Rokhaya Diallo et le danger d’un «universalisme cache-sexe»

Mon dernier billet sur l’exclusion de Rokhaya Diallo du CNNum m’a valu énormément de réactions. Les demandes d’explicitations, ainsi que les remarques critiques (je ne parle pas des injures, dont je n’ai que faire!) me conduisent à préciser mon propos sur les risques d’une « ethnicisation de la République », malgré sa prétention « universaliste ».

Tout me conduit à préciser mon propos sur les risques d’une « ethnicisation de la République », malgré sa prétention « universaliste ». Je le fais en prenant comme appui la réponse d’André Bellon, dans son Blog sur Mediapart (co-signée par Michel Bouchaud et  Samuel Tomai[1]) : « République et laïcité, encore et toujours ».  Bellon est quelqu’un que j’estime. Il attaque explicitement ma position. Fort bien : son propos me parait constituer un bon point de départ pour approfondir le débat.

Une précision préalable, cependant : certains m’ont reproché d’effectuer une critique du pouvoir actuel, alors que sa position sur la pluralité de la société française est globalement « nettement meilleure » que celle des gouvernements précédents. OK et les récents propos d’Emmanuel Macron se déclarant, selon l’AFP (21.12), « vigilant » face au risque d'une « radicalisation de la laïcité » sont importants. « Je peux dire, avec humour que je suis gaucho-macronien » déclarais-je en concluant mon entretien avec Marie Le Monnier dans L’Obs (N° du 7-13 décembre). Je suis toujours dans ce « en même temps » !  Dernièrement, il est passé sur France 5 un documentaire sur Charles de Gaulle, auquel j'ai participé: le tournage a eu lieu fin 2016. A part une historienne, Michel Onfray (qui sait tout sur tout), et moi, les personnes interviewées étaient des politiques de différents bords et, parmi elles, François Fillon. Les auteurs de ce documentaire étaient persuadés d’avoir réalisé un entretien avec celui qui serait le président de la République lors de la programmation de l'émission. Je pense qu'il est bon de se rappeler où nous en étions il y a un an pour savourer l'aujourd'hui et ce que nous avons évité.

Ceci indiqué, le délicieux film Certains l’aiment chaud se termine par « no body’s perfect » et là il y a eu un faux pas. Chacun est obligé de la reconnaitre puisqu’il a abouti à la démission de presque tous les membres du CNNum. Mais de ce faux pas, deux conclusions divergentes peuvent être tirées. Celle d’André Bellon (et d’autres….) qui  estime que l’on n’aurait pas dû nommer R. Diallo au CNNum et la mienne (partagée également par beaucoup) qui pense que l’erreur consiste à l’avoir « limogé »[2].

Bellon est très attaché à l’universalisme républicain, un « universalisme humaniste » dit-il. Je suis totalement sur cette position. Or, notre désaccord est pourtant net car, pour ma part, j’aimerais bien que la République soit, effectivement, à peu près universaliste. J’écris, « à peu près » car, bien sûr, je fais mienne la formule de Jaurès : « aller vers l’idéal et comprendre le réel » (tiens, lui, il voulait « comprendre » à l’inverse d’un certain Monsieur V.). Mais cette phrase signifie, d’une part, que l’on doit se battre pour réduire l’écart, faire en sorte que le « réel » avance vers « l’idéal » et, d’autre part, conduit à se poser la question : s’agit-il seulement d’un écart, ou l’idéal invoqué et le mouvement du réel se situent-ils dans deux logiques différentes ?

Examinons d’abord l’épaisseur historique de la République française car le présent est imprégné d’histoire. On peut dire que la synchronie, l’actualité, constitue la face émergée de l’iceberg social, et la diachronie, le passé (qui a construit le présent tel qu’il est) constitue les 9/10 immergés. Je renvoie aux travaux de François Hartog sur l’aveuglement auquel conduit le « présentisme ».

