Jean Baubérot
Professeur émérite de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité » à l’Ecole pratique des Hautes Etudes. Auteur notamment de deux « Que sais-je ? », La laïcité expliquée à M. Sarkozy (Albin Michel) et (avec M. Milot) Laïcités sans frontières (le Seuil).
Abonné·e de Mediapart

106 Billets

1 Éditions

Billet de blog 27 juin 2022

Sous les pavés, la plage avec quelques ruminations hérétiques

Bientôt chacun va prendre ses quartiers d’été. Cela ne doit nullement impliquer de mettre en sommeil ses grammes de cerveau disponible. Voilà, en tout cas, en exclusivité mondiale, quelques ruminations dont le but premier consiste à en susciter d’autres. Chère lectrice, cher lecteur, ruminez sous vos parasols, trouvez des miettes hérétiques !

Jean Baubérot
Professeur émérite de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité » à l’Ecole pratique des Hautes Etudes. Auteur notamment de deux « Que sais-je ? », La laïcité expliquée à M. Sarkozy (Albin Michel) et (avec M. Milot) Laïcités sans frontières (le Seuil).
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bientôt chacun va prendre ses quartiers d’été. Cela ne doit nullement impliquer de mettre en sommeil ses grammes de cerveau disponible. Peut-être, est-il possible, au contraire, dans ce moment de détente, de se montrer plus libre pour quelques ruminations hérétiques, c’est-à-dire qui ne refoulent pas les pensées non mainstream qui vous traversent la tête, celles qui s’évadent quelque peu des cadres de penser ordinaires.

Voilà, en tout cas, en exclusivité mondiale comme toujours, pour les adeptes du Blog !, quelques ruminations dont le but premier consiste à en susciter d’autres. Chère lectrice, cher lecteur, ruminez sous vos parasols, trouvez des miettes hérétiques !

Différence entre réalité et actualité : la tourneuse (ou le tourneur) de pages constitue un élément indispensable d’un concert où elle/il doit avoir, à la fois, une très bonne connaissance musicale, une très bonne maitrise du morceau joué, pour ne pas commettre d’impair et, en même temps, la tourneuse/le tourneur de pages doit s’adapter au virtuose : certains de ces derniers veulent que l’on tourne la page quelques notes à l’avance, d’autres au tout dernier moment. Et lors des applaudissements (de l’actualité donc et de la reconnaissance sociale) : la tourneuse ou le tourneur de pages reste dans l’ombre, constitue l’angle mort. Pourtant sans elle/il le concert serait un four, le train n’arriverait pas à l’heure. Partie émergée de la réalité sociale, celle qui ne fait pas actualité.

L’homme blanc n’existe pas. On dit que la race est une construction sociale liée au pouvoir, preuve en est « le blanc ne sait pas qu’il est blanc ». OK, je comprends ce que l’on veut signifier par-là, mais je ne suis pas d’accord avec la « preuve » donnée : le « blanc » (qui peut, en fait, revendiquer implicitement ou explicitement d’être tel, quand il est de droite dure, comme c’est de plus en plus le cas aujourd’hui) n’est pas du tout … blanc : sa peau est d’une des nombreuses nuances du rose pale, et/ou du jaune-rose, ou quelque chose d’approchant, bref le pseudo blanc est coloré. Preuve en est : on dit :  un tel « est blanc de peur » : comment serait-il blanc de peur s’il était blanc au départ ? Ou encore, on énonce : « elle est malade, elle est toute blanche ! » : comment sa blancheur serait-elle symptôme de maladie s’il s’agissait de sa couleur normale ? D’ailleurs, mettez un pseudo blanc devant une feuille blanche ou un mur blanc et la différence vous sautera aux yeux ! Moralité : le terme même de « blanc » est implicitement raciste.

