Comme la République, la laïcité de 1905 est sociale

Commentant ma dernière note, Art Monica affirme que les clivages autour de la laïcité sont «complètement obsolètes» car «l’oligarchie financière est en train de tous nous broyer en Europe» et Jacques Bolo lui répond qu’elle cultive l’art de «faire diversion».

Commentant ma dernière note, Art Monica affirme que les clivages autour de la laïcité sont «complètement obsolètes» car «l’oligarchie financière est en train de tous nous broyer en Europe» et Jacques Bolo lui répond qu’elle cultive l’art de «faire diversion». Comment dépasser cette alternative? Simplement en rappelant que, dès son établissement, la morale laïque a insisté sur la solidarité. Et, en 1905, deux conceptions de la laïcité se sont opposées. Celle d’une bonne partie des membres du parti radical, défenseurs d’une laïcité focalisée sur elle-même et celle de Jaurès. Ce dernier  souhaitait une laïcité accommodante, une laïcité de liberté et de raison, pour pacifier le pays. La pacification de ce que l’on qualifiait de «question religieuse» avait pour but, selon le leader socialiste, que «la démocratie puisse se donner tout entière à l’œuvre immense et difficile de réforme sociale» (La Dépêche du Midi, 15 août 1904).

Dans cette perspective, Jaurès fait adopter le vote décisif de l’Article 4 de la loi de séparation, où la République respecte les «règles d’organisation générale» que se sont données les différents cultes; cela contre la majorité des députés radicaux. Les problèmes que Jaurès voulait, notamment, voir résoudre concernaient les retraites ouvrières et l’impôt sur le revenu. La gauche était au pouvoir depuis 1902 mais, focalisée sur la laïcité, elle ne s’était pas attaquée à ces questions qui figuraient pourtant dans son programme. Un exemple à méditer pour les sénateurs socialistes d’aujourd’hui qui, ayant conquis la majorité au Sénat, n’ont rien trouvé de plus pressé que de faire adopter une loi visant les assistantes maternelles à domicile, proposée par une collègue radicale de gauche!

La République, selon la Constitution, est «indivisible, laïque, démocratique et sociale». Les quatre adjectifs sont en interaction. Comme la République, la laïcité, en France, est donc «sociale». A contrario, la laïcité kémaliste turque a échoué, faute d’avoir été sociale (et démocratique). Les réseaux de solidarité se sont développés à partir des mosquées. Et aujourd’hui, affirme la Commission Stasi, en 2003, «la laïcité n’a de sens et de légitimité que si l’égalité des chances est assurée en tous points du territoire». Rude tâche toujours à accomplir! Mais alors, me direz-vous, pourquoi insister tellement sur 1905? Il y a à cela trois raisons.

Première raison, ce blog fait partie d’un ensemble. Ce n’est pas un hasard s’il est publié sur le site Mediapart. La lutte contre la domination de «l’oligarchie financière» fait partie des préoccupations majeures de l’équipe de journalistes qui animent ce site. Et j’en suis ravi. Mais, pour ma part, je parle de ce qui est ma compétence, et du domaine où je peux donner un apport lié à un savoir. Cela ne signifie pas que la laïcité soit la seule préoccupation de mon existence, mais seulement que c’est celle que j’ai le plus travaillé professionnellement et intellectuellement. Et aujourd’hui, en France, une certaine conception de la laïcité sert de cache-sexe pour ne pas lutter contre les discriminations, voire les aggraver. Il est donc important de déconstruire cette conception et de montrer que, contrairement à ce que certains disent (à l’extrême droite, dans la droite dure, mais aussi parfois au centre et même à gauche), cette laïcité tourne le dos à la philosophie politique de la loi de 1905.

Car, seconde raison, écoutez un peu les politiques et les militants laïques: ils ne cessent d’invoquer la loi de 1905, de s’y référer et même de la révérer. Je me situe donc par rapport à un discours dominant. Je tente de quitter cette évocation, devenu presque un rite républicain, pour dire: «OK, vous parlez de 1905, eh bien parlons-en vraiment. Examinons un peu précisément ce qui s’est passé. Sortons de ce tour de passe-passe où l’on met en avant la loi de 1905 pour mieux l’escamoter ensuite.» Alors, dans ma dernière note, j’ai pris l’exemple de l’Article 28, parce qu’il est le plus «hard» concernant la neutralité. Mais je rassure Emmanuel Esliard, je n’ai pas confondu «propriété privée» et «liberté individuelle », d’abord parce que justement,  pour le socialiste Briand, la première dépendait de la seconde. Ensuite et surtout, parce que d’autres débats établissent la liberté individuelle et même la liberté collective de manifestations religieuses sur la voie publique.

Il y a, en premier lieu, le refus de l’amendement sur l’interdiction du port du vêtement ecclésiastique (= la soutane) dans l’espace public, donc le port d’un signe religieux très ostensible qui n’a pas été considéré comme faisant partie du «commun» mais bien du «volontaire et libre». Et les attaques contre cette tenue employaient des arguments très analogues à ceux d’aujourd’hui. Je n’ai pas développé cet aspect, l’ayant déjà traité dans mon dernier ouvrage La laïcité falsifiée (p. 185-188). Au même moment (on ne s’est donc pas lu l’un l’autre), un juriste, Pierre-Henri Prélot, a publié un article sur «Les signes religieux et la loi de 1905» (dans la revue Société, Droit et Religion, éditions du CNRS) qui rejoint tout à fait ce que j’ai moi-même écrit. Pour ceux qui veulent approfondir, nous concluons tous les deux à un néo-gallicanisme (le gallicanisme ayant été, sous diverses formes, la politique religieuse de la France de Philippe le Bel à Emile Combes, et 1905 a rompu avec cette optique).

