Jean Baubérot
Professeur émérite de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité » à l’Ecole pratique des Hautes Etudes. Auteur notamment de deux « Que sais-je ? », La laïcité expliquée à M. Sarkozy (Albin Michel) et (avec M. Milot) Laïcités sans frontières (le Seuil).
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Billet de blog 26 mai 2015

Laïcité : de l’anti-islamisme comme abêtissement

Hier matin, 25 mai, Kenzaburô Ôé, prix Nobel de littérature en 1994, était l’invité de l’émission Boomerang sur France-Inter. Augustin Trapenard, lui demande s’il n’est pas inquiet devant la possible destruction de la cité antique de Palmyre ? Fausse question tant la réponse est dictée d’avance.

Jean Baubérot
Professeur émérite de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité » à l’Ecole pratique des Hautes Etudes. Auteur notamment de deux « Que sais-je ? », La laïcité expliquée à M. Sarkozy (Albin Michel) et (avec M. Milot) Laïcités sans frontières (le Seuil).
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Hier matin, 25 mai, Kenzaburô Ôé, prix Nobel de littérature en 1994, était l’invité de l’émission Boomerang sur France-Inter. Augustin Trapenard, lui demande s’il n’est pas inquiet devant la possible destruction de la cité antique de Palmyre ? Fausse question tant la réponse est dictée d’avance. Vous imaginez l’écrivain déclarer : « Non, pas du tout, cela me laisse complètement indifférent » ? Mais Kenzaburô Ôé n’est pas prix Nobel pour rien. Sa réponse est un véritable....boomerang à l’égard du chroniqueur. Très vite, il parle, en effet, de la responsabilité du Japon dans la progressive disparition de la culture spécifique d’Okinawa, ile à l’extrême sud de l’archipel. Et en montre la gravité.

C’est une façon d’affirmer : « Bien sûr  la cité syrienne de Palmyre m’importe beaucoup, bien sûr sa destruction constituerait une atteinte au patrimoine de l’humanité. Cela a été tellement dit et redit que n’importe qui peut répéter cette évidence. Pour ce qui me concerne, je suis japonais, et ma responsabilité première consiste à mettre à jour les responsabilités de mon pays dans l’appauvrissement culturel actuel, à balayer devant ma porte. Cela, même quand il ne s’agit pas de l’actualité mais d’une réalité immergée, comme le sont les neuf dixième de la réalité sociale à l’échelle du monde. » Sans doute, est-ce même un appel à ce que son interlocuteur français porte un regard critique sur la France progressiste dont il croit être un des fleurons.

Augustin Trapenard a-t-il compris la leçon ? La retiendra-t-il ? Posera-t-il désormais des questions  plus futées ? Est-il capable d’admettre que le « boomerang » mis en avant par le titre de son émission n’éclate pas seulement à la figure des Tartuffe qu’il aime pourfendre ?  J’aimerais l’espérer, Pourtant je crains qu’il croit sincèrement admirer Kenzaburô Ôé, sans avoir vraiment compris sa réponse. J’espère me tromper !

Au demeurant, Trapenard n’est ni meilleur ni pire que bien des journalistes et « intellectuels » que l’on peut lire, entendre et voir, à longueur de matinée, journée et soirée, dans les médias dominants. Qui ne pourrait rester indifférent aux exactions de Daech ?  Il n’y a pas besoin d’être journaliste ou intellectuel pour s’indigner. Donc, nous pourrions nous attendre à ce que ceux qui ont le privilège d’être payés pour se documenter et réfléchir aillent « plus loin », nous apportent une autre nourriture que de répéter à l’infini des évidences. Mais l’actualité domine tellement la réalité que, lorsque cela se fait, l’arbre est caché par la forêt.

Deux exemples. La « une » du Monde du 23 mai : En très gros titre : « La cité syrienne de Palmyre aux mains de l’Etat islamique » avec une belle photo couleur de la cité antique qui occupe pratiquement une demi-page. Un petit sous-titre, cependant, donne une information d’un tout autre ordre : « La ville, qui abritait une sinistre prison de Bachar-Al-Assad, est tombée ». L’indication de cette prison, lieu de torture et de mort « à petit feu » d’opposants, et dont beaucoup d’autres médias n’ont même pas parlé, induit un sous-titre 6 fois moins gros que le titre. Pourtant le Monde précise : « La prise de ce cul-de basse fosse, emblématique de l’horreur carcérale syrienne, risque d’accroitre le pouvoir d’attraction d’El [=Daech] dans les milieux insurgés syriens ». Tout est dit sur l’immense écart entre le ressenti occidental et celui des gens directement concernés. Mais est-ce dit de façon socialement audible ?

Le second exemple, est l’ouvrage récent de Pierre-Jean Luizard : Le piège Daech. L’Etat islamique ou le retour de l’Histoire (La Découverte, 2015, 147 p., 13,50 €). Le chercheur (eh oui, quand on est sérieux, on est un chercheur, et quand on l’est moins... on est un intellectuel qui peut avoir dix fois plus de résonnance médiatique) montre de façon très éclairante, et dans un langage fort simple, à quel point Daech est une construction politico-historique, incompréhensible si on ne connait pas  un minimum « l’histoire coloniale et postcoloniale de la région » et le « processus de construction [des] Etats » du Moyen-Orient depuis un siècle. Cela sans compter, dans un plus court terme, l’intervention américaine en Irak et la politique des chiites quand ils sont arrivés au pouvoir. Au bout d’une heure et demie de lecture, on possède les clefs pour comprendre ce qui se passe. Mais, là encore, la société médiatique actuelle est ainsi faite qu’elle peut donner la parole à Luizard (ou à bien d’autres chercheurs) tout en faisant en sorte qu’au bout du compte, la démarche de connaissance reste largement dominée par l’émotion au premier degré.

C’est l’ensemble du discours social dominant qui se trouve aussi faussé que la question posée par Trapenard à Kenzaburô Ôé. Dans la catégorisation effectuée, toujours et partout, pour construire médiatiquement les controverses sociales, il y aurait, en gros, ceux qui seraient fermes face à l’islamisme radical, au risque terroriste, aux « atteintes à la laïcité », et ceux qui seraient plus mous, indulgents... et donc naturellement au mieux des « idiots utiles » de cet islamisme radical, au pire des complices. Mais cette manière de poser le problème est d’une bêtise totale. Elle manifeste un tel premier degré dans la perception de la réalité qu’elle est une forme d’illettrisme, d’incapacité de la lire. Et ce n’est pas le fait qu’elle soit constamment répétée qui lui donne une once de validité. Dans un siècle, je parie qu’il y aura une sorte de « devoir de mémoire » pour fustiger pareille imbécilité... et/ou instrumentalisation politique. Il suffit d’étudier le jugement qu’aujourd’hui nous portons sur le passé pour postuler que le jugement de l’histoire distinguera ceux pour qui la condamnation de l’islamisme radical permettait de ne pas porter de regard critique sur leur propre camp et d’opposer un Occident idéal, que l’on ne décrypte pas, à l’islamisme radical réel, et ceux qui refusaient un piège aussi grossier, ou du moins apparaissant tel avec le recul du temps.

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