Le combat le plus difficile à mener contre soi-même consiste à ne pas essentialiser les cons (qui, eux, essentialisent à tour de bras, comme des cons qu’ils sont !). Il faut assumer pleinement le paradoxe : un vrai con peut être (presque) intelligent par ailleurs. Et si on n’arrive pas à penser cela, à le ruminer, à l’intégrer dans sa manière d’appréhender autrui, on devient soi-même un frère (ou une sœur) ennemie.e du con. Mais, bordel de merde, que c’est dur, dur  (il y a beaucoup de cons tellement cons !)

Gros mots = il ne s’agit pas, à mes yeux, des mots grossiers (dont un Brassens a fait un usage virtuose) mais les expressions et termes continuellement invoqués, de façon fondamentaliste, comme ayant valeur d’évidence, et en oubliant qu’il s’agit de termes boomerang permettant de court-circuiter ou de clore le débat, de rétrécir au maximum l’horizon intellectuel, d’avoir une hypocrisie structurelle, et très souvent ces mots constituent des masques générateurs de boucs émissaires. Leur prolifération, cette dernière décennie, ont fait que la seule personne qui semblait sûre d’être au second tour était une Le Pen. Il est urgent de les décrypter, de faire preuve à leur égard de « l’esprit critique » qui est, par ailleurs, revendiqué. Bref de ne plus servir la soupe au Lepénisme, largement entendu. Problème : la communication de masse oblige presque à ce simplisme du 1er degré.

Valeurs de la République = une expression xénophobe ? La virilité, la croyance d’une supériorité des hommes sur les femmes figurait parmi les valeurs de la République au début du XXe siècle. Donc, il s’est produit une inversion de valeurs, invoquées pourtant comme des absolus. D’autres « valeurs » sont aujourd’hui totalement oubliées. Ainsi, l’invocation du débat démocratique qui serait le must des réunions publiques (en fait, un rituel qui se terminait toujours par la victoire de l’organisateur de la réunion). Cette évocation a fait en sorte que beaucoup de républicains laïques estimèrent consentir à une dérogation très importante aux valeurs de la République en acceptant, en 1905, que, dans les cérémonies religieuses l’officiant ne puisse pas être contredit.

 Au 1èr rang des valeurs de la République pour Jaurès se trouvait « La République sociale » ; pour lui ou la République est concrètement et effectivement sociale, ou elle n’est pas la République. Cela revient aujourd’hui à dire que la 1ère valeur de la République serait d’être concrètement et effectivement anti-discriminante. Et comme elle ne l’est pas, elle doit devenir la République. Mais l’expression « valeurs de la République » n’est pas utilisée comme un horizon, beaucoup plus comme une caractéristique substantialiste : La République a des valeurs, elle les possède.

C’est implicitement signifier qu’il ne s’agirait pas des mêmes valeurs que celles de la Belgique, de la Hollande, de l’Espagne, de pays scandinaves (sans parler, naturellement, du Royaume Uni). Et, de plus, en fait, c’est « la » République, sous-entendu « française ». Ce n’est pas la République italienne par exemple. D’ailleurs, on étonnerait beaucoup les Italiens en leur affirmant que leurs valeurs sont fondamentalement divergentes de celles des Espagnols ! Ce n’est pas, naturellement, la République américaine, au contraire, dans cette perspective, on oppose volontiers France et pays anglo-saxons, la monarchie britannique et la république américaine mises dans le même sac. Cela signifie, en fait, qu’il s’agisse de monarchie ou de république n’a que peu d’importance.

Donc, si on gratte un peu, cette expression signifie : « les valeurs de la France » ; elle implique la croyance stupide que la France possède des valeurs spécifiques, divergentes de celles d’autres démocraties, des valeurs que l’on ne retrouverait nulle part ailleurs. C’est donc, de fait, une expression structurellement xénophobe, mais qui cache bien son double jeu, et est, en conséquence, structurellement hypocrite. Comment peut-on avoir la naïveté de penser que l’on va développer une ouverture culturelle à l’Europe en bassinant les gens avec les « valeurs de la Rrrrpublique ». On fait, au contraire, le jeu du populisme nationaliste.

