Laïcité : avis de tempête et coin de ciel bleu

Adieu 2015 : nous te quittons sans regret tellement tu as mal débuté et mal fini. Nous aimerions pouvoir se raccrocher à l’expression « Au gui, l’an neuf ». Mais nous savons bien que l’arrivée de 2016 ne permet pas, par miracle, de « remettre les compteurs à zéro ». Les immenses dangers légués par 2015 vont continuer à nous pourrir la vie. Espérons seulement que 2016 ne va pas en rajouter…, que ce ne sera pas l’année de la « déchéance », dans tous les sens du terme.

On sait que le jury du Festival du mot (La Charité sur Loire) a élu « laïcité » comme mot de l’année 2015. Le Parisien (30 décembre) rappelle ce fait et rapporte la définition du terme donné par Marc Le Carpentier, directeur du festival : « C’est une neutralité bienveillante qui veut que l’Etat n’intervienne pas dans les convictions de chacun, tout en garantissant à tous le droit de croire ou de ne pas croire ».

Si seulement la laïcité prônée par la plupart des politiques ressemblait à cela ! La laïcité ainsi définie n’a rien de spécifiquement français. Elle est un bien commun très précieux pour les pays démocratiques et, dans d’autres pays, les forces qui luttent pour la démocratie. Elle peut constituer l’arme idéologique qui isole Daech, l’étendard de ralliement pour combattre un extrémisme pour qui la liberté de conscience est insupportable. Pourquoi faut-il lui ajouter des oripeaux qui la travestissent ?

Une internaute me demande pourquoi « revenir » à diverses reprises sur le foulard (qu’elle nomme « chiffon symbolique ») ? Parlez plutôt de Daech ajoute-t-elle. Dialogue de sourd, où l’on me critique sans vraiment me lire (quitte à trouver ensuite, que je ne réponds pas assez aux critiques !) : je ne peux que me répéter tant que l’on ne tiendra pas compte de ce que j’écris :   en traçant une très mauvaise frontière en matière de laïcité, on affaiblit gravement cette dernière, face à Daech (justement) et à tous les extrémismes. Après des siècles où le « droit de ne pas croire » n’était pas mis à égalité avec celui de croire (avec plein d’arguments, miroirs inversés de ceux mis en avant aujourd’hui), on a, ainsi, minoré un « droit de croire », une des mille manières de croire. Comme un refus explicite, visible de la religion peut choquer certains, le fait de porter un foulard peut en révulser d’autres. OK, on en a le droit. Mais la laïcité consiste aussi à savoir « prendre sur soi », à ne pas transformer sa propre conviction en règle que l’on imposerait à tous. En dissociant laïcité et liberté (l’autre mot de l’année 2015), on a fait de la laïcité une marâtre.

Un fait récent montre jusqu’où peut aller cette dérive.  J’étais revenu sur le foulard, dans ma Note du 9 décembre, à propos de Mme Latifa Ibn Ziaten, mère d’un soldat  qui fut une des victimes de Mohamed Mérah et qui, depuis lors, participe, avec l’éducation nationale et de multiples associations à des actions promouvant la laïcité et la citoyenneté. Recevant le prix Jacques Chirac, elle avait été en butte à l’agressivité stupide d’un publiciste, sous prétexte qu’elle porte un foulard. Depuis lors, rebelote, plus grave encore puisqu’émanant de députés dits « socialistes ». Invité à s’exprimer devant leur groupe à l’Assemblée nationale, elle a été huée, agressée. On lui a lancé à la figure : « vous faites honte à la France », « vous n’êtes pas française »,…

Je suis persuadé que, dans un siècle, des historiens citeront de tels propos quand ils analyseront pourquoi la France de 2015 ne se montrait pas vraiment capable de vaincre idéologiquement Daech. Ils les citeront comme exemple d’une attitude totalement contreproductive, et aussi d’une immense bêtise haineuse, tout comme aujourd’hui, comme historien, je décrypte l’antisémitisme ordinaire de la France de la fin du XIXe siècle. Mme Ibn Ziaten apporte une contribution laïque importante au combat contre Daech et contre l’extrémisme. Ses leçons de citoyenneté sont exemplaires. Eux, sont de pauvres types, bêtes à pleurer. La Laïcité : ils ignorent ses tenants et ses aboutissants et croupissent dans cette ignorance. Aristide Briand avait déjà ridiculisé leurs prédécesseurs, en 1905, en leur opposant  une laïcité-liberté, précisément.

Un coin de ciel bleu, cependant : fait largement passé inaperçu, à la suite du recours de 13 mères de familles, accompagnatrices de sorties scolaires, le tribunal administratif d’Amiens a annulé, la semaine dernière,  une instruction du Directeur Académique des Services de l’Education Nationale (DASEN) d’Amiens,datant du 4 décembre 2013. Celle-ci ordonnait« aux directeurs des établissements scolaires de la commune de Méru de refuser par principe la participation des mères voilées aux sorties scolaires ». Ces interdictions étaient entachées d’une « erreur de droit », et donc illégales.

Deux ans de combat, dans le cadre du droit. Voilà un bel exemple  d’insertion active dans la logique démocratique et de citoyenneté en acte. Il faut vraiment saluer cette lutte digne et tenace des mères de famille, cette leçon citoyenne donnée à certains agents de l’Education nationale et, au-delà d’eux, à nous tous finalement. Ce sont des apports critiques de ce type dont la République a besoin pour être forte et vivante.

« Laïcité », mot de l’année 2015. Espérons que « déchéance » (de nationalité) ne sera pas celui de l’année 2016. Je serai bref sur ce dernier point, car très nombreux sont ceux qui ont déjà indiqué ce, qu’à mon sens, il fallait dire. Je rappellerai seulement  que Valls a déclaré qu’un tel projet présente un caractère avant tout « symbolique ». A ce niveau, précisément, il apparait déplorable. Au-delà des quelques personnes qu’il prétend viser, il est, symboliquement, une manière de signifier aux binationaux nés en France qu’ils ne sont pas des Français comme les autres, avec les mêmes droits et les mêmes devoirs. Or, les binationaux sont ce qu’en sociologie on appelle un « analyseur ». Quand la France se replie sur elle-même, ils sont ainsi mis à part. Dans une France dynamique, rayonnante, ils peuvent être des passerelles, constituer un bel atout.    

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