Pourquoi je soutiens les Indivisibles

L’attribution, par les «Y’a bon awards» de l’association Les Indivisibles, d’une «banane d’or» à Caroline Fourest, a déclenché sa fureur. Il s’en est suivi une vive polémique entre elle et Frédéric Martel, que l’on peut lire notamment sur leurs blogs respectifs. Elle affirme même qu’elle va porter plainte… Et d’autres ont repris ses propos en prenant un ton scandalisé.

L’attribution, par les «Y’a bon awards» de l’association Les Indivisibles, d’une «banane d’or» à Caroline Fourest, a déclenché sa fureur. Il s’en est suivi une vive polémique entre elle et Frédéric Martel, que l’on peut lire notamment sur leurs blogs respectifs. Elle affirme même qu’elle va porter plainte… Et d’autres ont repris ses propos en prenant un ton scandalisé.

Martel a bien expliqué, pour l’essentiel, le fonctionnement du jury des «Y’a bon awards»: les votes ne sont pas unanimes, loin de là, mais l’ensemble des jurés est solidaire des résultats. De même, Martel montre clairement que le but premier de ces «bananes d’or» consiste à aller au-delà d’une dénonciation des propos d’un Guéant ou d’un Hortefeux suscitant, et pas seulement à gauche, une indignation quasi-consensuelle. Des prix, à caractère délibérément parodiques, permettent de mettre en cause des déclarations qui s’effectuent en toute bonne conscience, dans de grands médias, ou sur le service public. Il s’agit donc de critiquer des gens influents, bien installés au cœur même du pouvoir politico-médiatique de la société. C’est cela qui m’intéresse au premier chef, au-delà du cas personnel de Fourest: je rappelle que j’avais défendu son droit de s’exprimer publiquement en toute tranquillité, à la fin de ma Note du 29 février.

Les déclarations visées par les Indivisibles vont de propos borderline à d’autres franchement racistes et xénophobes. L’ensemble des textes et vidéos qui ont été soumis au jury, et qui ont été montrés à la cérémonie, s’avère très révélateur. Et là, je serai d’ailleurs plus exigeant que Martel qui considère comme une «formule maladroite» la phrase de  Sylvie Pierre-Brossolette à propos de «l’affaire DSK»: «Quelle image donnons-nous au monde quand les télévisions de la planète entière montrent un prestigieux Français pénétrer dans le tribunal de New York, piteux, mal rasé et toujours menotté, pas mieux traité que les malfrats de couleur déférés avant et après lui devant le juge?» (Le Point, 19 mai 2011).

Comme Martel l’indique fort bien, à propos de l’ensemble des «Y’a bon awards», il ne s’agit pas de qualifier l’auteure de «raciste». Ce qui est visé peut être est plus subtil, mais pas moins dangereux. Cette phrase, écrite sans avoir réfléchi aux termes employés, m’apparaît être l’exemple-type d’un des multiples propos relevant de stéréotypes.  Ces stéréotypes circulent continuellement dans la ‘com. de masse’ et façonnent au bout du compte toute une mentalité sociale… communautariste. Oui, communautariste: puisque ce terme est utilisé maintenant à temps et à contre temps, il est important d’affirmer que le plus grand «danger communautariste», c’est le discours, le regard qui étiquette ainsi un ensemble de gens. En reprenant à son compte la façon dominante de dire les choses, on contribue à façonner des généralisations, des croyances fausses qui ne sont jamais démasquées parce qu’elles fonctionnent implicitement dans les têtes. Et elles sont d’autant plus pernicieuses que personne ne semble responsable du fait qu’elles deviennent les normes implicites du débat public.

Ainsi, après plusieurs semaines de débats médiatiques sur: «les prières dans la rue sont-elles contraires à la laïcité?», le Français moyen croit qu’il existe… 185 lieux où se déroulent de telles prières (sondage effectué en mai 2011 par l’Institut Harris auprès d’un échantillon représentatif de 1005 personnes, pour UEJF et SOS Racisme). Marine Le Pen, elle-même avait parlé de 10 à 15 endroits, et on peut compter sur elle pour avoir plutôt surestimé que sous-estimé ce chiffre! Ainsi prospèrent des idées fausses qui n’ont été exprimées en tant que telles par personne, mais sont le résultat d’interactions entre le discours politique et la caisse de raisonnance médiatique.

Les «Y’a bon awards», pour moi, c’est d’abord un appel à une liberté responsable adressé à toutes celles et tous ceux qui disposent d’une parole publique. C’est une façon de dire que la fabrication sociale des clichés, la production du simplisme, aboutit à un résultat paradoxal, mais logique: des personnes qui se veulent sincèrement antiracistes (et il en est certainement ainsi des journalistes qui ont participé à l’amplification du débat sur les prières dans la rue) contribuent, à leur insu, à la création d’un climat délétère, et, au bout du compte, à l’engrenage où la France est en train de s’enliser.