Communautarisme : on pourrait appliquer à cette expression la manière dont les nouveaux outils numériques développent l’entre-soi. Ainsi, lire des livres sur Kindle constitue à la fois un progrès et comporte le risque de disparition à terme des librairies et des libraires, avec tout ce que cela implique comme disparition du furetage qui est découverte, ouverture. De façon générale, les algorithmes vous enfoncent dans le trou de vos aprioris.

Lettre d’Aimé Césaire à Gérard Noiriel : Lecture dans Le Monde du 25 juin, du texte de Nicolas Truong : « Pap Ndiaye. Réconcilier la nation ». Truong cite le Blog de l’historien Gérard Noiriel, critiquant Pap Ndiaye parce qu’il aurait « tendance à placer sur un plan d’égalité la race et la classe alors que le milieu socio-économique (selon Noiriel) joue un rôle déterminant dans le destin social des individus ». Puis, plus loin, pour illustrer la volonté de Pap Ndiaye de « prolonger une longue histoire culturelle, intellectuelle française », Truong cite assez longuement la lettre d’Aimé Césaire à Maurice Thorez, le 24 octobre 1956, où l’écrivain-député explique pourquoi il quitte le parti communiste. A la relecture, on est frappé par le fait que, sans changer un seul mot, cette lettre d’Aimé Césaire à Maurice Thorez pourrait être, tout aussi bien, une lettre à … Gérard Noiriel.

Le droit à la différence. L’universalisme français et les juifs : la version française de l’ouvrage fondamental de Maurice Samuels vient de paraitre aux éditions La Découverte. Il faut lire ce livre qui montre que l’universalisme républicain, et plus particulièrement la Révolution française, n’a pas toujours eu l’aspect monolithique et forcément « universalisme abstrait » que les partisans du Rrrrépublicanisme  prétendent de façon très péremptoire être son trait constitutif. Samuels montre, notamment, que la fameuse phrase de Clermont-Tonnerre (tout aux juifs comme individus, rien comme nation) est mal comprise. C’est typiquement le livre ‘sérieux’ que l’on peut dévorer à la plage, à cause de sa clarté d’écriture et parce qu’il est composé de plusieurs études, qu’il est possible de lire séparément. On peut donc arrêter sa lecture, à la fin d’un chapitre, pour reluquer beaux mecs et belles nanas ! Et, outre l’étude que je viens d’évoquer (« La Révolution reconsidérée. A l’origine d’un universalisme pluraliste »), je signalerai comme particulièrement intéressantes (parce qu’assez inattendues) celle sur « Rachel Félix à la Comédie Française. Le triomphe d’une étoile juive française » et celle sur « le ‘juif’ dans La Grande Illusion. L’universalisme inclusif de jean Renoir. »

Seul bémol : parfois la traduction d’Olivier Cyran n’est pas bonne : elle est fidèle quand elle devrait être une « belle infidèle » (selon l’heureuse expression d’Hubert Nyssen) : ainsi, pour évoquer la loi de séparation, Samuels écrit à plusieurs reprises : « the Combes law », preuve que cette erreur (qui, à son insu, nie le libéralisme de la loi) perdure toujours. Cyran aurait dû traduire, « la loi de 1905 ».

En revanche, cette traduction est infidèle, bien à tort, sur deux points très révélateurs de l’absence d’habitus pluraliste de la culture française dominante.                                                                                             

D’abord, dans l’introduction il est parlé (p. 8) du fait que les « minorités religieuses, protestantes et juives se voyaient exclues de certains droits accordés aux chrétiens. » Bien sûr, ce terme de « chrétien » qui met les protestants hors du christianisme et confond christianisme et catholicisme, ne figure pas dans le texte original (cf. 3 de The Right to Difference. …). Ensuite, plus grave, alors que Samuels écrit  « the separation of churches and the state », mettant bien un « s » à « churches » (p. 96 et 115), Cyran traduit : « la séparation de l’Eglise et de l’Etat » (p. 171 et 202), ce qui est typique d’une négation implicite des minorités religieuses ; un paradoxe dans la perspective même du livre, mais qui montre à quel point les Français se trouvent gangrénés par une culture dualiste. Dommage. Mais il faut, quand même, lire cet ouvrage, qui décrypte bien « les ambivalences de l’universalisme français ».

