La manifestation de dimanche du collectif Jour de colère le montre : l’interdiction de la première version du spectacle de Dieudonné n’a nullement réglé le problème des manifestations antisémites en France. La façon dont cette affaire a été gérée a plutôt aggravé les choses : quenelles, chanson Shoah ananas, et même semble-t-il des pancartes « Juif fout le camp, la France n’est pas à toi » ont fleuri à cette manifestation. Au même moment, l’Observatoire national contre l’islamophobie indique que les « actes islamophobes ont enregistré une hausse de 11,3 % en 2013 » (Le Parisien, 26 janvier 2014). La France est toujours en proie à de violentes haines contre certains de ses citoyens.

Lors de l’affaire Dieudonné, un article du site internet Le Plus citait un propos de Bernanos : « Hitler a déshonoré l’antisémitisme. » Phrase monstrueuse pour le citoyen, phrase significative à décrypter pour l’historien et le sociologue. Elle rappelle que l’antisémitisme n’est certes pas né avec la folie d’Hitler, qu’il a connu auparavant certains pics en France, notamment au tournant du XIXe et du XXe siècle et dans les années trente. Et cela y compris dans la « bonne société » : selon Gérard Noiriel, dans cette dernière période, une des professions qui contenait le plus d’antisémites était la profession médicale !

Il est possible, alors, de paraphraser Bernanos en écrivant : il a fallu Hitler et ses horreurs pour déshonorer l’antisémitisme auprès de « l’élite », et d’une grande partie de ce que l’on appelle « l’opinion publique ». Et encore, ce ne fut pas immédiat. A la question de l’Ifop : « Les juifs sont-ils des Français comme les autres ?», 64% des sondés répondaient « non » en 1946, après la Libération et le rétablissement de la République. Ce chiffre est de 13% en 2012 (à la même question, en remplaçant « juifs » par « musulmans », 30% répondent : « non », et ce chiffre est en augmentation). On peut estimer que cette baisse (même si elle n’est pas satisfaisante, loin de là, mais ce qui obtient moins de 15% dans un sondage est généralement tenu pour marginal) est effectivement due à une meilleure connaissance de ce qu’a été la barbarie hitlérienne.

Mais si cette hypothèse possède une certaine validité, la situation me semble rester particulièrement malsaine. Et, pour préciser ma pensée et ne pas donner lieu à mésinterprétation, j’ajoute : ce qui a été fait pour faire connaître la Shoah est, à la fois, totalement nécessaire et radicalement insuffisant. Radicalement insuffisant : le mal n’est, alors, toujours pas attaqué à la racine car on risque toujours d’oublier cette vérité première : il n’y a nullement « besoin » d’un Hitler pour que l’antisémitisme soit déshonorant ! Et tous les autres minoritaires ont droit à ne pas être en proie au racisme et à la xénophobie, ils ont ce droit avant que ces haines ne provoquent des millions de victimes. Il faut donc tout faire pour en finir avec cette ronde infernale des boucs-émissaires, de la stigmatisation et de l’amalgame. Il faut considérer comme un combat prioritaire, la lutte contre ce qui transforme des minorités en « excellents porte-manteaux pour les anxiétés collectives » (Albert Memmi).

Il me semble que prendre le problème à la racine serait à la fois d’agir énergiquement pour développer l’empathie, ce qui permettrait de réduire la « concurrence victimaire » actuelle, et d’expliquer inlassablement pourquoi toute essentialisation est une « tentation obscurantiste » dont chacun doit se prémunir (si on veut utiliser ce vocabulaire, au moins que l’on quitte l’optique de « l’obscurantiste, c’est l’autre !»). Développement de l’empathie, lutte contre tout schéma essentialisateur : voilà un beau programme pour « l’enseignement laïque de la morale », programme qui clouerait le bec à ceux et celles qui croient qu’un tel enseignement sera forcément réactionnaire !

Comme Martin Luther King, « I have a dream ». J’ai cité Albert Memmi et je souhaiterais que son roman La statue de sel, portrait d’un juif et d’un colonisé, soit largement diffusé dans et hors l’école, devienne le livre de chevet de maints adolescents, et adultes. Le récit de ce jeune homme « indigène dans un pays de colonisation, juif dans un univers antisémite, Africain dans un monde où triomphe l’Europe » peut s’avérer extraordinairement parlant à des tas de personnes très diverses. Memmi montre remarquablement à quel point tout un chacun est la résultante personnelle, l’enchevêtrement original d’identités plurielles. « Je ne suis pas simplifiable » découvre le héros du livre. Albert Camus répond en écho dans la préface de l’ouvrage en indiquant « l’impossibilité d’être quoi que ce soit de précis ». Mais le roman est aussi la découverte de soi-même, et du « sens de [sa] vie » par un être humain, et en quoi un « déchirement essentiel » peut devenir source de création.

Oui, prendre le problème à la racine, au sujet de l’antisémitisme comme de toute autre forme de racisme et de phobie, c’est trouver des instruments qui aident les gens à se réconcilier avec eux-mêmes et, ainsi, à devenir imperméables aux discours de haine, quel que soit le déguisement qu’ils revêtent.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.