Jean Baubérot
Professeur émérite de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité » à l’Ecole pratique des Hautes Etudes. Auteur notamment de deux « Que sais-je ? », La laïcité expliquée à M. Sarkozy (Albin Michel) et (avec M. Milot) Laïcités sans frontières (le Seuil).
Abonné·e de Mediapart

106 Billets

1 Éditions

Billet de blog 24 févr. 2022

Russie et Ukraine

Je ne suis nullement spécialiste de géopolitique de la Russie et des anciens pays communistes. Je ne peux donc rien écrire qui ait une quelconque prétention « scientifique ». Cependant, il se trouve que j'ai été co-directeur du département d’Anthropologie historique de l’Université des Sciences humaines de Moscou. Je peux donc livrer, sans aucune prétention, un témoignage, quelques impressions relativement datées, mais qui ne me semblent pas totalement dénuée d’intérêt pour saisir les événements actuels. 

Jean Baubérot
Professeur émérite de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité » à l’Ecole pratique des Hautes Etudes. Auteur notamment de deux « Que sais-je ? », La laïcité expliquée à M. Sarkozy (Albin Michel) et (avec M. Milot) Laïcités sans frontières (le Seuil).
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Donc, c’est la guerre, et un horizon lourd de menaces ! Je ne suis nullement spécialiste de géopolitique de la Russie, des ex-républiques d’URSS et des anciens pays communistes. Je ne peux donc rien écrire qui ait une quelconque prétention « scientifique ». Cependant, il se trouve que je connais un peu la Russie pour avoir été co-directeur du département d’Anthropologie historique de l’Université des Sciences humaines de Moscou, dans les années 1990.

Alors, j’y séjournais assez régulièrement, pour donner des cours, participer un peu à l’administration du département et sélectionner les étudiants et étudiantes susceptibles de recevoir des bourses de Paris IV-Sorbonne. Accessoirement, je pouvais aussi inviter tel ou tel collègue russe à venir à Paris.

Au bout du compte, trop franc-tireur, je me suis fait virer par la direction de l’Université !

Dans le cadre de ma chaire « Histoire et sociologie de la laïcité », je me suis également rendu, ces années-là mais aussi plus tard, en Ukraine, et dans d’anciens pays « d’au-delà du rideau de fer » comme la Pologne, la Roumanie, la Bulgarie, la Tchéquie, la Slovaquie, et la Hongrie. L’intérêt de ses séjours provenaient notamment du fait que je ne venais nullement en touriste et que j’avais pas mal d’échanges avec des membres de la classe moyenne intellectuelle et des cadres de ces pays. Par ailleurs, je tentais de ne pas avoir mes yeux dans mes poches et d’observer attentivement tout ce que je pouvais voir.

Je peux donc livrer, sans aucune prétention, un témoignage, quelques impressions relativement datées, mais qui ne me semblent pas totalement dénuée d’intérêt pour saisir les événements actuels. 

Sur la Russie elle-même, ce qui m’a, dés l’abord, frappé c’est la tristesse de la population lambda. Bien sûr, alors que les signes du capitalisme triomphant se multipliaient au fil des ans, les inégalités sociales s’accentuaient et ce que l’on pourrait appeler « la misère du peuple » était visible.

Mais, la « misère », je l’avais déjà rencontrée, notamment en Afrique sub-saharienne, sans qu’elle engendre une semblable tristesse, confinant à la neurasthénie. Au contraire, des moments de joie, de chants joyeux m’avaient impressionné, notamment chez des groupes de femmes africaines, dont pourtant la condition n’était vraiment pas enviable.

Bref, Moscou m’a semblé imprégné d’une atmosphère générale de tristesse, voire de désespoir que je n’ai rencontrée nulle part ailleurs, sauf peut-être dans certains endroits en Inde. Après la déception communiste, venait la déception capitaliste, et tout espoir était absent.

Si quelques collègues étaient favorables à la démocratie et heureux d’avoir des relations avec la France, j’ai été également frappé par l’imaginaire impérial et très nationaliste fort présent dans la plupart des « élites dirigeantes » que j’ai pu rencontrer.