Mon but dans la vie : tenter de ne pas trop essuyer mes pieds sur le paillasson déjà souillé des idées reçues de mon temps !

Etc : à vous de continuer …

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Conjoncture
Le nouveau plein emploi n’est pas le paradis des travailleurs
De l’emploi, mais des revenus en berne et une activité au ralenti. La situation est complexe. Pour essayer de la comprendre, Mediapart propose une série de deux articles. Aujourd’hui : pourquoi le nouveau plein emploi ne renforce pas la position des salariés.
par Romaric Godin
Journal — Conjoncture
Le lien brisé entre emploi et inflation
Notre premier épisode sur les mirages du plein emploi: pourquoi l’embellie de l’emploi ne permet-elle pas une hausse des salaires réels ?
par Romaric Godin
Journal — Climat
Face au chaos climatique, le séparatisme des riches
Alors que des milliers de Français sont évacués à cause des incendies, que d’autres sont privés d’eau potable voire meurent au travail à cause de la chaleur, les ultrariches se déplacent en jet privé, bénéficient de dérogations pour pouvoir jouer au golf et accumulent les profits grâce aux énergies fossiles. Un sécessionnisme des riches que le gouvernement acte en perpétuant le statu quo climatique.
par Mickaël Correia
Journal — Écologie
La sécheresse fait craquer de plus en plus de maisons
Depuis 2015, les périodes de sécheresse s’enchaînent et affectent les sols argileux. Plus de 10 millions de maisons en France sont sur des zones à risque et peuvent se fissurer. Un enjeu à plusieurs dizaines de milliards d’euros pour les assurances.
par Daphné Gastaldi (We Report)

La sélection du Club

Billet de blog
DragRace France : une autre télévision est possible ?
Ce billet, co-écrit avec Mathis Aubert Brielle, est une critique politique de l'émission DragRace France. Il présente la façon dont cette émission s'approprie les codes de la téléréalité pour s'éloigner du genre en matière de contenu et de vision du monde promue.
par Antoine SallesPapou
Billet de blog
33e Festival de Fameck - Mounia Meddour, Présidente du jury et l'Algérie, pays invité
L’édition 2022 du Festival du Film Arabe de Fameck - Val de Fensch (qui se tiendra du 6 au 16 octobre) proposera sur onze jours une programmation de 30 films. La manifestation mettra à l’honneur l’Algérie comme pays invité. Le jury longs-métrages du festival sera présidé par la cinéaste Mounia Meddour.
par Festival du Film Arabe de Fameck
Billet de blog
« As Bestas » (2022) de Rodrigo Sorogoyen
Au-delà de l’histoire singulière qui se trouve ici livrée, le réalisateur espagnol permet une nouvelle fois de mesurer combien « perseverare » est, non pas « diabolicum », comme l’affirme le dicton, mais « humanissimum ». Et combien cette « persévérance » est grande, car digne de l’obstination des « bêtes », et élevant l’Homme au rang des Titans.
par Acanthe
Billet de blog
« Les Crimes du futur » de David Cronenberg : faut-il digérer l'avenir ?
Voici mes réflexions sur le dernier film de David Cronenberg dont l'ambition anthropologique prend des allures introspectives. Le cinéaste rejoint ici la démarche de Friedrich Nietzsche qui confesse, dans sa "généalogie de la morale", une part de cécité : "Nous, chercheurs de la connaissance, nous sommes pour nous-mêmes des inconnus, pour la bonne raison que nous ne nous sommes jamais cherchés…"
par marianneacqua