Or, l’existence d’un racialisme républicain, de la fin du XIXe siècle et des premières décennies du XXe siècle a été démontrée par l’historienne Carole Reynaud-Paligot, comme je l’ai indiqué dans ma précédente Note. J’aurais pu ajouter que mes propres recherches d’histoire de la laïcité confirment tout à fait ce qu’elle écrit. Peu importe. L’important est la réplique de Bellon. Selon lui, « Clemenceau [a] pris la tête dès les années 1880 d’un courant anticolonialiste qui n’aura cessé de prendre de l’ampleur ». Comme j’aimerais pouvoir lui donner raison ! Malheureusement il a doublement tort.

Tort au sujet de Clémenceau : au contraire, ce qui est frappant, c’est qu’alors que le débat parlementaire entre J. Ferry et lui porte sur Madagascar, les exemples donnés par le Vendéen pour combattre l’idée de « races inférieures » sont tous empruntés à… l’Asie orientale (Chine et Japon), comme si, en ce qui concerne l’Afrique et la grande ile malgache, la cause n’était pas défendable. D’ailleurs, l’historien M. Séguéla[3] précise que les écrits de Clemenceau restent marqués par l’idée d’une « hiérarchisation des civilisations ».

Tort aussi dans la longue durée : l’exemple de l’Algérie, des « deux collèges » électoraux, et de la non application de la loi de 1905, malgré les promesses répétées (notamment par le ministre socialiste Edouard Depreux après la Seconde guerre mondiale) en témoigne[4]. Certes, il a bien existé un « courant anticolonialiste », notamment parmi les intellectuels. Je le sais bien, comme historien et parce que mes premiers engagements politiques de lycéen ont été contre la guerre d’Algérie, mais ce courant a toujours été minoritaire, et s’est fait traiter « d’antifrançais », et autres noms d’oiseaux, par le gouvernement « socialiste » de Guy Mollet.

Seul de Gaulle, pendant un cours moment, a cherché à mettre fin aux discriminations subies par les Algériens (notamment les femmes qui n’avaient même le droit de vote), à tenter une véritable « intégration », mais, comme c’était beaucoup trop tard, l’indépendance algérienne  a permis, selon la thèse iconoclaste mais convaincante de l’historien américain Todd Shepard, la perpétuation d’un état d’esprit racialiste en France[5]. Cette indépendance fut votée à 90%, donc y compris par celles et ceux qui n’avaient pas cessé d’abreuver d’injures discalifiantes les anticolonialistes, et qui sont, de fait, restés, globalement, dans le même état d’esprit.

Ce pseudo unanimisme a permis de faire semblant de « tourner la page » sans que jamais les gens qui s’étaient lourdement trompés, qui avaient péremptoirement trompés les Français, n’aient à rendre des comptes. Et la SFIO d’alors s’est transformée en PS, sans vraiment affronter les crimes dont elle était responsable. La mentalité coloniale n’a pas disparu par enchantement, elle n’est pas évanouie on ne sait où. Au contraire, la manière dont s’est passée la « décolonisation », le maintien de liens postcoloniaux avec l’Afrique subsaharienne, ont constitué un contexte propice à une certaine « continuité ». En revanche les espoirs de transformation globale de la société qui avaient imprégné le mouvement anticolonialiste, et les idées plus ou moins marxistes qui lui étaient liées, ont bel et bien décliné.

Donc répéter, pour la énième fois, comme un mantra, un dogme, une leçon de  catéchisme : « l’universalisme républicain voit avant tout l’homme en l’individu et non sa couleur de peau ou quelque autre caractéristique physique. » (élève Baubérot, vous me le copierez cent fois au tableau !), consiste vraiment à s’illusionner. C’est rester, au sujet de la « couleur de la peau » dans une logique pseudo « républicaine » qui a longtemps masqué le non-vote des femmes par  l’expression typiquement universaliste de « suffrage universel ».

