Prochaine création d’une mission sur la morale laïque à l’école d’un côté, travail autour du Professeur Didier Sicard sur la fin de vie et initiatives en vue du mariage pour tous de l’autre: la rentrée s’annoncerait-elle sous le signe d’une refondation de la laïcité, après la double dénaturation (« laïcité positive » et laïcité répressive) que Nicolas Sarkozy lui avait fait subir ? Il faut non seulement l’espérer mais travailler activement pour qu’il en soit ainsi.

Si les coups de fil de journalistes que je reçois sont significatifs, le projet d’un renouveau de la morale laïque à l’école en étonne plus d’un. Pourtant cela me semble constituer une initiative fondamentalement de gauche, un élément de résistance à la domination de l’ultralibéralisme sur la vie quotidienne. Je constate un fait étonnant : depuis des années, une référence rituelle est faite par des personnalités politiques de tous bords à « nos valeurs », les « valeurs républicaines », etc. Et quand il est question de morale laïque, certains rétorquent que cela va contre « le pluralisme moral qui existe dans une société démocratique » et que « l’on est plus sous la Troisième République ».

Ces deux arguments me semblent pourtant très fallacieux. D’abord, j’invite les sceptiques à (re)lire le Préambule de notre Constitution. Ils pourront constater que l’on y trouve un ensemble de principes dont la dimension éthique est manifeste. Principes que la société française, en ses diverses composantes, est loin de toujours respecter, mais qui constituent l’indication d’objectifs à poursuivre, si possible à atteindre, de références et d’enjeux forts du lien social. On dirait que, dans la société établie, il est possible d’invoquer de façon extrêmement répétitive des « valeurs communes », mais uniquement de façon très globale, totalement allusive voire excluante envers certains. Bref, il ne faudrait surtout pas tenter si peu que ce soit de concrétiser son propos !

Car, ne nous y trompons pas, l’enjeu de la morale laïque à l’école est d’abord constitué par l’explicitation des convictions éthiques des adultes. La société ne peut pas espérer transmettre à des enfants des principes auxquels elle ne croirait pas vraiment, qu’elle ne chercherait pas à faire appliquer. Et c’est pour cela que la question de la morale laïque apparait tellement gênante et qu’elle est facilement tournée en dérision. La morale laïque n’est pas un système moral total (seul les pays totalitaires se situent dans cette perspective). C’est une morale trouée, une morale qui assume son incomplétude pour laisser une place aux morales des différentes familles de pensée, exactement comme l’école laïque de Jules Ferry vaquait le jeudi pour laisser un jour libre pour le catéchisme. Cependant le lien social doit reposer sur des principes éthiques qui font qu’une société est autre chose qu’une juxtaposition d’individus, liés uniquement par une logique d’intérêt.

Cela, souvent, on ne veut pas le savoir ! Alors on gausse sur la « petite phrase » de morale que le maître faisait copier à ses élèves chaque matin, il y a deux tiers de siècle. Mais cela, c’est la morale laïque à l’ancienne, telle qu’elle a décliné. Au tournant du XIXe et du XXe siècle, à ses débuts, il s’agissait de bien autre chose, notamment une réflexion sur l’équilibre entre les droits et les devoirs et la nécessité de respecter certains principes pour qu’une démocratie soit vivante, dynamique. Faute de pouvoir développer, je me permets de renvoyer le lecteur, notamment à l’ouvrage que j’ai écrit sur le sujet : La morale laïque contre l’ordre moral sous la IIIe République (Le Seuil, 1997, réédit. Archives Karéline, 2009).

D’ailleurs, il s’agit d’opérer un renouveau de la morale laïque, et non son simple retour. Le terme de renouveau est dialectique : il comporte le « re » de retour, qui connote l’ancien et le terme « nouveau » dont le sens est inverse. Mais justement, il s’agit de s’inscrire dans la filiation des fondateurs de l’école laïque républicaine, sans les copier pour autant. La morale laïque doit se projeter dans le XXIe siècle et son devenir, aussi bien au niveau de son contenu (l’ancienne morale laïque se montrait muette sur l’égalité des sexes, par exemple), que de sa forme. Le cours de morale laïque, si cours il y a, ne peut pas revêtir la même forme que le cours de mathématique.

Il s’agit, en effet, non d’enseigner un contenu dogmatique et figé mais l’acquisition d’une réflexivité morale. Le maître aura un rôle non de « défenseur de la morale » mais d’accoucheur des idées qui souvent tournent dans les têtes des enfants et des adolescents. Car, ne nous y trompons pas, ceux-ci ne sont pas passifs face au monde qui les entourent et aux stéréotypes véhiculés par la communication de masse. Ils se posent souvent plein de questions, ‘ruminent’ des pensées secrètes dont ils n’osent parler à personne. Cependant, la plupart du temps, ils ne disposent d’aucun lieu pour structurer leurs pensées, parfois très fugitives. Ils sont dans le malaise. Or, développer une réflexivité morale fait partie intégrante de l’apprentissage de l’esprit critique.

