Image de soi et conformation de l’individu 1 - internet et le Léviathan

Vieux texte (2011) malheureusement toujours, et plus que jamais, d'actualité : pour servir de prolégomène au texte suivant, « Image de soi et conformation de l’individu 3 - la menace Trump ». Le texte intermédiaire (n°2), concernant plus frontalement le cinéma (« Cinéma filmé : le chantage à l'affect ») devrait suivre dans la revue TRAFIC aux éditions POL.

Forums, blogs, il paraît que c’est la mode. Il me semble que les « réseaux » d’internet, que la sociologie les regroupe sous l’épithète de « sociaux », de « culturels » ou de « relationnels », ne sont que la projection infinie car indéfiniment renouvelée, diffractée, et multipliée à un régime exponentiel, d’un fantasme de masse, d’une inaccessible identification à une représentation illusoire, parce qu’ontologiquement virtuelle, de soi-même. Internet est apparu au cœur d’une société de masse, et il a donc de fait, pris une place dans cette société. Une et une seule place. La même place pour tout un chacun. À moins que l’on refuse d’y participer.

Internet devient pour tout individu qui s’y engage une vitrine à travers laquelle il a l’occasion d’offrir aux autres en même temps qu’à lui-même une représentation de soi, une « image de soi », qui répondra à ses aspirations. Or cette image ne peut être, ne peut figurer, ne peut représenter qu’un fantasme, puisqu’elle n’est, et ne sera jamais réalisée.

Mais par ailleurs cette image, pour offrir, donner lieu, donner accès pour l’individu réel à l’existence virtuelle de la vitrine numérique, se conformera au passage aux exigences de représentation de masse, donc à un fantasme de masse. En d’autres termes : l’individu se donne à voir dans les réseaux, que ce soit sur un « site », sur un « blog » ou dans un « forum » de discussion, l’individu se montre uniquement en tant qu’il est fidèle au portrait auquel il aspire. Chaque site, chaque réplique de forum, à plus forte raison chaque image de soi diffusée sur des serveurs numériques, n’est que la reproduction plus ou moins fidèle d’un modèle préexistant, variation supplémentaire, nouvel avatar d’une figure dessinée à partir d’un patron unique. Du coup, que ce schème de départ soit un, deux, dix, cent ou mille, que les choix de représentation offerts soient plus ou moins nombreux, que les divers patrons proposés répondent à un panel étendu ou réduit, ne change rien au fait que la geste d’internet, l’acte d’engagement commis par tout internaute, se rapporte toujours, immanquablement, à une même action : une conformation*. L’individu cherche à se rendre conforme à une image préétablie : c’est sa condition d’existence sur la grande vitrine, exigence tacite mais incontournable pour qui veut obtenir une représentation massive ─ être vu massivement, ou encore : apparaître souvent sur les moteurs de recherche.

La relation entre un individu et la masse d’individus que représente internet, pourrait donc être figurée par le rapprochement de deux asymptotes : deux courbes tendant éternellement l’une vers l’autre, mais qui ne se rejoindront jamais. Le fantasme de soi sur internet est, en effet, doublement virtuel : d’une part il ne se réalisera jamais, d’autre part l’image que l’on offre de soi-même n’aura jamais la perfection de l’idéal de représentation vers lequel on tend ; mais plus on s’inscrira sur « la toile », plus on fréquentera les innombrables réseaux, plus longtemps on sera connecté, et plus fidèle, plus ressemblante au modèle, sera l’image que l’on donnera de soi.

Autre image : le Léviathan. Internet ressemble fort au monstre dont l’ancien testament promettait l’avènement, et qui finirait par avaler le monde. En l’occurrence, ce n’est pas le monde qu’internet dévore, mais l’essence de ce qui chacun nous fait homme, notre singularité d’homme, notre humanité, donc l’humanité dans son ensemble en même temps que dans sa singularité, l’humanité tout court.

 

J’ai longtemps considéré simplement internet comme un outil de communication, d’un genre nouveau certes, mais comme un vecteur d’échange et de transit de l’information, rien de plus, rien de moins. En fait, internet est virtuel : il n’est rien en soi. Il se réduit à l’usage que nous en avons. Et nous en avons tous le même usage. La place que nous faisons à internet est outrée, incroyable même tant elle semble prépondérante, comment ne pas en convenir ? Mais elle est en outre hautement symbolique, à tel point qu’internet est en train de tuer  le symbolique, pour chacun de ses usagers, de l’évacuer implicitement, en prenant sa place, en prenant, tragiquement, toute la place.

 

Voilà pourquoi le film Matrix a tant frappé les esprits : non pas qu’il proposât au « grand public » de mener une réflexion sur sa condition, mais bien parce que, tout simplement, il nous tendait un miroir fidèle de cette condition en devenir. Du coup le miroir fut bien vite brisé, refoulé d’ailleurs par ses auteurs eux-mêmes, dans des suites, des clones interminables de leur premier opus, qui diffractaient cette première image démystificatrice, en un millier d’images nullissimes mais empreintes d’un nouveau mysticisme, et capables, donc, de faire oublier cette première image dans le kaléidoscope de ses représentations secondes. 

 

* L’expression est d’ailleurs utilisée par les laboratoires de cinéma : la conformation négative, c’est l’opération de montage qui consiste à effectuer des coupes dans le négatif d’origine, afin de le rendre fidèle, conforme, au montage effectué d’abord sur un premier positif. On parlera ensuite de négatif mère, que l’on pourra alors reproduire à l’envie. 

 

Il est très singulier, après une irrégulière, mais longue et (parfois) intense collaboration à un forum de critique de cinéma, de constater ceci : toute radicalité, tout discours insoumis, et qui refuserait, comme disait l’autre, de se réconcilier avec la doxa et avec le discours majoritaire, est assez malvenu sur un forum. Chacun essaiera au contraire de relativiser sans cesse son propos pour le ramener dans le flot général. Ainsi, ce n’est pas seulement la position éthique qui n’a plus de fondement ici, mais c’est aussi toute forme de création ou de nouveauté dans l’ordre des idées, qui n’y a aucunement sa place : d’ailleurs la citation, éculée ou érudite, et le ressassement, sans parler des propos vains et sans fond, sont le quotidien du participant au forum.

Jean-Charles Villata - août 2011

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