Aucune « caractéristique physique » écrit Bellon : bien sûr, ce serait l’idéal, sauf que cela n’a jamais fonctionné ainsi depuis la Révolution française qui a, à la fois proclamé les fameux principes et fait régressé, au bout du compte, la condition des femmes.  C’est d’ailleurs pour cela que la gauche a dû élaborer des lois sur la parité. Elle l’a fait difficilement puisque la première (pourtant timide) a été retoquée par le Conseil Constitutionnel, en 1982, précisément, comme contraire à cet « universalisme républicain»-mantra.

Mais des femmes ont réussi à modifier le rapport de force, à constituer un lobby assez puissant, le sexisme ambiant  est devenu trop manifeste. Il a bien fallu faire preuve de « généreuse folie » (comme le disait Buisson, qui était pour tenter le droit de vote des femmes, aux élections municipales et s’est fait traiter d’ami des curés pour cela : car bien sûr, ce n’étaient nullement les femmes en tant que telles qui se trouvaient visées ; le confessionnal servait d’alibi, comme aujourd’hui les propos dits controversés). Et l’immense largeur  d’esprit des hommes étant bien connue, ils ont finalement voté, sous le gouvernement de Lionel Jospin la loi du 6 juin 2000 sur la parité.

Je donnais des conférences à New-York à ce moment-là : ce fut une immense rigolade parmi mes collègues universitaires américains : « La France vient d’adopter la loi la plus communautariste du monde ! » déclarèrent-ils. C’est aussi ce qu’affirmait Elisabeth Badinter qui,  dans les débats, s’opposa fortement à la loi en gestation, avec une argumentation qu’il faut absolument relire aujourd’hui. « Les femmes ne sont pas les seules victimes de la société, les autres aussi vont demander leur part, au mépris de la cohésion. Laissons entrer le particularisme dans la définition du citoyen et nous vivrons une sinistre cohabitation de ghettos différents. Je ne veux pas du communautarisme. La République repose sur l’abstraction de la règle, la généralité de la loi, pas sur la spécificité des individus ou des communautés» (Le Nouvel Observateur, 23 janvier 1997). Et ce qui est arrivé, c’est que la gauche a passé outre quand il s’est agi des « femmes », tout en continuant à suivre majoritairement la ligne d’Elisabeth Badinter quand il s’est agi des « autres » qui demandaient « aussi » leur « part ». Les « autres » : pour que le double jeu marche, il ne vaut mieux pas qu’ils aient un nom, un visage.  D’ailleurs tout  homme rencontre des femmes, parle avec elles ; rencontre-t-il régulièrement ces « autres » ? Au bout du compte, acceptation de déroger aux principes pour plus d’égalité réelle d’un côté, refus outragé au nom des mêmes principes de l’autre. Et cela n’aurait rien à voir avec le racialisme républicain historique ? Mon œil !

Car oui, la loi du 6 juin 2000 est le type même de la loi  antirépublicaine et « différencialiste »,  si on est logique avec le point de vue de Bellon et de ses deux compères. Et Bellon a certainement dû écrire des Notes indignées chaque fois qu’ont été annoncés des « gouvernements paritaires », et notamment cette année 2017 avec l’actuel gouvernement : cette composition, en effet, se trouve en opposition complète avec l’universalisme (abstrait) tel qu’il le définit. Curieusement, pourtant, en consultant son Blog, je n’arrive pas à retrouver de Note au moins aussi sévère que ses critiques à mon égard, et publiée lors de la composition de l’équipe d’Edouard Philip. A moins que, le refus du « différencialisme » ne soit qu’à géographie très variable ? Que ce qui vaut pour le combat en faveur de l’égalité des sexes ne serait-il plus légitime dans le combat antiraciste ? Bizarre, vous avez dit bizarre !