On m’expliquait, sans retenue, qu’il existait quatre pôles de puissance dans le monde : un formé par les États-Unis, un second par la Chine, un troisième par l’Union européenne, et un dernier par la Russie. Ce qui spécifiait ce quatrième pôle, c’est que lui seul avait des frontières communes avec les trois autres.

Donc, il était au centre du monde et destiné à jouer le premier rôle. J’étais stupéfait : les Palais de marbre avaient des toilettes immondes, les rues étaient sales, les professeurs avaient des mois de salaire en retard et ne mangeaient pas à leur faim, les mendiants pullulaient, des jeunes gens vendaient leurs sœurs, … et mes interlocuteurs s’imaginaient en maitres de l’univers, attendaient le Sauveur (on parlait, alors, d’un général) qui leur (re) donnerait gloire et puissance.

 Je tentais d’argumenter, d’opposer, par exemple, les bilans officiels, alors catastrophiques, des entreprises russes. On me répondait sans vergogne que tout cela était pipeau : sous l’URSS, les statistiques étaient très gonflées, pour échapper au Goulag ; maintenant elles étaient systématiquement sous évaluées, pour échapper à l’impôt !

Quelques années auparavant d’ailleurs, sous Gorbatchev, le directeur de l’ex Institut de l’athéisme scientifique (devenu, avec la Pérestroïka, le « Centre de l’héritage spirituel des peuples », avec une direction inchangée !) me répondait, avec la même assurance, à une question sur la tension entre le politique et le scientifique : « La tension, quelle tension ? Sous Brejnev, la religion était mauvaise et nos statistiques montraient que la pratique religieuse diminuait ; maintenant le pouvoir envisage positivement la religion et nos statistiques indiquent que le taux de pratique remonte. »

Par ailleurs, des parents d’étudiants tendaient de me donner finance pour que j’attribue des bourses à leurs fils et filles, et mon refus provoquait une totale incompréhension culturelle.

Tout cela peut paraitre de l’histoire ancienne, et pourtant il me semble que ma petite expérience constitue un indice assez significatif, non seulement de l’évolution récente de la Russie et de la popularité qu’à pu avoir Poutine quand il a effectué une remise en ordre très autoritaire, mais encore de l’état politico-culturel actuel de beaucoup de membres de la classe dirigeante russe.

En revanche, en Ukraine, où la situation socioéconomique n’était pourtant pas meilleure, il ne régnait pas la même tristesse et j’ai trouvé la jeunesse souvent assez joyeuse. Ce contraste m’a frappé.

Des conversations que j’ai pu avoir, il m’a semblé percevoir une conjonction entre de fortes aspirations démocratiques et pro-européennes (mais j’étais à Kiev, pas dans le Donbass) et un nationalisme nourri par un fort sentiment antirusse : en substance, on me disait que l’Ukraine avait donné à la Russie, au cours des siècles, le meilleur de sa civilisation et que la Russie, avec l’URSS, avait mis l’Ukraine droit dans le mur. Tchernobyl symbolisait ce que la Russie avait fait subir à l’Ukraine.

Un ancien colonel, qui avait été envoyé sur place lors de la catastrophe, m’a raconté qu’on leur avait affirmé qu’il s’agissait d’un bombardement américain ; tout son univers mental s’était effondré quand il avait compris que cela était faux. Beaucoup de ses camarades étaient morts contaminés et lui-même se demandait jusqu’à quand il survivrait.

Si j’ai également mentionné mes séjours dans d’autres pays de l’ex-Europe de l’Est, c’est pour deux raisons.

D’une part, ce que j’ai pu y voir et y comprendre m’a toujours fait penser que l’intégration aussi rapide de ces pays à l’Union européenne était une erreur, lourde de menaces pour la démocratie dans l’UE. Une forte association, une aide consistante : d’accord. Mais un habitus démocratique ne s’acquiert pas en un jour et, même si la démocratie est bien imparfaite en Europe occidentale, en fait, comme on dit, « il n’y a pas photo » !