Il y a, en second lieu, l’Article 27 de la loi, portant sur «les manifestations extérieures d’un culte» sur la voie publique. La Commission parlementaire ne souhaitait pas les autoriser car elles étaient, à l’époque, souvent source de troubles et les manifestations politiques socialistes étaient souvent elles-mêmes sévèrement réprimées. Mais un député fait remarquer que c’est en contradiction avec l’Article 1 qui indique que la «République garantit le libre exercice du culte» et dépose un amendement. Malgré le fait qu’il soit rapporteur de la dite Commission, Briand donne un coup de  pouce à cet amendement en affirmant: «C’est certain, il (= l’Article 1) domine toute la loi.» Un député radical (par ailleurs protestant) cherche alors à maintenir les limitations imposées aux processions par le régime concordataire (elles étaient interdites là où existaient des édifices religieux d’autres cultes). Peine perdue, l’amendement est adopté et les manifestations  extérieures des cultes sur la voie publique sont plus libres après 1905 qu’auparavant.

Enfin, troisième raison de reparler de 1905: si de tels faits valent la peine d’être rapportés, c’est que, élaborée dans un contexte très conflictuel qui tirait la France vers le bas, la loi de séparation des Eglises et de l’Etat (et non «de l’Eglise et de l’Etat», Hector Carignan: la France était déjà diverse!) a réussi à dépasser ce contexte, à opérer une sortie par le haut. Comme la Déclaration des droits de 1789, elle comporte des éléments d’universalité. A l’époque, ses différents articles, issus de majorités variables, n’ont vraiment satisfait personne et, à la fin des débats, Briand se retrouve quasiment seul pour saluer une loi «d’équité, combinant justement les droits des personnes et l’intérêt des Eglises avec les intérêts et les droits de l’Etat». A droite on regrette la fin du Concordat, à gauche on adopte la loi mais en parlant de la modifier bientôt (= de la durcir). Plus de cent ans plus tard, non seulement on s’y réfère mais elle est toujours, avec la jurisprudence qui en découle, la loi fondamentale de la laïcité républicaine. C’est pourquoi elle n’appartient pas seulement à l’histoire, elle fait partie de l’historicité de notre aujourd’hui. La philosophie politique qui la sous-tend peut constituer un instrument pour résoudre des problèmes, des tâtonnements liés à l’accentuation de la pluralité culturelle de la France

C’est pourquoi aussi, il faut l’appliquer partout. Quelle belle preuve d’a priori sans fondement que le faux procès fait par plusieurs commentateurs, qui ont lu quelque chose qui n’existait pas dans ma Note: à savoir que je serais pour le maintien du Concordat en Alsace-Moselle. Au contraire, j’ai pris publiquement position en écrivant ceci: «Il serait paradoxal qu’inclure la loi de 1905 dans la Constitution induise la constitutionnalisation de sa non-application  en Alsace-Moselle! Pour ne pas aboutir à la coexistence d’une “laïcité positive” et d’une “laïcité restrictive”, un processus devra être entrepris avec les populations intéressées afin que le “droit à la différence” des Alsaciens-mosellans ne continue pas à générer une “différence de droits”» (Le Monde, 27 janvier 2012). Mais il n’est pire sourd que celui qui ne veut rien entendre! A ce propos, le site internet d’une organisation qui se voudrait laïque m’accuse d’avoir «proféré une ânerie» en déclarant: la République «respecte toutes les croyances». Un seul petit détail, ce n’était pas une affirmation mais une citation, de l’Article Ier de la Constitution de la Ve République. Alors, ami, à qui le bonnet d’âne?

La laïcité de 1905 est sociale: laïcité de séparation et laïcité d’intégration ne s’opposent pas, au contraire. Si l’intégration comporte la prise en compte de l’histoire d’un pays, ce sont tous les Français qui doivent s’intégrer à cette histoire, connaître les impasses politico-religieuses qui se sont succédées en France du Moyen-Age à la fin du XIXe siècle et la manière dont 1905 a trouvé une solution équitable à ces conflits. Leur renaissance et les contre-vérités historiques sur 1905 sont liées. Preuve en est les truquages historiques auxquels se livrent Sarkozy et le Haut Conseil à l’Intégration (cf. La laïcité falsifiée, p. 64-75, 78s., 136) pour instaurer une laïcité de désintégration sociale.

Et puisque Gilles Kepel est cité par des commentateurs de ma note, je rappelle qu’il regrette que «la tentation [soit] grande de désigner les immigrés et leurs descendants comme des bouches inutiles, coupables de surcroît, lorsqu’ils sont musulmans, de procéder à l’islamisation de la France en commençant par les enclaves des banlieues populaires –objets à la fois de stigmatisation culturelle et de dénégation sociale». Pourtant, continue-t-il, les enquêtes sociologiques montrent que «nombre de [leurs habitants], musulmans ou non, aspirent à une dynamique leur permettant de participer à la société française, à surmonter les obstacles de l’éducation, et  que la construction de l’identité islamique dans l’Hexagone est traversée de contradictions [et] contribue parfois au lien social» (conclusion de son livre Quatre-vingt-treize, p. 267).

Dernière remarque: laïcité et démocratie supposent le libre débat. Chacun sait que je n’ai pas les mêmes positions que Caroline Fourest. Je suis d’autant plus fermement opposé au fait que certains l’ont empêché de s’exprimer lors d’une table ronde à l’Université de Bruxelles.  Je voulais publiquement le dire. C’est fait.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.