Écho aux paroles de Pommerat L’art et de la culture dans les politiques publiques.

L'interview de Joël Pommerat, parue dans Libération le 2 juin, présente un grand intérêt : elle nous met en devoir de penser les enjeux et les conditions des politiques culturelles publiques. Son propos pointe l’écart entre les attentes qui ont pu naître à Grenoble, avec l’élection d’une municipalité de Rassemblement citoyen de la gauche et des écologistes et la réalité des décisions municipales.

L'interview de Joël Pommerat, parue dans Libération le 2 juin, pointe l’écart entre les attentes qui ont pu naître à Grenoble, avec l’élection d’une municipalité de Rassemblement citoyen de la gauche et des écologistes et la réalité des décisions municipales conduites dans une logique comptable.Sous la bannière d’un slogan — La culture pour tous et partout— , la campagne des municipales de la liste se présentait dans une perspective de démocratie co-construite avec les acteurs artistiques et culturels. Après deux ans d’exercice du pouvoir, l’absence d'articulation entre équipements de proximité, éducation populaire et action culturelle dessine un  “modèle“ de  politique culturelle locale.

            La déclaration de Pommerat examine ce qui, dans cet ensemble de décisions, en constitue la  signification profonde. Les mots qu’ils utilisent sont autant de jugements de pensée : populisme, pensée libérale, approximations, fatras idéologiques… Le maire de Grenoble s’étonne de les entendre. Ils avaient pourtant été évoqués lors de la dernière réunion des Chantiers de la culture, organisés par l’adjointe aux cultures en septembre 2015 dans une déclaration d’acteurs culturels dont la parole avait été. Ces “chantiers”, morts-nés, faute d’avoir été construits avec les acteurs, témoignaient d’une curieuse conception de la démocratie citoyenne. La parole développée par Pommerat est celle d’un grand artiste et d’un intellectuel qui prend une position politique. Elle mérite, sinon d’être prise en considération, du moins de faire l’objet d’une discussion argumentée et informée. La montée au front culturel des deux conseillers municipaux, Olivier Bertrand et Pierre Mériaux, se situe, elle, sur le plan de la vertu outragée (cf : http://unevillepourtous.fr/)

Ces deux élus se trompent de combat. Par leurs réactions, ils mettent en évidence la dissolution du politique dans l’économique : ils se contentent de “penser” la politique culturelle de la municipalité en comptant sur leur tablette numérique  (X pourcentages de spectateurs ;  X pourcentage de diminution budgétaire… ). Ils témoignent d’un mépris vis-à-vis des revendication des nantis que seraient, selon eux, les artistes ;  ils n’hésitent pas à écrire : « Pour eux la question se résume à « tu m’aimes ? Alors combien tu me donnes ? ». En d’autres temps, le ministre de la culture de Giscard d’Estaing, dans les années soixante-dix, avait eu le même genre de déclaration hautaine et honteuse pour rejeter la parole des artistes qui « d’une main tendait la sébile et de l’autre le cocktail Molotov ». Nos élus n’ont d’autre compréhension du point de vue de Pommerat qu’en l’expliquant par une théorie du complot.  Pommerat se serait mis au service d’intérêts corporatistes et il y aurait d’autres personnes derrière lui : il serait téléguidé par le directeur de la MC2 (maison de la culture) et par le P.S. Quelle tristesse de voir ainsi le point de vue d’un artiste dénaturé et rapporté à de basses besognes politiciennes. En réalité, les élus de la municipalité de Grenoble ne supportent pas de voir qualifier de populiste et libérale, ce qui leur sert de politique.