Oui, je soutiens les Indivisibles, et cela pour cinq raisons :

La première raison est la forme parodique utilisée qui m’apparait essentielle. Je l’ai indiqué: ce sont les «dérapages» de certains membres d’une classe médiatique dominante, et installée au cœur de la société établie, qui se trouvent humoristiquement mis en cause. Ces personnes se prennent, trop souvent, pour les chevaliers du bien en lutte contre «l’axe du mal», même s’ils n’utiliseraient pas (bien sûr) l’expression de G.W. Bush. Ils sont loin de représenter la totalité du monde des journalistes et des commentateurs. Mais précisément, leurs «dérapages», leurs propos à l’emporte-pièce, leur utilisation de clichés (parfois brillante à défaut d’être profonde) les ont rendus plus célèbres que celles et ceux qui effectuent leur travail de manière plus rigoureuse. Dans plusieurs tribunes ou articles, ces derniers jours, il est dit et redit que Sarkozy est le symptôme d’une société où l’émotionnel prime sur le rationnel. Cette prévalence de l’émotion est un construit social et il ne sert à rien de se croire critique ou adversaire de Sarkozy si on contribue par ailleurs à ce qui fait sa force!

On doit donc dénoncer cette construction d’une société à dominante irrationnelle, dénoncer ceux et celles qui la privent de sang-froid et de réflexivité. Il faut le faire. Mais, attention, on risque à son tour de verser dans l’indignation vertueuse. Celle-ci a de bonnes raisons d’être, mais elle constitue aussi un piège: celui de se croire soi-même chevalier du bien. C’est ici que l’humour, la parodie permettent une certaine distance, s’avèrent un instrument pour ne pas se duper soi-même. Surtout qu’au cours de la cérémonie des «Y’a bon awards», il a été clairement indiqué, et de plusieurs manières, que personne n’était à l’abri de l’intériorisation et de la reproduction de clichés. Et cela est essentiel pour rompre l’engrenage de combats entre frères ennemis, parce que tous chevaliers du bien.

La seconde raison est qu’il faut affirmer, de façon multiforme, que la négation de l’individualité de chaque personne, sa réduction à telle ou telle de ses caractéristiques, est insupportable. Un des ‘lauréats’ des «Y’a bon awards» est l’écrivain et éditeur chez Gallimard, Richard Millet. Il a déclaré sur France 3: «Je prends quotidiennement le RER, pour moi, la station Châtelet des Halles à six heures du soir c'est le cauchemar absolu, surtout quand je suis le seul Blanc. Est-ce que j'ai le droit de dire ça ou pas ? […] J’ai une douleur, je ne me reconnais plus. Je ne supporte pas les mosquées en France, je le dis, je ne peux pas voir ça en peinture Sur France-Culture, il avait déclaré la même frayeur du RER B, en précisant «particulièrement lorsque cette population dans laquelle je me trouve est fortement maghrébine» !

D’abord, il faut admirer la virtuosité du regard de Millet, capable de distinguer, d’un seul coup d’œil, les ‘Maghrébins’ et les ‘Blancs’ (que fait-il des personnes issues de couples mixtes ?) dans la cohue du RER, ainsi que son admirable double vue qui lui fait voir des mosquées à la station Châtelet-les Halles ! Mais une question me taraude: Millet serait-il un raciste anti blanc? Pourquoi ne daigne-t-il pas me voir quand  je prends le RER à Châtelet à 18h00? Suis-je à ce point transparent? Ensuite, s’il veut véritablement pouvoir voir beaucoup de ’Maghrébins’  ou de ‘Noirs’ dans le métro, je lui conseille plutôt de le prendre à 6h du matin qu’à 6h du soir. C’est bizarre, les ‘Blancs’, on les rencontre plutôt dans les transport en commun à 8-9h du mat qu’à 6 h ! Enfin, je suis, comme lui, sensible à la caractéristique physique de certaines personnes qui prennent le métro ou le RER, mais, moi, ce sont  les jolies femmes que je remarque. Leurs beaux visages, un brin fatigués (ce qui ajoute à l’attendrissement), contribuent à humaniser cet «univers impitoyable» (pour parler comme une célèbre série télé). Et, vous savez quoi? Il existe des belles femmes de toutes les couleurs! Etonnant, non?

On rougit  d’avoir à commenter (même ironiquement) de tels propos, mais ils constituent un exemple-type de réduction d’êtres humains à la couleur de leur peau ou à leur appartenance supposée, ce qui constitue une sorte de folie du regard. Quand je prends le métro ou le RER à six heures du soir, je suis parmi des gens qui sont transportés presque comme du bétail, et qui ont, chacun, une épaisseur de vie, un itinéraire personnel où ils tentent d’exister, dans un monde dur où il est si difficile de trouver sa place. Ils restent pour moi des individus anonymes, dont chacun pourtant  possède une individualité spécifique, une histoire propre, charriant des drames et des bonheurs, des tristesses et des rêves. Des êtres humains, quoi.