Le problème dépasse de beaucoup la personne d’André Bellon. La démarche opérée pour que l’universalisme ne soit pas un cache-sexe du sexisme (et beaucoup reste à faire dans ce domaine. Mais, du moins, la République s’est-elle mise… en marche) n’a pas du tout été effectuée au niveau de ce que l’on appelle, pudiquement, la « diversité culturelle ». On attend toujours une loi analogue (je ne dis pas identique) à la loi du 6 juin 2000. Mais, à part les promesses de Mitterrand et Hollande, jamais tenues, sur le droit de vote aux municipales… Promesses qui n’ont fait qu’augmenter les frustrations.

Régis Debray,  opposant  à la « démocratie » (forcément anglo-saxonne) et la « république » (forcément française), affirmait fièrement, que dans cette dernière, il n’existe pas de « maires noirs ou de sénateurs jaunes » (Le Nouvel Observateur,  30 novembre 1989). Il avait raison, à un détail près,… c’est que, dans la réalité concrète, les gens ont bel et bien une « couleur de peau » ressentie par autrui. Debray croyait, sincèrement, écrire qu’en France tous les « citoyens » étaient égaux, qu’ils soient, blancs ou noirs. C’est vrai, selon l’idée républicaine, novation devenue dogme et catéchisme. Mais, sans en être conscient, Debray décrivait en fait une réalité totalement autre : A une exception près, il n’y avait pas, en France, de « maires noirs », ce qui signifiait que….35999 maires sur 36000 étaient « blancs ». Et itou pour les sénateurs

Ce…détail montre un impensé phénoménal : jamais Debray n’aurait pensé à écrire « une république n’a pas de maires blancs ». Cela aurait été trop énorme ! Il n’aurait pas pu alors ne pas s’apercevoir que son raisonnement était faussé à la base. Moralité : Debray, à son insu, décrivait  un « idéal » auquel le « réel » ne correspondait  absolument pas. Pire il masquait ce réel en transformant ce qui aurait dû être l’objet, au pire d’un malaise,  et au mieux d’une honte républicaine, en glorification d’un dogme, permettant de ne pas se soucier de « comprendre le réel », et de ne pas chercher à avancer vers « l’idéal ».et, donc, de fait (bien sûr, pas de droit) de travailler à diminuer les situations discriminatoires qui existent en  France.  

Comment résoudre un problème sociétal en commençant par légitimer républicainement et patriotiquement sa négation ? Après avoir été le prêtre  d’un « culte de Christ-Guevara »[6], Debray s’est transformé en clerc du « culte de la République » et d’une laïcité-religion civile. Cet homme religiosise tout ce qu’il touche. De plus, il est volontiers assez grognon et se veut le défenseur désabusé d’un idéal disparu, en fait réinventé, car la laïcité républicaine n’a partagé cet idéal de « transcendance des transcendances » qui lui tient à cœur, que dans la courte période de 1902 à 1904. La loi de 1905 s’est constituée contre cette optique.  Aristide Briand a eu comme idéal la conciliation des deux France, il  désamorcé politiquement la question des « transcendances ». Et, tenant compte du réel il a pu approcher l’idéal de l’inclusion laïque. Du moins en France métropolitaine, pas en Algérie et dans la majorité des colonies. Mais tout cela n’a pas été intégré par la mémoire collective.

Ce sont ces hypocrisies structurelles, d’autant plus pernicieuses, que leurs croyants sont, apparemment, de bonne foi, que mon travail d’historien de la laïcité me conduit à décrypter. Et le sociologue prend le relais de l’historien, en analysant les œillères sociales produite par la répétition récurrente du catéchisme (républicain) abstrait  et l’aveuglement qu’il permet face au différencialisme réellement existant dans les structures sociales en France[7].Et par un habituel retour des choses, que l’on trouve constamment dans l’histoire comme dans l’actualité, l’on accuse de « différencialisme » précisément celles et ceux[8] qui subissent cet état de fait et luttent contre lui.

