L’école devrait-elle apprendre aux élèves à débattre en leur permettant d’exprimer leurs propres convictions ? Contre une formule lapidaire de la Charte de la laïcité, j’ai rapidement répondu « oui » dans un « P.S. » de ma dernière Note. Cela a suscité des réactions dont celle, argumentée, d’un autre blogueur de Mediapart : Deus Arderit. Ce débat est important et, en cette année du centenaire de la mort de Jaurès, on peut verser au dossier la pensée du leader socialiste sur l’école laïque. Il ne s’agit pas de s’en prévaloir comme si elle définissait une orthodoxie en la matière. Mais, pour ma part, ses discours et ses articles ont enrichi ma propre réflexion. Je vais donc m’en servir comme un apport qui permet de mieux expliquer les choses. Ensuite, je prendrais position sous ma propre responsabilité.

Comme souvent, la mémoire sociale privilégie une formule dans les discours d’un personnage historique. Pour Jaurès, on a surtout retenu son célèbre propos « Il n’y a que le néant qui soit neutre ». Je l’ai très souvent entendu citer par des profs (notamment certains profs de philo) pour justifier l’aspect engagé de leurs cours. Quitte à ce que 5 minutes plus tard, ils se montrent très stricts sur la... neutralité à imposer aux élèves. Mais laissons là cette inconséquence pour décortiquer un peu plus à fond le point de vue jaurèsien.

Si Jaurès a abordé la question de l’école laïque tout au long de sa vie publique, c’est après la loi de 1905 qu’il s’est exprimé le plus régulièrement, notamment en 1908 et 1910. Cela dans un contexte très précis. La loi séparant les Eglises et l’Etat avait été refusée par le pape en août 1906, créant une situation en apparence inextricable. Pourtant, en deux ans, Briand et ses amis réussirent à faire fonctionner pacifiquement la séparation, à rendre, selon la formule utilisée par Briand lui-même, l’Eglise catholique « légale malgré elle ». Les catholiques intransigeants sont frustrés : ils espéraient une « franche persécution » qui, espéraient-ils, aurait revitalisé l’Eglise catholique. La pacification laïque ne leur convient pas du tout (pas plus qu’aux laïques intransigeants d’ailleurs !). Ils relancent donc le conflit scolaire et accusent l’école laïque de ne pas être vraiment neutre.

Jaurès leur répond : si la neutralité consiste « à n’avoir ni doctrine, ni pensée, ni efficacité intellectuelle et morale », alors « il n’y a que le néant qui soit neutre » ! Cependant, précise-t-il, l’école laïque se doit d’être impartiale : « Ce serait un crime pour l’instituteur de violenter l’esprit des enfants dans le sens de sa propre pensée. S’il procédait par des affirmations sans contrepoids, il userait d’autorité et il manquerait à sa fonction qui est d’éveiller et d’éduquer à la liberté. S’il cachait aux enfants une partie des faits et ne leur faisait connaître que ceux qui peuvent seconder telle ou telle thèse, il n’aurait ni la probité ni l’étendue d’esprit sans lesquelles il n’est pas de bons instituteurs » (Revue de l’enseignement primaire et primaire supérieur, 1, 1908). Ferdinand Buisson avait déjà indiqué, cinq ans auparavant au Congrès du Parti radical, qu’il fallait mettre l’enfant « en face d’affirmations diverses, d’opinions contraires, en présence du pour et du contre, en lui disant compare et choisis toi-même ». Jaurès et Buisson sont, là, sur la même longueur d’onde.

Jaurès reprend sa proposition d’un « enseignement impartial » dans son célèbre discours Pour la laïque (21-24/1/1910). Si le titre (donné par son éditeur) est souvent cité, le discours a été peu lu. Et pour cause : il est long et foisonnant. Pourtant certaines idées se dégagent. Pour la question envisagée ici, Jaurès rappelle que l’enseignement de l’école catholique condamne sans nuance les Lumières et la Révolution. L’école laïque devrait-elle enseigner un contenu inverse ? Que nenni ! Il lui faut enseigner une « histoire sereine » qui sache « reconnaitre dans le présent la force accumulée des grandeurs du passé et le gage des grandeurs de l’avenir ». Et il ne craint pas, face aux vives attaques catholiques, de se montrer critique à l’égard du conformisme de certains manuels de l’école laïque. On y trouve « une sorte d’admiration un peu complaisante et béate pour les choses d’aujourd’hui qui est injurieuse pour le passé et stérilisante pour l’avenir ». Il reproche notamment à ces manuels d’indiquer complaisamment que sous l’Ancien Régime « les riches vivaient dans des palais splendides et les pauvres végétaient dans des taudis ». En lisant cela, un « fils du peuple venu à l’école par le détour de nos riches avenues et sortant de ces pauvres taudis où sont accumulées tant de familles ouvrières », ne manquera pas de se dire : « Eh bien ! et aujourd’hui ? »

Et oui, les élèves ne sont pas passifs, ils réfléchissent par eux-mêmes et ruminent beaucoup de choses à partir de leurs propres expériences, des multiples propos qu’ils entendent en divers lieux. Ils passent les discours qu’ils reçoivent, y compris ceux des enseignants et de l’administration,  au crible de leur propre pensée. C’est pourquoi j’ai déjà consacré une Note entière à la Charte, à son côté pitoyable car ses pétitions de principes, si belles soient-elles, ne peuvent paraître qu’hypocrisie et déni de réalité aux élèves quand l’école augmente les inégalités au lieu de les réduire. J’invite les internautes à relire l’ensemble de la Charte avec un esprit critique analogue à celui de Jaurès à l’égard des manuels laïques. Chacun pourra le constater, l’effet est ravageur !

