Image et vérité 7 - image et idéologie 1 - retour vers UN PAYS QUI SE TIENT SAGE

Suite de nos deux premiers articles consacrés aux « images arrachées » (série « Image et vérité » - volets 5 et 6) : images anarchiques, images de surveillance, dénonciatrices, délatrices, partielles, partiales… Si la « preuve par l’image » est un fantasme, celui-ci révèle pourtant une vérité : une vérité idéologique. On pose ici des questions. On n’a pas forcément les réponses.

Il ne suffit pas de rappeler que voler des images est immoral, que l’acte de montrer, bien plus encore que celui de filmer, engage la responsabilité morale de celui qui montre. Il ne suffit pas de rappeler que toute image brandie pour accuser est tout simplement dégueulasse, que montrer des images dans l’intention de dire, de faire dire, de faire penser, ou plus sûrement encore de déclencher la pulsion, la fureur ou la nausée, est aussi stupide que dangereux, aussi vain que malhonnête. La leçon est profitable, surtout par les temps qui courent, mais cela ne suffit plus.

 

Dufresne, encore

Il ne suffit pas non plus de balayer le film du journaliste David Dufresne d’un revers de manche cinéphile, de se contenter, en spécialiste des images, de constater que le réalisateur se fourvoie par ignorance, parce qu’il ne s’intéresse pas vraiment aux images, parce qu’il n’y comprend rien, ou tout simplement : qu’il n’aime pas les images.

 

Défiance du journaliste Dufresne pour les images : il fait semblant de s’y intéresser, mais ne les regarde pas. Il se contente de les commenter, pour mieux les recouvrir, les masquer : Godard dit « comment taire ». Du reste, les images ne sont ici qu’un décor en fond de champ : il leur donne d’emblée le statut de décorum, secondaire, facultatif. La petite mise en scène du film, corsetée, intime, très bon chic bon genre, est finalement très sociale, très théâtrale. On a écrit un peu partout que Dufresne avait convié ses intervenants dans une salle de cinéma : géographiquement c’est plus ou moins vrai – il s’agit sans doute d’une salle de montage, et non pas d’une authentique salle de projection publique –, mais du point de vue de ce qu’il en fait, de la mise en scène qu’il propose, c’est entièrement faux. L’espace ici est transformé, au mieux en arène ou en agora démocratique (grand théâtre de l’éloquence), au pire en petit théâtre social, aussi convenu que convenable. Au cinéma, on regarde et on écoute. Dufresne et ses invités ne veulent ni voir, ni écouter, puisqu’ils ne cessent de parler, et de détourner leur regard de l’écran, et puisqu’enfin ils parlent sur les images : leur parole recouvre les images. La salle de projection d’Un pays qui se tient sage est aux antipodes de ce qui constituait, pour le cinéphile, l’idéal d’une salle de cinéma. Pire : c’est l’incarnation d’un cauchemar, une espèce de travestissement ultime, de colonisation de la salle par le théâtre – petit ou grand. Encore une fois, Dufresne n’aime pas les images. Mais il aime encore moins le cinéma.

Daney disait : « toute la pédagogie godardienne n’aura donc servi à rien ». La phrase est belle, parce qu’elle est d’une profonde mélancolie, radicale et lucide. Mais elle est pessimiste, et face à l’embrigadement idéologique proposé par ce (mauvais) film de propagande, devant lequel la presse en général semble se figer dans un consensus de bon aloi, crispée sans doute par la conviction politique, par la peur de se faire l’avocat du diable – en l’occurrence : la police, les préfets, le pouvoir – il n’est pas possible d’en rester au deuil, à l’idée que le cinéma a existé pour rien, que toute l’Histoire du cinéma s’est déroulée en vain, et d’accepter, amer mais résigné, l’avènement de la guerre des images (comme le titraient Les Inrockuptibles en une de leur édition du 23 septembre 2020, n° 1295).

 

Loi sécurité

C’est que l’image brandie comme une arme d’intimidation devient précisément outil idéologique malsain et dangereux, d’ailleurs de sinistre mémoire. Que dire alors de la dernière trouvaille en date, énième loi sécurité, concernant l’interdiction d’enregistrer et/ou de montrer des images d’agents des forces de l’ordre dans l’exercice de leurs fonctions, mais élargissant en revanche l’usage de caméras (dissuasif, coercitif, testimonial… que sais-je ?) par ces mêmes forces de l’ordre, dans le même exercice de leurs fonctions ? Deleuze (introduction au Ciné Journal de Daney) à la suite de Foucault (Surveiller et punir) mettait en garde il y a longtemps déjà (quarante ans) contre les dangers d’une société du contrôle des individus par leur image. Mais c’est aller trop vite, et généraliser, systémiser aussi, trop tôt. L’interdiction de prise de vues du quidam – manifestant ou autre, à tout le moins citoyen – adoptée parallèlement au renforcement, et sans doute à la généralisation du filmage policier, dénote une double et funeste ignorance – en sus d’une intention de contrôle dont seuls sont dignes les États totalitaires. Quelle ignorance ? C’est qu’en interdisant de filmer les flics, le pouvoir exécutif actuel reconnaît à l’image un pouvoir qu’elle n’a pas, instituant tout d’un coup le mythe dangereux (mais si répandu) d’une toute-puissance de l’image. Dans le même temps, il accorde à l’image prise par la force publique – et prise de force par l’État – une valeur suprême, ou selon une expression aussi déplorable que ridicule : il sanctuarise l’image comme arme policière. Mais quelle arme au juste ? Dissuasion ? Coercition ? Sanction ? Chantage ? Intimidation ?