Certes, je préfère pour ma part, parler de « racialisme », car le terme de « racisme » donne lieu à des surinterprétations. Mais quand R. Diallo dit que ce « racisme d’Etat » (rappelons que la notion vient de Michel Foucault, professeur au Collège de France auquel on n’a pas fait le progrès idéologique mené contre Rokhaya) «  est produit par des institutions et les États ne mettent pas en œuvre les moyens d’y mettre fin », je peux très bien signer le propos. L’important est avant tout de ne pas masquer le problème. Et quand il se produit des dérives, comme celle dont « Pétré-Grenouilleau a failli naguère faire les frais », je suis tout à fait solidaire de mon collègue. Mais comment ne pas comprendre que l’on est en train de récolter ce que l’on a semé et ce que l’on sème toujours, en s’autorisant un déni de réalité au nom de « l’universalisme républicain » que l’on a défiguré ? Et qu’il peut avoir des rencontres entre personnes « non blanches » comme il y a eu, après « Mai 68 » des rencontres féministes exclusivement réservées aux femmes. Si la République joue, enfin, son rôle, ce sera temporaire.

Du reste, ce qu’écrit Bellon, et, de manière générale, les attaques dont R. Diallo a été l’objet, oblitèrent bien des aspects de la réalité.   Il y a des faits qui ne sont jamais dits. Rokhaya a créé une association dont le nom est très significatif : Les Indivisibles. Il s’agit effectivement de demander à la République de lutter contre les discriminations qui sont opérées entre citoyens et qui vont contre son caractère républicain « indivisible » en même temps que « laïque, démocratique et sociale ». Mais, là encore, une hypocrisie structurelle fonctionne. Que de fois la République française est faussement qualifiée de « une et indivisible », alors que justement le « une » ne figure ni dans la Constitution de 1946 ni dans celle de 1958 parce qu’on avait l’utopie de dépasser la situation coloniale, pour construire une « Union française » (1946), une « Communauté » (1958), que l’on voulait construire une indivisibilité dans le respect de la diversité. Les Indivisibles : le nom même constitue une demande à la République de ne pas faire une fausse promesse d’universalisme tout en se montrant, de fait, excluante.

Et puis, je l’ai écrit, mais comme cela n’a pas été pris en compte, il faut le redire : il se trouve que Rokhaya et moi avons travaillé ensemble à l’écriture d’un ouvrage sur la laïcité destinés aux parents et professeurs qui veulent en parler à leur enfants/élèves[9]. J’ai même lancé un défi, non relevé : j’affirme que la laïcité présentée se situe dans la filiation de celle de 1905, je défie de prouver le contraire.

J’avais déjà assez parlé avec Rokhaya pour subodorer que notre collaboration se passerait bien, et cela s’est déroulé mieux encore que je ne l’espérais. Bien malin qui trouvera les passages qui ont été rédigés par elle et ceux que j’ai moi-même rédigés. Moi-même je ne suis plus sûr de l’exactitude de mon souvenir ; c’est dire à quel point, elle qui n’était pas, au départ, spécialiste, a travaillé en amont de la rédaction elle-même et s’est montrée tout à fait compétente.

Il ne faut pas cacher la vérité : ces dernières décennies beaucoup d’ouvrages (de qualité très diverse… et de divers ordres : certains sont de purs témoignages avec tout ce que cela implique de subjectivité) ont été consacrées à la laïcité. A ma connaissance, c’est la première fois qu’une personne de couleur dite « noire » coécrivait un livre sur la question. Et le rédigeait dans le genre le plus difficile : vulgariser des connaissances, des informations sérieuses, vérifiées. La situation étant celle que l’impasse de l’universalisme-particulariste a produite : des personnes qui s’estiment, non sans raisons valables « racisées », ont disposé désormais d’un instrument sur la laïcité dans lequel ils pouvaient  se reconnaitre.