J’en viens maintenant aux objections de Deus Aderit. Bizarrement, il isole mon « P.S. » du reste de ma Note or, si je n’ai pas été plus explicite, c’est justement parce qu’il me semble que la Note elle-même répond en bonne part, à l’avance, à ses objections. Pour prendre exemple parmi d’autres, il est très curieux de prétendre qu’accepter un débat présuppose la croyance en une égalité de savoir entre enseignants et élèves. Ce n’est pas du tout mon point de vue. J’ai comparé la rigidité collective de l’institution scolaire (en dépit des « intelligences individuelles » de nombre d’enseignants) à l’évolution qui s’opère, malgré les nombreuses résistances, dans l’institution médicale. Cette évolution ne rend pas le médecin et le patient égaux face aux savoirs médicaux. Cela rend le malade co-responsable de ses soins, ce qui est totalement différent ! Le rôle passif donné à l’élève dans la structure d’enseignement en France est régulièrement dénoncé. C’est un objet d’étonnement de la part des étrangers qui viennent passer quelques années chez nous, et d’appréhension pour les parents français qui reviennent dans leur pays après avoir scolarisé leurs enfants à l’étranger. Il faut peut-être se poser la question d’un lien entre ce rôle et les piètres résultats de l’école, le fait que, malgré les incantations idéologiques, elle développe chez ceux qu’elle prétend enseigner un esprit beaucoup plus conformiste que critique.

En fait, plus l’enseignant a effectivement une bonne maîtrise de son savoir, plus il peut accepter le débat à l’intérieur de la classe. Cela lui permet d’abord de mieux vérifier si ce qu’il dit est bien compris, ensuite de connaître à partir de quel background les élèves reçoivent ce qu’il leur dit, enfin, et c’est peut-être le plus important, de travailler avec eux sur la différence entre démarche de connaissance et expression des convictions, et parfois leur articulation complexe. Mais, malheureusement, un certain nombre d’enseignants que j’ai rencontrés ne sont pas eux-mêmes au clair sur ce sujet et c’est bien là le plus grave problème. Comme je l’ai indiqué au début, ils prennent prétexte de la formule “ seul le néant est neutre ” pour tenter de faire passer leurs propres convictions, se montrer partiaux, bref adopter une attitude exactement contraire à celle prônée par Jaurès. Certains me sortent des stéréotypes du style « l’objectivité absolue n’existe pas » pour refuser la possibilité de l’objectivation. Autant dire que la richesse absolue n’existant pas, un SDF est aussi argenté que Serge Dassault ou Elisabeth Badinter ! Et, étrangement, les mêmes se réclament parfois d’un « pur savoir » (donc d’une objectivité absolue !) face aux élèves qui, eux, seraient dans l’absence de savoir. Apprendre aux élèves, à travers le débat, la consistance et la relativité de l’objectivité (ce qui fait qu’il y a progression des savoirs, et qu’un savoir ne doit pas être dogmatiquement reçu) est ce qu’il a de plus passionnant dans l’enseignement, et cela du primaire au supérieur, même si cela ne met pas en jeu la même pédagogie. 

Il est essentiel que les élèves ne gardent pas pour eux ce qu’ils pensent sans avoir la possibilité de l’exprimer, y compris (surtout, ai-je envie d’écrire) quand il s’agit de préjugés, de choses fausses, de répétition de stéréotypes sociaux. L’exemple pris par Deus Aderit d’un élève qui, via Dieudonné, croirait aux stupidités de Faurisson me semble significatif. Quelle bonne occasion d’apprendre aux élèves le b a ba de la démarche historique (et non plus seulement d’enseigner un contenu, souvent pris à l’insu du prof. comme une vérité dogmatique), de démonter la pseudo argumentation révisionniste. Pierre Vidal-Naquet l’a admirablement fait pour le grand public dans Les assassins de la mémoire (La Découverte, 1987). Et, certes, des organisations sont devenues de « vraies ‘pro’ de la communication ». Mais, cher Ami, pas seulement des organisations religieuses, loin de là. Chaque jour, enfants et adultes, nous sommes tous sous le joug de ‘pros de la com’ et, selon moi, c’est précisément une des missions principales de l’école aujourd’hui d’être capable d’affronter ce défi. Imposer silence aux élèves, c’est pratiquer la politique de l’autruche, c’est abandonner les élèves à leurs ruminations solitaires. Apprendre, par l’expérimentation discursive, à ne pas confondre conviction et connaissances, à trier dans la continuelle formation permanente que propose aujourd’hui la communication de masse (que ce soit dans des publications papier ou sur la Toile) entre ce qui est sérieux, intéressant, enrichissant et ce qui est frelaté : voilà ce qui devrait être l’essentiel pour l’école aujourd’hui.

Mais cela nécessite qu’elle sache aussi être critique sur elle-même, aspect singulièrement absent, malheureusement, de la Charte de la laïcité.

 

France2, mercredi 26 mars 2014. France2, mercredi 26 mars 2014.
PS : Mercredi 26, au 20 Heures de France 2  la caméra s’attarde sur George Pau-Langevin sortant du Conseil des Ministres, avec un commentaire concernant Yamina Benguigui. L’erreur est très excusable vu que les Maghrébins, surtout quand ils sont Guadeloupéens, se ressemblent tous !

 

 

 

 

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