Laïcité : «Petit Manuel» pour une transmission de témoin

J’ai déjà écrit plusieurs ouvrages avec une ou un co-auteur.e (Raphaël Liogier, Séverine Mathieu, Micheline Milot, Valentine Zuber,…), mais le livre qui vient de paraitre Petit manuel pour une laïcité apaisée à l’usage des profs, des élèves et de leurs parents (La Découverte, 235 pages, 12 €) relève d’un genre différent. Il s’agit d’un ouvrage où j’ai été le vis-à-vis d’une équipe : Le Cercle des enseignant.e.s laïques.

J’ai déjà écrit plusieurs ouvrages avec une ou un co-auteur.e (Raphaël Liogier, Séverine Mathieu, Micheline Milot, Valentine Zuber,…), mais le livre qui vient de paraitre Petit manuel pour une laïcité apaisée à l’usage des profs, des élèves et de leurs parents (La Découverte, 235 pages, 12 €) relève d’un genre différent. Il s’agit d’un ouvrage où j’ai été le vis-à-vis d’une équipe : Le Cercle des enseignant.e.s laïques. C’est un collectif de profs de différentes disciplines exerçant leur métier dans des établissements de la Seine-Saint-Denis. Ces profs ont l’amour de leur travail et l’exercent avec lucidité et enthousiasme, affrontant avec succès les problèmes qui peuvent se poser.

Entré.e.s dans l’Education nationale après le vote de la loi du 15 mars 2004, elles/ils ont fait le constat suivant : « au quotidien, la laïcité est de plus en plus régulièrement invoquée pour mettre à part et stigmatiser une partie de nos élèves, voire des personnels de l’Education nationale. Traque des vêtements censément religieux, surveillance accrue des comportements des élèves supposé.e.s musulman.e.s », etc. S’étonnant de la virulence et de la confusion des débats sur la laïcité, de la montée d’une « nouvelle laïcité », les membres du Cercle ont mené une réflexion à laquelle  ils m’ont fait l’honneur et le plaisir de m’associer.

Le résultat est donc ce Petit manuel qui commence par donner des exemples divers de « la laïcité au quotidien » vécue dans les classes (« Dylan ne veut pas lire un extrait de la Bible en cours de français » ; « Selma est poussée à démissionner au motif qu’elle porte une robe noire »,….). Suit une série de réponses aux questions que se posent membres du corps enseignant et parents, questions regroupées en deux parties : « Analyses » et « Pratiques ».

La partie « Analyses » débute ainsi : « Pratiquer une laïcité apaisée, c’est d’abord définir clairement de quoi on parle, ne pas confondre le droit existant, son évolution historique et les controverses philosophiques que ce principe a pu susciter ». Les analyses faites sont toujours reliées à des enjeux actuels. 15 questions sont abordées dont : « Que signifiait, au XIXe siècle, la fondation d’une école républicaine laïque ? » ; « La loi de 1905 a-t-elle toujours été appliquée partout en France ? » ; « Quelles sont les obligations de l’Etat et de ses agents en matière de neutralité religieuse ? » ; « Pourquoi l’islam est-il au centre des débats contemporains sur la laïcité ? » ; « Quelles ont été les conséquences de l’application de la loi de 2004 dans les établissements scolaires ? »,…. Au total, des mises au point claires et précises qui traitent de questions essentielles, souvent sous un angle neuf : celui que peut avoir des profs, articulant savoir et pratique.