D’autre part, seconde raison, en Russie et ailleurs, expliquer la laïcité a toujours constitué un grand défi. Je me rappelle mes premiers cours à Moscou dans une ambiance assez glaciale, même si les étudiants étaient polis. J’ai indiqué mon étonnement à un collègue, qui m’a répondu : « Que voulez-vous, ici, les parents sont maffieux, les étudiants orthodoxes et, pour eux, la laïcité se confond avec l’athéisme d’Etat. »

Et, partout, dans les pays de l’ex bloc soviétique il a fallu affronter la double difficulté issue des décennies d’athéisme officiel et du « retour » d’un religieux qui, souvent, n’avait rien n’appris ni rien oublié. Expérience enrichissante !

Pour le présent immédiat, je suis aussi désemparé que quiconque : la façon dont Sarkozy est intervenu en Libye a constitué une catastrophe, dont nous payons encore lourdement les conséquences. En revanche, quand Obama (versus Hollande) a refusé d’intervenir en Syrie, cela s’est révélé également catastrophique et constitue sans doute une des raisons qui font que Poutine se croit à peu près tout permis. Comme l’affirmait Max Weber : « La politique consiste à creuser avec force et lenteur des planches dures, elle exige à la fois la passion et le [froid] coup d’œil » (Le savant et le politique, éd de 2009, p. 206).

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Le grand bond en arrière climatique
Et si le climat était une victime de la guerre en Ukraine ? Face au risque de pénurie énergétique provoquée par le conflit, les pays européens préparent un recours accru au charbon et au gaz fossile. Une marche arrière alarmante, à l’heure de l’urgence climatique, qui met en lumière notre terrible retard en matière de transition écologique.
par Mickaël Correia
Journal
Viktor Orbán est-il de plus en plus isolé en Europe ?
Embargo sur le pétrole russe, État de droit, guerre en Ukraine... Sur plusieurs dossiers, le premier ministre hongrois, à l’aube de son quatrième mandat consécutif, diverge de la majorité des Vingt-Sept. Débat avec une eurodéputée et un historien spécialiste de la région.
par Amélie Poinssot
Journal — Histoire
Le docteur est-il encore en vie ?
Le 4 mars 1957, le docteur Slimane Asselah est enlevé dans son cabinet médical, au milieu de la casbah d’Alger, par les forces de l’ordre françaises. Mort ou vif, sa famille ne l’a jamais revu. Deuxième volet de notre série.
par Malika Rahal et Fabrice Riceputi
Journal — Amérique du Sud
En Équateur, victoire en demi-teinte pour les autochtones après 18 jours de lutte
Un accord a été conclu jeudi entre le gouvernement et les responsables autochtones, à l’issue d’une longue grève générale, pour réclamer de meilleures conditions de vie. Dans la capitale Quito, la « Casa de la Cultura » (Maison de la culture) a été un endroit clef du mouvement.
par Alice Campaignolle

La sélection du Club

Billet de blog
Les dirigeants du G7 en décalage avec l’urgence climatique
Le changement climatique s’intensifie et s’accélère mais la volonté des dirigeants mondiaux à apporter une réponse à la hauteur des enjeux semble limitée. Dernier exemple en date : le sommet des dirigeants du G7, qui constitue à bien des égards une occasion ratée d’avancer sur les objectifs climatiques.
par Réseau Action Climat
Billet de blog
Aucune retenue : l'accaparement de l'eau pour le « tout-ski »
J'ai dû franchir 6 barrages de police et subir trois fouilles de ma bagnole pour vous ramener cette scandaleuse histoire de privatisation de l'eau et d'artificialisation de la montagne pour le « tout-ski » en Haute Savoie.
par Partager c'est Sympa
Billet de blog
Sale « Tour de France »
On aime le Tour de France, ses 11 millions de spectateurs in situ (en 2019) et on salue aussi le courage de Grégory Doucet stigmatisant le caractère polluant de l’événement. Une tache qui s’ajoute à celle du dopage quand le Tour démarre ce 1er juillet à Copenhague, où l’ancien vainqueur 1996 rappelle la triche à peine masquée. (Gilles Fumey)
par Géographies en mouvement
Billet de blog
Chasse au gaspi ou chasse à l'hypocrisie ?
Pour faire face au risque de pénurie énergétique cet hiver, une tribune de trois grands patrons de l'énergie nous appelle à réduire notre consommation. Que cache le retour de cette chasse au gaspillage, une prise de conscience salutaire de notre surconsommation ou une nouvelle hypocrisie visant préserver le système en place ?
par Helloat Sylvain