D’où mon cri du cœur qui, a tant fâché A. Bellon, mais sur lequel je persiste et signe : c’est à « cette citoyenne-là » que l’on en s’est pris. On a répété et re-répété quelques propos qui, même sortis de leurs contexte, doivent normalement faire partie du débat démocratique, et on n’a même pas été capable de prendre en considération un ouvrage dont elle est la co-autrice. Lit-on davantage les rumeurs d’internet, les propos de Valérie Boyer, que les livres ? Oui, je le confirme : je suis sûr que, dans cette affaire, la République est perdante, plus que Rokhaya elle-même.

Et qu’est-ce que c’est que cette idée qu’un personne, compétente en la matière, n’aurait pas le droit de faire partie d’une Commission de la République, sous prétexte qu’elle manifeste de l’esprit critique, refuse la récitation obligatoire du catéchisme républicain (dont on vient de voir à quel point il peut être trompeur), tient des propos dits « controversés » ? Est-ce démocratique ? Or, n’en déplaise à Régis, le fait d’être « démocratique » est une caractéristique de la République. Moi aussi j’ai manifesté un esprit critique, j’ai tenu des propos dits « controversé », j’ai été l’objet de rumeurs, de campagnes sur les réseaux sociaux, de propos tronqué partout répandus. Et pourtant, j’ai été membre de plusieurs commissions successives. Sans l’avoir cherché, j’ai été décoré de la légion d’honneur, j’ai toujours rebondi et, in fine, fait une belle carrière. Et si cela tenait au fait que l’on ne s’est pas aperçu que je suis « noir », si cela avait à voir avec le fait que tout le monde me prend pour un « blancos » ?

 

[1] Auteur d’une thèse sur Ferdinand Buisson : comme ancien membre de son jury de thèse, puis-je lui rappeler que ce n’est pas la perspective de F. Buisson qui l’a emportée en 1905 ?

[2] Selon le terme consacré, qui choque tous les Limousins dont je suis. Je l’emploie car je propose que Rokhaya devienne… citoyenne d’honneur de Limoges.

[3] Clemenceau et la tentation du Japon, CNRS édit., 2014.

[4] Cf. not. S. Sellam, La France et ses musulmans. Un siècle de politique musulmane 1895-2005, Fayard, 2006.

[5] T. Shepard, 1962 Comment l’indépendance algérienne a transformé la France, Payot, 2008.

[6] Ce que j’ai contesté dès cette époque (cf. J. Baubérot, « Guérilla et mythologie », Hermes, n°1, mars-mai 1968).

[7] A ce propos, il faut absolument lire l’ouvrage d’O. Bui-Xuan, Le droit public français entre universalisme et différencialisme, (issu d’un travail qui a obtenu le prix de thèse de l’université Paris II), Economica, 2004 : l’auteure montre que, quand elle veut lutter contre un différencialisme de fait, la République française est obligée de mettre du différencialisme dans  son droit public, pour atteindre un universalisme plus réel. Mais cela ne peut étonner les sociologues, car cela fait un siècle que Weber a montré que le «paradoxe des conséquences » constitue un fait social récurrent de l’action des politiques publiques.  

[8] A. Bellon m’attaque sur l’écriture inclusive : je ne l’emploie pas systématiquement car il est exact qu’elle alourdit souvent la phrase. Mais je l’utilise parfois quand même pour rappeler que seuls les vieux réacs de l’Académie peuvent penser que le masculin est réellement un genre « neutre » en France. Cela est au cœur du tour de passe-passe de l’universalisme-particulariste français.  D’ailleurs, de Gaulle commençait ses discours par « Françaises, Français » et l’Académie ne l’a jamais attaqué pour cela. Courageuse (au point d’avoir 1/10e de femmes en son sein !) mais pas téméraire.

[9] R. Diallo et J. Baubérot, Comment parler de laïcité aux enfants, Le baron perché, 2015.

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