Nous aurons à reparler des deux autres sujets indiqués au début de cette note. Je me contenterai donc, pour le moment, de préciser qu’ils me semblent aller dans le sens d’un réinvestissement de la laïcité sur des questions de notre temps, questions où la France a pris pas mal de retard sur des pays qui ne prétendent pas, pourtant, être des modèles en matière de laïcité. Ainsi, en Europe du Nord, les lois sur la bioéthique respectent davantage qu’en France l’autonomie de l’individu. Mais cela n’est pas nouveau : dans les deux premiers tiers des années 1960, il fallait commander en Angleterre, via le Planning familial, des moyens contraceptifs alors interdits en France.

La laïcité en France ne s’est pas seulement établie par les lois (certes très importantes) du 28 mars 1882 sur la laïcisation de l’école publique et du 9 décembre 1905 sur la séparation des Eglises et de l’Etat. Les Républicains prirent également des mesures pour laïciser la mort et faire respecter la libre volonté de la personne quant à ses derniers instants. Ce fut, entre autres, la loi sur la liberté des funérailles en 1887 qui veut respecter la volonté du défunt quant au caractère civil ou religieux de son enterrement. Cela semble aujourd’hui la moindre des choses. Ce fut pourtant l’objet d’épineux débats. Et dans cinquante ou cent ans, il paraîtra étrange que l’on ait tellement tergiverser sur le droit de mourir dans ce que chacun considère comme sa dignité humaine.

Par ailleurs, en 1884, le rétablissement du divorce (établi par la Révolution en 1792 et supprimé en 1816), constitua la première étape de laïcisation des mœurs et la mise en cause d’une notion de la famille-institution, figée dans un modèle anhistorique. On peut dire que la loi Veil sur l’IVG de 1975, prise par un gouvernement de droite, mais votée grâce à l’appui de la gauche, continue cette laïcisation.

Les lois qui affranchissent la loi civile de normes religieuses, dans un même mouvement les respectent car elles n’obligent personne. Droit de mourir dans la dignité, mariage pour tous : Il s’agit de nouvelles libertés laïques, non de contraintes. On peut envisager d’ailleurs la possibilité d’une objection de conscience analogue à celle prévue par la loi Veil de 1975. On ne le dira jamais assez : ce n’est pas par la répression, mais par la promotion des libertés que la laïcité s’impose aux religions.

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Tous les commentaires

 

OCL:ENSEIGNERLAMORALELAÏQUEALÉCOLE ?

 

1°) Il n'y a pas à proprement parler de morale laïque La laïcité consiste précisément à respecter la diversité des consciences, des croyances et des convictions et non à imposer un système de valeurs unique et imposé par le Pouvoir politique. Elle se réalise par l'ensembledesdispositionsjuridiques qui ont pour fonction la séparation de l'Etat démocratique et des institutions de conviction (notamment religieuse), la liberté de conscience et d'expression individuelle et collective, l'exercice libre des cultes dans le respect de l'ordre public. Ne reconnaissant officiellement aucun culte l'Etat n'en subventionne aucun. Tels en sont les principes de base.

 

2°) En tant qu'il est responsable de l’Éducation Nationale, l’État est amené à se préoccuper de l'éducation du citoyen. De ce point de vue, la famille sans être ignorée de l'institution scolaire est seconde . L'école est un des lieux où l'enfant poursuit pour ainsi dire la rupture du lien ombilical, apprend à vivre sa liberté dans un cadre social plus vaste que sa famille et trouve les instruments de sa pensée personnelle et de ses choix de vie. Elle doit permettre l'accouchement d'une conscience citoyenne.

 

a) L'éducation nationale comporte des données d'ordre disciplinaire (scientifiques, linguistiques, artistiques, sportives...etc) pour lesquelles l’État définit des programmes, des cursus...etc. Les établissements publics et privés ( y compris hors contrat) sont soumis au respect de ces programmes.

 

b) L'éducation du citoyen inclut également l'apprentissage de principes et de règles dont la finalité consiste à favoriser le vivre ensemble humainement des élèves entre eux mais aussi établit la pratique des rapports entre élèves et enseignants et réciproquement, dans le cadre d'une société interculturelle et interconvictionnelle. Cet enseignement à la citoyenneté, ou éveil de la conscience, ne doit pas être qualifié de laïque mais de républicain ou de citoyen.