La, ou plutôt les, « Pratiques », justement, constituent la seconde partie de l’ouvrage. Constat est fait que « la pratique enseignante est encadrée par des recommandations et des injonctions qui paraissent souvent contradictoires ». Les « expériences en classe et dans les établissements » sont donc confrontées à « une analyse des documents officiels » et cela conduit à un ensemble de « propositions » concrètes. La formule consiste toujours à répondre à des questions (13 dans cette seconde partie). Ainsi, à la question,  « Comment enseigner la laïcité ? », la réponse faite indique d’abord « ce que disent les programmes », donne ensuite « quatre entrées pour aborder la laïcité en classe : propositions de mise en œuvre » et, in fine, se pose la question : « un.e enseignant.e a-t-il ou -elle le droit de critiquer les programmes ? ». Quelques exemples d’autres sujets traités : « Comment aborder de façon apaisée des œuvres religieuses à l’école laïque ? » ; « Que faire si un.e élève défend des arguments religieux en classe ? » ; « Que faire face au refus d’un cours sur la théorie de l’évolution ? (biologie, philosophie) » ; « Que faire si un.e élève refuse un cours d’EPS pour des raisons religieuses ? » ; « Que faire si une élève se présente voilée à l’école ? » ; « Le vade-mecum laïque d’une sortie scolaire sans souci » ;...

J’ai beaucoup appris grâce à la collaboration avec les membres du Cercle pendant l’écriture de ce livre, commencé avant les attentats de 2015 et 2016, et plus que jamais d’actualité dans le climat de peur et d’amalgames que nous vivons actuellement. Certains recyclent des idées sales en invoquant « la laïcité », tout comme d’autres recyclent de l’argent sale ! Promouvoir la laïcité, combattre, sans faiblesse et avec succès, le terrorisme implique l’instauration, souhaitée par Régis Debray dès 2002, d’une « laïcité d’intelligence ». Comme ils l’indiquent eux-mêmes, les membres du Cercle effectuent un travail « plus invisible mais infiniment plus efficace » que toutes les « déclarations guerrières » contre-productives de petits matamores. Je suis donc heureux de les avoir accompagné.e.s dans ce travail d’écriture. Cet ouvrage va aider les équipes éducatives et les parents à vivre, avec leurs élèves et leurs enfants, une « laïcité apaisée », partie prenante de cette « laïcité d’intelligence » plus que jamais nécessaire. Ce livre parait également dans le cadre d’une transmission de témoin.

En effet, après avoir beaucoup donné depuis 30 ans (et encore ces jours-ci avec l’affaire du burkini), pour des raisons d’ordre privé, je dois prendre des distances avec le débat public. Un autre combat mobilise mes forces et mon énergie et, à 75 ans passés, je ne peux plus tout assumer. Cette prise de distance est forcément progressive, ne serait-ce que parce que des articles, des interviews déjà réalisés vont encore paraitre, ainsi qu’en novembre deux ouvrages, dont je suis co-auteur. L’un, écrit avec Micheline Milot, est un petit vade-mecum très basique sur la laïcité (La Documentation française), l’autre, rédigé avec Marianne Carbonnier-Burkard, un ouvrage sur l’histoire (tourmentée, même après la Révolution française) des protestants en France, vu sous l’angle de la minorité religieuse (éditions Ellipse). Le protestantisme a constitué, longtemps, la « deuxième religion de France » (il est la troisième aujourd’hui) et il a subi des atteintes à la liberté de conscience (très fortes sous l’Ancien Régime, non négligeable ensuite) qui présentent un intérêt toujours actuel. Outre ces publications, je compte respecter les engagements que j’ai pris, quant aux conférences, sans cependant en prendre de nouveaux (il n’est donc pas utile de me solliciter). Je ne vais pas, pour autant, m’enfermer dans une tour d’ivoire. Dans la mesure de mes forces et de mes possibilités, je compte continuer mes recherches. Cela aura bien, un jour ou l’autre une issue publique.  Je dirai avec humour, qu’après la mise en réserve de la République, le temps du retour viendra. En attendant, je vous invite à faire votre profit de ce Petit manuel pour une laïcité apaisée à l’usage des profs, des élèves et de leurs parents.

PS : Parmi les autres ouvrages parus cet été, à lire :

-Christophe Bellon, La République apaisée. Aristide Briand et les leçons politiques de la laïcité (1902-1919), 2vol. Cerf (j’ai rédigé la postface de cette excellente thèse)

-Philippe Portier, L’Etat et les religions en France. Une sociologie historique de la laïcité, Presses universitaires de Rennes ( écrit par « mon » successeur à la chaire Histoire et sociologie des laïcités à l’EPHE ; va devenir rapidement un ouvrage de référence).

 

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