Une logique comptable

La fonction d’une élue, et plus précisément d’une adjointe à la culture n’est pas d’appliquer mécaniquement, dans son domaine de délégation, la règle à calcul destinée à réduire le budget de la Ville. Il est vrai que ce budget est plombé par les déficits, les coûts des intérêts de la dette, la baisse des dotations de l’État… Il doit être maîtrisé. Mais il doit l’être en définissant les priorités qui sont de nature politique et sociale sur un moyen terme. La fonction d’une adjointe est de porter une vision ambitieuse, liée aux exigences des fractures sociales et culturelles ; de convaincre ses collègues que la politique culturelle ne relève ni la communication, ou de l’animation de la ville. Sa responsabilité est d’accorder à l’art et aux pratiques artistiques une place centrale dans la politique culturelle. « Toute discussion sur la culture doit prendre pour point de départ la question de l’art », déclarait la philosophe du politique qu’était H. Arendt. Cette citation paraîtra certainement trop intellectuelle à ceux qui accusent les acteurs culturels de « ricaner sur une adjointe à la culture qui ne sort pas du sérail des acteurs culturels et qui ne maitrise donc pas tous les codes de l’entre soi ».

Non personne ne ricane. Ce serait plutôt à pleurer, et beaucoup se désespèrent de ne rencontrer chez les élus de la municipalité qu’une incompréhension fondée sur la méconnaissance du rôle de l’art et de la culture. Il est vrai qu’il faut initier le débat concrètement, dans la réalité et l’expérience vécue. La question est celle de l’acculturation du phénomène de l’art — comment peut-il faire culture ?— et celui de la place des phénomènes sensibles dans la production du commun.

Les politiques culturelles n’ayant jusqu’ici, au plan national comme au plan local, envisagé l’art qu’au travers de l’accès aux œuvres légitimes, de leur prétendue excellence, jamais définie concrètement. Nos édiles semblent n’envisager cette accessibilité qu’au plan quantitatif, financier et technique.

 Vous avez dit populiste ?

Il y a un populisme de droite qui feint de défendre le peuple contre les élites ; il y a un populisme de gauche qui manie l’invective et prétend parler au nom du peuple et de ses besoins. Il y a maintenant un écologie politique populiste qui distingue et oppose des spectacles élitaires destinés à cultiver l’entre soi des artistes et des intellectuels et des spectacles populaires qui ont pour fonction d’animer l’espace urbain, voyez La fête des Tuiles. Être populiste, en matière de culture, c’est opposer un goût populaire à un goût bourgeois ; c’est s’abriter derrière un slogan sans grande pertinence : La culture pour tous. Pour tous ? À condition de comprendre la réalité de la diversité culturelle qui concerne les personnes et non des communautés.  À condition de comprendre que la culture relève d’une maîtrise de la parole, qu’elle est aussi un phénomène d’éducation sensible, de subjectivité, d’éducation… Le populisme, en matière culturelle, c’est prétendre définir ce que doit être cette “culture pour tous”, sans s’interroger sur les droits culturels qui valent pour les personnes et prolongent les droits humains.

 Vous avez dit libérale ?

 Croire qu’une nouvelle ère culturelle est arrivée avec cette municipalité, et minorer le rôle de la culture dans les comportements individuels et collectifs, voilà comment se conjuguent méconnaissance et arrogance. Ce que fait, ou ne fait pas, la municipalité, se fonde sur le déni de la crise culturelle dans laquelle se trouve plongée la France, en raison d'une démission des responsables politiques, en général, et des partis de gauche en particulier. C’est en cela que la politique de la municipalité est libérale. La politique d’achat des spectacles qu’elle institue, par exemple, au théâtre municipal en est un exemple. La recette du spectacle attribuée à 90% à la production pénalise les petites compagnies qui ont une notoriété insuffisante et dégage des sommes conséquentes aux représentations qui visent ou obtiennent une audience quantitative importante. Cette démission du politique — cet oubli du “devoir de culture” du politique— ouvre la porte à toutes les fuites en avant nourries par les désillusions, les fantasmes identitaires, la reprise de formules passe partout…

 C'est le rôle des acteurs culturels, des artistes, des militants de l'éducation populaire, des citoyens conscients de l'enjeu des formes symboliques de nourrir la production du Commun. Ce dernier est fondé sur le dialogue et la réconciliation des mémoires partielles ; il est également constitué par le partage du sensible. Ce rôle ne peut être délégué aux élus politiques qui oublient ce qui fait leur légitimité : comprendre leur temps, identifier les priorités, mobiliser les forces de l'esprit pour faire advenir une société plus juste et solidaire. Dans cette ambition, l’art et culture jouent un rôle majeur.

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