Jean Baubérot
Professeur émérite de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité » à l’Ecole pratique des Hautes Etudes. Auteur notamment de deux « Que sais-je ? », La laïcité expliquée à M. Sarkozy (Albin Michel) et (avec M. Milot) Laïcités sans frontières (le Seuil).
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Billet de blog 24 nov. 2011

«La laïcité, un combat pour la paix», de Jean Glavany

Jean Glavany est un peu le «Monsieur Laïcité» du PS. Il vient de faire paraître, aux éditions Héloïse d'Ormesson, un ouvrage intitulé La laïcité, un combat pour la paix. Cette initiative me semble bienvenue, à un moment où Claude Guéant, la droite populaire et Marine Le Pen tentent une sorte d'OPA sur la laïcité, cherchent à en faire une arme de guerre contre les immigrés et les musulmans.

Jean Baubérot
Professeur émérite de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité » à l’Ecole pratique des Hautes Etudes. Auteur notamment de deux « Que sais-je ? », La laïcité expliquée à M. Sarkozy (Albin Michel) et (avec M. Milot) Laïcités sans frontières (le Seuil).
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Jean Glavany est un peu le «Monsieur Laïcité» du PS. Il vient de faire paraître, aux éditions Héloïse d'Ormesson, un ouvrage intitulé La laïcité, un combat pour la paix. Cette initiative me semble bienvenue, à un moment où Claude Guéant, la droite populaire et Marine Le Pen tentent une sorte d'OPA sur la laïcité, cherchent à en faire une arme de guerre contre les immigrés et les musulmans.
Il faut que la gauche se réapproprie la laïcité et, pour cela, un débat serein, franc et rationnel apparait nécessaire en son sein. Car si la gauche a perdu la position hégémonique qui fut historiquement la sienne en la matière, c'est notamment parce qu'elle s'est divisée. La différence de points de vue n'a rien de dramatique à condition qu'il existe une confrontation des idées. En général, l'invective a remplacé l'examen. Cependant, à plusieurs reprises, Jean Glavany a impulsé des réflexions et des échanges sur la laïcité qui ont été bienvenus. Mais comme cela ne se passait pas dans le bruit et la fureur, l'écho médiatique s'est parfois avéré faible. Aujourd'hui, Glavany expose clairement sa conception de la laïcité. Il faut espérer que son ouvrage sera pris en considération, considéré comme une contribution importante au débat.

Glavany recentre la laïcité sur ses fondamentaux. Son but n'est pas de stigmatiser, comme le «débat-débacle» de l'UMP a tenté de le faire au printemps dernier, mais bien de construire un «vivre-ensemble» pacifié, de permettre à toutes celles et ceux qui vivent dans notre pays de «partager un espace commun», de «se forger un destin collectif avec toutes leurs différences d'origine, d'âge, de sexe, de condition, de culture ou de philosophie».

Un «destin collectif»: d'emblée, Glavany nous projette dans un avenir à construire ensemble, rompant avec la sempiternelle rengaine nostalgique des «racines» dont Nicolas Sarkozy nous abreuve depuis plusieurs années. Cette perspective le conduit à définir la laïcité comme une «conjugaison de la Liberté de conscience, de l'Egalité entre les individus quelles que soient leurs croyances ou non-croyances, et de la Fraternité du "vivre-ensemble" dans l'unité de la République, avec nos différences». Cela relie donc étroitement la laïcité à la liberté et à l'égalité des droits.

Ce sont d'ailleurs ces objectifs que la laïcité a poursuivi «dans l'histoire de France». Sans nous donner un historique détaillé, ce n'est pas l'objet du livre, Glavany distingue gallicanisme et laïcité (au contraire du Haut Conseil à l'intégration, en 2007) et montre les ruptures fondamentales qu'ont représentées d'abord la Déclaration des droits de 1789, ensuite la loi de 1905. Il rend justice à la «politique subtile» d'Aristide Briand, le maître d'œuvre de cette loi, et à l'aide que Jean Jaurès lui a alors apportée.

Glavany insiste, avec raison, sur le fait que la laïcité se concrétise par un dispositif juridique. Ne maniant pas la langue de bois, il ne craint pas de manifester un «regret» et un «remords» sur la politique des socialistes concernant la laïcité scolaire, dans les années 1980 et 1990... et à propos de celle d'un socialiste (Charasse) en 2009. En effet, «l'école laïque est, ou devrait être, le pilier de la République». Ce rappel me semble particulièrement bienvenu car, contre une laïcité atrophiée, Glavany remet à l'honneur l'importance de l'école publique pour la laïcité française. Il s'intéresse également à des questions que l'UMP voudrait passer sous silence comme le maintien du Concordat et de cours confessionnels à l'école publique en Alsace-Moselle. Il refuse, avec justesse, de réduire la liberté de conscience à la liberté religieuse (ce que fait l'UMP). De même, il rappelle que des lois, votées sous le gouvernement Jospin, comme celles «créant le Pacs ou la Parité furent des avancées des libertés induites par la philosophie laïque: elles permirent à des différences d'être mieux respectées au sein de la communauté nationale», dans un «équilibre fragile», et donc toujours à sauvegarder, «entre la diversité et l'unité». Enfin, il effectue un beau plaidoyer pour la «morale laïque». Ainsi est redonnée à la laïcité sa véritable dimension, son ampleur, alors que, dans les 26 propositions issues du «débat» de l'UMP, «plus de la moitié concernent l'islam et lui seul».

