Image de soi et conformation de l’individu 3 - la menace Trump

Comme d’habitude les États-Unis nous servent d’éclaireur en matière de démocratie : ce coup-ci ça va vraiment mal. Le suffrage universel, qu’il soit direct ou indirect, a chopé lui aussi un virus, pas forcément moins grave que l’autre. C'est un virus informatique.

Comme d’habitude les États-Unis nous servent d’éclaireur en matière de démocratie : ce coup-ci ça va vraiment mal. Le suffrage universel, qu’il soit direct ou indirect, a chopé lui aussi un virus. Il y a deux modèles majoritaires d’image de soi sur internet, qui se tournent le dos, et qui ne sont même pas antagonistes. Les deux sont catastrophiques. Ces deux modèles correspondent à une image toute faite, fantasmatique : pur cliché vers lequel chacun se fixe l’injonction de tendre. Tous deux engagent l’individu à renoncer de facto à l’usage de son libre-arbitre (d’où la catastrophe potentielle au niveau démocratique et citoyen). L’un consiste à s’identifier à tout prix aux modèles dominants de la pub et de la satisfaction matérielle (processus mécaniquement favorable à la victoire de Trump) : c’est la conformation positive – mode systématique de représentation individuelle majoritaire sur les réseaux sociaux, voir notre article précédent. L’autre engage l’individu-internaute, beaucoup moins virtuel qu’il n’y paraît, et de plus en plus réel, à embrasser aveuglément, par un réflexe grégaire qui date de Rabelais (nous sommes tous des moutons de Panurge de temps à autre), mais qui n’en est pas moins nouveau, toute forme de contestation d’un discours officiel, public, politique, journalistique, scientifique, en un mot : spécialisé, et reposant sur le savoir et le savoir-faire, bref sur la raison et l’expérience du réel. Ce deuxième régime d’autopromotion des individus pourrait se nommer : conformation négative.

Ce qui est grave dans cette forme nouvelle de « contestation », c’est qu’elle ne se justifie de rien d’autre que de l’image. Bref elle n’est fondée sur rien de tangible, ni raison, ni « réel ». Elle se fonde avant tout sur une association d’idées (ou image) aussi fantasmatique qu’erronée : tout discours « savant » est un discours « dominant ». Or, effectivement, le savoir est majoritaire dans l'ordre des idées, tout comme la raison s'oppose à l'irrationnel. Mais, si tout savoir peut être source de pouvoir, le savoir en soi est apolitique : ce n'est pas le savoir, qui est dominant politiquement, mais l'usage qui en est fait. Du reste, tout comme l'école, le savoir, en démocratie, est gratuit. C'est le credo des Lumières : pour affranchir le peuple, éduquez-le. Pourtant, par un étrange retournement des valeurs, sur internet, le savoir devient suspect. Et bien des citoyens-internautes, fatigués d'apprendre et de s'affranchir par le savoir, entendent paradoxalement se libérer par l'ignorance. Oxymore contemporain s'il en est.

C’est un retour du refoulé, espèce de complexe d’infériorité du quidam, de l’internaute, par rapport à toute forme de savoir, qui le pousse, guidé par un sentiment, avoué cette fois, de rancœur et de revanche face au pouvoir, face à toute forme de pouvoir (politique, financier, intellectuel), à adopter tout discours tendant à associer « savoir » et « pouvoir », et à contester « l’information », d’où qu’elle vienne, pourvu qu’elle adopte une forme officielle. D’où : complotisme, islamisme, didier-raoultisme, et multiplications des adhésions spontanées aux discours les plus irrationnels. Cette seconde forme majoritaire de production d'image de soi-même, c’est donc la conformation négative.

Conséquence, de nouveau, de ce mode de représentation de soi : sur le terrain de l'image, des images, victoire écrasante de Trump. Et sur le plan du « réel », qu'en sera-t-il ? Comme disait La Fontaine : « nous l'allons montrer tout à l'heure ».

Souhaitons en tout cas qu’une majorité d’internautes-citoyens sache conserver un usage, aussi modeste soit-il, de son libre-arbitre, et résister aux sirènes de la conformation – qu'elle soit positive, ou négative. Mais il y a des raisons d’en douter. Et il y a tout à redouter. 

 

Jean-Charles Villata - 4 novembre 2020

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