseignants disposent d’un instrument adéquat pour enseigner le «fait religieux», ce qui était le but de l’opération.

Mais si j’ai choisi la question de Jpylg comme point de départ, c’est aussi pour une autre raison. Ce n’est pas seulement le «fait religieux» qui est (souvent) mal enseigné, c’est également la laïcité. En 2007, le Haut Conseil à l’Intégration a commis, sur ce sujet, un historique qui comporte, en quatre pages, une dizaine d’erreurs factuelles, sans compter les contre sens qu’elles induisent dans l’interprétation! Une de ces erreurs se retrouve dans pratiquement tous les manuels d’histoire, y compris ceux qui s’adressent aux futurs professeurs. Il s’agit de prétendre que Jules Ferry a créé une école «laïque gratuite et obligatoire». Le fait d’être répétée à l’infini n’empêche cette affirmation d’être fausse. Avec Jules Ferry, l’instruction devient obligatoire, l’école publique gratuite et laïque, ce qui est bien différent. Ferry, que cela plaise ou non, est un adversaire du monopole de l’Etat laïque sur l’enseignement. Il estime qu’un tel monopole aboutirait «à une sorte de religion laïque d’Etat» et pourrait finir par «imposer aux consciences une foi philosophique». Les laïques qui plaident pour ce monopole lui semblent être des jacobins et il estime que le jacobinisme est, avec le bonapartisme, le principal danger que court la République. D’ailleurs, selon lui, il existe une connivence entre jacobinisme et bonapartisme. Et il me semble qu'il fait preuve de lucidité intellectuelle en déclarant cela.

Voilà ma réponse aux nombreux commentaires qui me reprochent de dire qu’historiquement il y a eu (au moins) deux conceptions de la laïcité. Ces deux conceptions-types (avec beaucoup de laïques qui naviguent entre les deux), je les retrouve tout au long de l’histoire de la laïcité. La grande différence est que la conception jacobino-bonapartiste a été vaincue lors des lois de 1882 (laïcisation de l’école publique) et de 1905 (séparation des Eglises et de l’Etat) et qu’aujourd’hui elle triomphe, avec Claude Guéant, mais aussi la complicité d’une partie de la gauche et l’ambiguïté d’une autre partie de celle-ci. Car écrire, comme Danivance (et d’autres commentateurs): «j’interprète la loi de 1905 comme organisant et même encourageant la neutralité de l’espace public» est du même ordre qu’écrire: «j’interprète la création du monde comme l’œuvre d’un Dieu». On peut, en effet, affirmer ce que l’on veut. Mais son affirmation a une validité plus ou moins grande suivant qu’elle s’appuie ou qu’elle ignore superbement ce que peut établir une démarche de connaissance.

Pour la loi de 1905, il suffit de connaître les amendements adoptés ou refusés, d’analyser les débats parlementaires sur les différents articles, pour savoir que si la loi 1905 organise la neutralité de l’Etat, de ses structures institutionnelles, et de la puissance publique, elle refuse la neutralité de l’espace public (on parlait, à l’époque de «voie publique») en ce qui concerne les manifestations individuelles (port de la soutane par exemple) ou collectives (processions…) qui sont volontaires et libres. Ces manifestations, elles, sont tout à fait autorisées. La laïcité de 1905 n’est pas exactement celle que prônent les philosophes dits «républicains». Ces derniers veulent que l’espace public soit neutre pour être commun. La loi de 1905 est beaucoup plus subtile: elle dit que ce qui est commun dans l’espace public doit être neutre, et pas le reste. Ainsi dans la discussion de l’article 28, Aristide Briand indique que, désormais, il ne devra plus être mis de signe religieux sur les monuments publics, ou dans les emplacements publics (statues de la Vierge…) mais qu’un particulier pourrait toujours mettre un signe religieux (enseigne, calvaire…) dans un lieu lui appartenant, même se signe est visible dans l’espace public. C’est dans cette logique que les parlementaires ont refusé d’interdire le port de la soutane: quoi de plus personnel et lié à ce dont vous êtes propriétaire (votre corps) qu’un vêtement.

La subtilité de la loi de 1905 s’accorde mal avec le simplisme de la com. de masse, je vous l’accorde. Faut-il pour autant penser télé et parler télé? En tout cas, cette subtilité est nécessaire pour relier laïcité et liberté, et l’élaboration de la loi de 1905 s’est montrée extrêmement pointilleuse sur ce point. Ce qui me frappe, dans certains commentaires, c’est la façon dont, à l’insu de leurs auteurs sans doute, ils se montrent liberticides. La liberté tend à être réduite au «for intérieur» (Vivre est un village), à l'«intimité» (Nadia), etc, sans se rendre compte que c’est une conception non démocratique de la liberté… et une conception, en tout cas, contraire à la laïcité de 1905.

Qu’a fait la Troisième république quand elle s’est instaurée? Elle a établi des libertés publiques: liberté de réunion, liberté de colportage (important à l’époque), liberté de la presse, liberté du divorce, liberté syndicale, liberté d’association et, en 1905, liberté de conscience. Et oui, la liberté de conscience existe comme liberté de for interne sous Louis XIV et comme liberté publique dans une République qui, faut-il le rappeler, est selon la Constitution, «démocratique, laïque, indivisible, sociale». Et la Constitution ajoute que cette République démocratique et laïque «respecte toutes les croyances». En réduisant la liberté de conscience à une liberté privée, les laïques de deuxième type sont dans la contradiction, prennent une très lourde responsabilité et se montrent suicidaires. Ils sont dans la contradiction car si la liberté de conscience est une liberté privée, et non une liberté publique, au nom de quoi aurait-on le droit de critiquer la religion dans l’espace public? Si celui-ci doit être neutre, aseptisé, alors il n’y a aucune raison de défendre le droit à la critique de la religion. La neutralité s’applique à tous où alors elle est profondément discriminatoire. Ils prennent une très lourde responsabilité car si d’un côté de la Méditerranée la religion est légitimement réduite à l’espace privée, alors de l’autre côté de la Méditerranée, l’athéisme, l’agnosticisme, l’indifférence en matière de religion peuvent être tout autant légitimement réduits à l’espace privé.

Enfin, ils se montrent suicidaires. Il a été de bon ton, à partir de 1989, d’opposer «république» et «démocratie». Cette opposition a fait souche dans la mentalité de certains. Le recul des libertés publiques sous le sarkozisme déchaîné en a été facilité et quand le PS a organisé une grande réunion, à la Mutualité, pour défendre les libertés publiques, il n’a pas rencontré un grand écho. Cela est dû à la faiblesse, voire à l’ambigüité du discours dominant de la gauche sur ce sujet. Si la gauche ne reprend pas son esprit démocratique, ce recul n’est qu’un début. L’opinion publique préfèrera toujours «l’original à la copie» et la droite l’emportera toujours face à la gauche dans l’atteinte aux libertés publiques, dans l’établissement d’une laïcité atrophiée. Il est temps de relier de nouveau laïcité et liberté, de promouvoir les libertés laïques et la séparation de la religion et de l’Etat, si malmenée aujourd’hui.

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