Je pourrais continuer longtemps à indiquer les points d'accord. Mais, pour l'intérêt du débat, il me faut indiquer maintenant là où ma propre position se distingue de celle exposée par Glavany. La différence part d'une confusion souvent faite concernant la loi de 1905. Glavany a tout à fait raison d'écrire que la loi de 1905 a mis fin au «service public» des cultes. Ceux-ci (sauf pour l'Alsace-Moselle) n'ont plus rien d'officiel. Il se produit à la fois, remarque-t-il avec pertinence, une «privatisation» et une «liberté générale». Mais à partir de là, Glavany opère un glissement et prétend qu'avec 1905 «l'espace public (doit) rester neutre, les religions (sont) de l'ordre de l'espace privé».

Or l'étude des débats parlementaires montre que la loi de 1905 est bien plus «subtile». Certains voulaient, effectivement, interdire les manifestations religieuses dans l'espace public, et les discussions sur l'article 27 furent vives. Mais, au bout du compte, non seulement ces manifestations furent autorisées, mais elles furent libéralisées par rapport à la règlementation concordataire. Ce qui fut refusé, et les débats autour de l'article 28 le montrent très clairement, ce n'est pas une libre visibilité de la religion dans l'espace public, c'est le fait que la religion puisse marquer cet espace comme si elle pouvait représenter l'ensemble de la collectivité.

C'est la différence entre l'officiel, l'obligatoire et le commun d'une part, et ce qui est volontaire, facultatif et libre de l'autre, qui joue. Le débat parlementaire de 1905 sur le port de «vêtements ecclésiastiques» dans l'espace public confirme cette optique: certains voulaient interdire la soutane comme tenue cléricale, prosélyte, indice de soumission portant atteinte à la dignité humaine. Briand répliqua que ce serait contraire à «une loi de liberté» et que, désormais, l'Etat ne se souciait plus de savoir si la soutane était ou non un vêtement religieux.

Je pense donc que Glavany a une conception de la neutralité plus extensive que la loi de 1905. Cela le conduit à se montrer méfiant à l'égard des «accommodements raisonnables». Certes, Glavany ne réfute pas tout accommodement et il effectue de bonnes distinctions: des «menus hallal» sont déraisonnables, mais donner le choix entre viande, poisson et un menu végétarien est raisonnable. Le problème c'est que dans certaines villes, comme Toulouse, ce raisonnable est refusé.

Je serai d'accord avec Glavany que, parfois, «il n'y a pas loin d'une décision contestable à un "accommodement raisonnable"». Mais cette vigilance doit inciter à approfondir ce qu'est le «raisonnable», ne serait-ce que parce que dans les faits, les élus locaux font des accommodements, souvent dans un vide réflexif. Alors, des considérations politiciennes ou des critères très subjectifs l'emportent sur la détermination de ce qui est raisonnable et ce qui ne l'est. De plus, pour Glavany le Canada, où l'accommodement raisonnable constitue un dispositif juridique, apparaît presque comme un contre-modèle. Mais il se fonde sur des sources très partiales. Ainsi, il est faux de dire que la Cour Suprême canadienne a «mis en cause l'égalité homme-femme». Bien au contraire, elle a refusé d'accepter une coutume religieuse qui lui a semblé contraire à l'égalité des sexes (affaire Bruker-Marcovitz, 14 décembre 2007).

La rectification n'est pas anecdotique car, sans copier le Canada, la France pourrait y trouver certains éléments qui l'aideraient à faire face à ses difficultés, par exemple la mise en place de dispositifs de médiation (justement dans le cadre de l'accommodement raisonnable), la formation interculturelle d'agents publics ou l'existence de comités police-citoyens. Cela serait de bonne stratégie car si la laïcité, comme le dit Glavany, combat les «intégrismes» (définis comme l'imposition de «différences dictatoriales»), il faut veiller à ne pas faire de ce terme un mot fourre-tout, qui disqualifie des croyants très pieux, mais à la religion tranquille. Il faut être capable d'isoler les extrémistes. Et cela suppose, comme Briand le disait déjà en 1905, beaucoup de «sang-froid».

Car on peut parfois reprocher à Glavany d'adopter, sans en avoir conscience, le principe «deux poids deux mesures». Fort bien de refuser la «différence des droits» quand il s'agit des juifs et des musulmans. Mais pourquoi accepter aussi facilement cette «différence des droits» pour les Alsaciens-Mosellans où notre auteur ne propose que des changements très mineurs? La gauche pourrait impulser un processus de changement, en donnant du temps au temps. Et si on accepte ainsi de compter avec le temps pour les habitants des départements de l'Est, ne faut-il pas faire de même pour celles et ceux dont les racines viennent d'anciens territoires français où la séparation de 1905 ne fut pas appliquée? L'idéal de la séparation doit être poursuivi en Alsace-Moselle et, à mon sens, si Glavany majore le champ d'application de la neutralité, il minore un peu celui de la séparation. Autre exemple: dans les lois futures qui devront concrétiser les exigences de la séparation au XXIe siècle qu'indique notre auteur (p. 37), figure «le droit à choisir sa fin de vie», mais pas le mariage entre personnes de même sexe. Peut-être un simple oubli malheureux.

Voilà donc quelques éléments de débat. On l'aura remarqué, ces différences s'inscrivent dans un accord fondamental sur les principes laïques. Et, même si je les formulerais parfois autrement, j'ai bien apprécié les «dix commandement de la laïcité» qui terminent l'ouvrage. A lire pour comprendre en quoi l'UMP et Marine Le Pen défigurent la laïcité, et sur quelles bases le débat peut s'engager à gauche pour lui redonner son élan.


PS : Merci à celles et ceux qui ont mis des commentaires sur mes Notes précédentes. Je vais tenter, en décembre, de répondre à certaines des remarques faites. Promis !

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