La lutte des Indivisibles contre les stéréotypes, c’est la lutte pour le droit de chacun à être avant tout considéré comme possédant sa propre individualité, vivant vaille que vaille un itinéraire personnel. Et c’est une idée de génie d’avoir pour cela, troisième raison, repris à son compte une caractéristique constitutionnelle de la République : celle-ci est, en effet, «indivisible».

Attention, contrairement à ce qu’affirment certains, la République n’est pas «une et indivisible». Cela, c’était un mot d’ordre de la Révolution française qui l'a conduite au jacobinisme, à une volonté d’unanimisme d’exclusion, d’uniformité réductrice, qui l’a faite échouer. Les Constitutions de 1946 et 1958 ont enlevé le «une» et ce n’est pas un hasard. La République est indivisible dans sa diversité. La République est indivisible sans être «une», c'est-à-dire sans être uniforme.

1946, 1958: c’était l’époque où la France possédait encore le deuxième Empire colonial du globe, et où l’on se doutait qu’il fallait arriver à le transformer en autre chose qu’une domination. En ce cinquantième anniversaire des accords d’Evian, il faut compléter ses lectures par l’ouvrage de Todd Shepard: 1962. Comment l’indépendance algérienne a transformé la France (Payot, 2008). Il y a eu, dans la période 1958-1962, parallèlement, la guerre, la torture,… et, nous indique cet historien américain, des «efforts déployés dans le but de faire des Algériens des égaux». Ces «efforts» mettaient concrètement en cause «l’échec» de la manière dont la République avait jusqu’alors incarné «les principes de l’universalisme, de l’individu, du progrès, des droits de l’homme».

En 1962, on a tourné la page et «toute discussion sur le racisme et sur d’autres formes de discrimination ou d’exclusion que la Révolution algérienne avaient exposées au grand jour était ainsi forclose». Cela pèse encore aujourd’hui et nous rend peu capables d’affronter la diversité qui existe dans la France d’aujourd’hui. De plus en plus, domine une laïcité falsifiée parce que divisible. Le fait même d’avoir confié le dossier «laïcité» au Haut Conseil de l’Intégration montre que la laïcité est, institutionnellement, devenue divisible, ciblée sur une catégorie de la population, au lieu d’être la même pour tous. Une personnalité du HCI a d’ailleurs été nominée des «Y’a bon awards».

Et là, quatrième raison, il devrait exister un véritable débat que refusent, autant que faire se peut, des personnes installées dans l’establishment médiatique et politique. Les personnes qui refusent cette laïcité divisible se trouvent  traitées, en boucle (la méthode Coué sert de preuve!), de «naïfs», d’«angéliques», et surtout «d’idiots utiles» au service de «l’islamisme radical», quand on ne les accuse pas de «complicité» avec cet islamisme. Or, pour ma part, je suis convaincu que c’est, au contraire, en effectuant des généralisations, en pratiquant des amalgames, en véhiculant des clichés, en établissant une laïcité double-jeu, douce pour les uns et dure pour les autres, que l’on rend service au dit «islamisme radical». Celui-ci risque de devenir attirant par les discriminations, et aussi les stéréotypes. Mettre l’accent sur ces stéréotypes est aussi une manière de combattre tous les extrémismes.

Enfin, cinquième et dernière raison, ce qui choque les bien-pensants dans les «Y’a bon awards», c’est sans doute, au premier chef, le retournement de l’humour. Les nécessités de l’audimat tendent à fabriquer un humour pseudo consensuel. Bien sûr, cela ne se passe pas toujours ainsi et il existe de véritables talents humoristiques. Bien sûr, le droit à l’humour futile existe également. Mais quand même, cessons (pour le coup) d’être dans l’angélisme: même l’humour public tient souvent compte des contraintes médiatiques: il faut pouvoir immédiatement plaire au plus grand nombre, s’inscrire dans la mentalité dominante qui permet de faire des allusions massivement comprises au quart de tour.  Bref, ne pas se différencier du formatage habituel, voire le renforcer.

En mettant en lumières les stéréotypes ordinaires, en expliquant que tout un chacun peut, à son insu ou non, véhiculer des préjugés et des clichés, l’humour des Indivisibles est plus décapant. Il va contre un lieu commun implicite où l’humour serait le monopole des gens biens, entendez par là, les ‘modernes’, d’esprit large, tolérant, éclairés par les Lumières, versus les ‘obscurantistes’. L’affaire est plus complexe. Souvent, quand j’écoute, quand je lis des propos dont les auteurs se situent au cœur même de la société, je  me rappelle un titre de film qui, en fait, était boomerang. Je me dis: «pauvre République, c’est dur d’être aimée par des cons!»

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