 

L'OCL propose que cet enseignement à la citoyenneté et cet apprentissage ne soient pas dispensés de façon théorique et abstraite, (maxime à apprendre par cœur, leçon-sermon de « morale »...) et ne se réduisent pas à une éducation civique -utile par ailleurs- concernant la connaissance des « institutions » et de leur fonctionnement mais se fasse à partir des faits de vie et principalement des rapports humains vécus dans l'école, (la cour,la salle de classe, la cantine, le gymnase...etc) ou rapportés par les élèves à partir de leur expérience concrète de vie en famille ou dans la rue...etc. Ces expériences vécues concernent tantôt des actes destructeurs d'humanité dans les échanges physiques, verbaux, les comportements, les attitudes, tantôt des actes créateurs de liens humains positifs et épanouissants. Cet enseignement implique aussi l'apprentissage de la démocratie dans le cadre même de l'institution scolaire. Ces expériences sont la matière de l'échange éducatif. Bien entendu les enseignants doivent être formés et aidés, notamment sur le plan méthodologique, pour exercer et jouer ce rôle éducatif que beaucoup d'entre eux pratiquent dés à présent à l'occasion des problèmes humains qu'ils rencontrent dans leur vie professionnelle.

 

3°) Pour que cette éducation puisse se justifier de façon universelle il lui faut sur le plan national unréférentuniversel. Celui ci dans l'état actuel des choses nous semble être-pragmatiquement et historiquement- ladéclarationuniverselledesdroitsdel'homme (1), déclaration dont on connaît l'origine humaine historique, à l'ONU, en 1948, et le caractère nécessairement évolutif en fonction de développement même des civilisations démocratiques.

 

Cette démarche éducative est donc difficile et complexe dans la pratique. Mais elle est absolument indispensable. Elle engage un effort tant de la part des enfants que des enseignants car elle va souvent aller à l'encontre des modèles sociaux dominants .Sont à dénoncer alors les idéologies égocentriques, les pratiques inhumaines du système économique,le rôle localement puissant des mafias, la pression en d'autres lieux des religions intégristes...etc qui s'opposent fortement à cette éducation du respect des droits de l'homme. Elle doit faire prendre conscience par exemple que tout droit implique des devoirs et que par exemple le respect qui m'est dû, je le dois également aux autres.

 

4°) L'école (les enseignants et les personnels d'éducation en général) n'ont pas de réponse dogmatique à apporter aux questions des enfants concernant les fondements religieux ou philosophiques du sens de la vie. Mais elle doit aider les enfants à les connaître dans leur diversité socio-historique et actuelle pour éviter d'enfermer leur liberté dans un seul paradigme et les aider à vivre collectivement cette diversité dans le respect de l'humanité, l'égalité et l'éducation de la liberté de choix de chacune et chacun. Cette éducation vise à créer les conditions qui permettent effectivement de vivre ensemble en êtres humains égaux et divers sans former de clans, de groupes identitaires...et finalement de façon non violente  .

 

C'estpourquoicettemorales'impose également etaveclesmêmesexigenceshumanistesdanstouslesétablissementsscolairespublicsouprivés.

Des établissements confessionnels (catholiques, mais désormais aussi de plus en plus musulmans...etc) ne sauraient se dispenser de cette démarche républicaine, citoyenne et humaniste sous prétexte d'un caractère propre qui impliquerait des approches morales religieuses exclusives et particulières suscitant ainsi les germes du communautarisme identitaire.

 

Jean Riedinger secrétaire de l'Observatoire Chrétien de la Laïcité

 

 

(1) La Déclaration universelle des droits de l'Homme


Adoptée le 10 décembre 1948 à Paris par l’Assemblée Générale des Nations Unies, la
Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, bien qu’elle ne présente pas a-priori de
caractère contraignant, est considérée comme une référence internationale fondamentale
dans le domaine des droits de l’Homme. Sa force normative tient notamment au fait qu’en
1966 l’Assemblée Générale a adopté deux traités qui en reprennent le contenu : le Pacte des
droits civils et politiques et le Pacte des droits économiques, sociaux et culturels. Ces
Pactes, assortis de mécanismes de contrôle de leur respect, ont été très largement ratifiés par
les Etats-membres des Nations Unies : respectivement 154 et 151 ratifications, la France y
ayant procédé en 1980.La Conférence internationale des droits de l’Homme tenue à Téhéran
a proclamé, le 13 mai 1968, « la Déclaration universelle exprime la conception commune
qu’ont les peuples du monde entier des droits inaliénables et inviolables inhérents à tous les
membres de la famille humaine et constitue une obligation pour les membres de la
communauté internationale. » D’autre part, certains pays, comme la France, lui ont reconnu
une valeur de référence pour les juridictions suprêmes.