Si l’image, à l’heure actuelle, n’est pas recevable comme preuve nécessaire ni suffisante en justice, que deviendra-t-elle demain aux mains d’un pouvoir exécutif et de son bras armé ? Ce dernier aura-t-il seulement besoin du pouvoir judiciaire pour faire régner sa loi de silence, de peur, de revanche ? Surtout, n’oublions pas que l’image de soi, aujourd’hui, a pris une valeur marchande. Elle est d’abord image de marque (comme disait l’oncle Serge), et au-delà des procédures de conformation de l’individu instaurées par les pratiques massives de mise en scène de soi-même sur les réseaux sociaux, mais aussi dans la vie civile, cette image de marque de soi-même prend une importance décisive dans de très nombreuses circonstances de la vie privée, civile, professionnelle des individus. Posséder l’image de quelqu’un, quand on y est autorisé par la loi, et incité par des circulaires ministérielles et des procédures courantes, constitue donc un pouvoir encore inouï sur la vie des citoyens, sur leur vie privée comme sur leur vie publique. 

 

Le fantasme de la surveillance

On n’en est plus du tout à George Orwell, et du reste, 1984 est une date périmée. Surveillance généralisée, mais qui surtout a tendance à se fantasmer comme telle. Quel est le fantasme largement partagé par le quidam manifestant ? Ce dernier annonce son programme, qui ne serait autre que celui d’une contre-surveillance : toujours l’idée des deux fronts renversés, de la guerre de tranchée des images, de l’anti-système érigé en mythe glorieux de sa propre image de marque. Image-reine de l’Etat contre image-reine de l’individu. Discours contre discours. Message publicitaire contre message publicitaire. Ce vrai-faux rapport de force ne me dit rien qui vaille (encore l’expression de l’oncle Serge). Parce qu’il y a tout de même de gros risques que ce jeu de dupes, puéril et vain – publicitaire –, dont les images sont à jamais figées, indique et contribue à instaurer tout à la fois, une nouvelle donne politique : il faut s’attendre à ce que la vraie-fausse guéguerre des images ne finisse par investir véritablement le terrain politique, le terrain démocratique. Mine de rien, voici que s’annonce le règne d’une défiance généralisée, où l’engagement individuel ne se fera plus que par le mode paranoïaque de la surveillance de tous par tous, où la seule force de foi ne sera plus accordée qu’aux images, soit à un miroir fantasmatique et déformant, qui est justement le ferment le plus dangereux de tout préjugé : il ne faut pas être devin pour comprendre qu’un tel chemin est une erreur fatale, une redoutable régression politique, une voie de garage démocratique. Est-il besoin de revenir à Rousseau et à son Contrat Social ? « La liberté, c’est le sentiment que chacun a de sa sûreté ». Souvenir de la classe de première. Aphorisme imparable. La sûreté, ce n’est pas seulement la sécurité : c’est la confiance, confiance en soi, confiance en l’autre, confiance dans l’État. C’est l’inverse de la défiance généralisée.

Bref, on n’emprunte pas aujourd’hui la voie la plus sûre. Tout au contraire, ce règne hystérique des discours à fronts renversés, discours purement manichéens (des méchants casseurs de Darmanin aux méchants policiers de Dufresne), ne fait que prêter allégeance au ronronnement généralisé du discours politique, qui depuis Sarkozy a abandonné la pleutre langue de bois, pour prendre des accents vrais de ferveur, de passion et de générosité, qui légitiment désormais tous les mensonges. La parole politique, à son tour, est devenue discours (ou si l’on veut image-discours), foncièrement publicitaire. Les politiques, comme tout le monde, vendent leur lessive – rien à voir avec la soi-disant politique-spectacle : la tribune politique a toujours été un spectacle, de l’Agora grecque aux performances de Jean Castex, en passant par l’assemblée constituante de 1789. Il est bien commode de hausser les épaules, en blâmant d’un air de jésuite courroucé la société du spectacle. En attendant, le devenir-marchandise de l’individu et l’autopromotion de soi-même délimitent strictement le comportement majoritaire de l’homme politique contemporain, dont les discours, calibrés comme des pubs, sont conçus de toutes pièces par des publicitaires (qu’on appelle pudiquement des communicants).

Question alors : quid de ce régime d’images ? Quid du régime de surveillance des images ? Caméra de vidéo-surveillance, image arrachée au téléphone portable, caméra policière, frontale, ou à la ceinture… qu’est-ce qui fait régime ? Est-ce bien le même régime ? Évidemment, sitôt qu’on a dit régime, accourt l’épithète politique. Image et idéologie. Image enrégimentée. Il me semble en tout cas que l’utilisation de l’image comme arme (de dissuasion, d’intimidation, de dénonciation, de diffamation) constitue bien un régime d’image à part. Toujours le même : celui que Fritz Lang démontra et annonça jadis (1936) avec une avance de bientôt un siècle, se situant déjà dans l’âge moderne du cinéma, et même, visant au-delà. Génie de Fritz Lang, qui lui vient de son intelligence invraisemblable (et pourtant vraie) des images : que faisait Spencer Tracy dans The Fury ? Il montrait, et par l’acte de montrer, il dénonçait ; et de cette monstration des images, il tirait une preuve de culpabilité. Et si son corps bien vivant, corps théâtral, en chair et en os, n’était venu in fine se dénoncer lui-même, il serait très sûrement parvenu à entraîner toute une société derrière lui, sur un chemin d’erreur, d’injustice, de lynchage. C’est lynchage contre lynchage. Il n’y a rien d’immanent à l’image, rien d’explicite dans l’image. Le discours des images vient toujours de l’extérieur : il est dans la volonté de celui qui montre, dans la volonté de montrer, dans le choix de la monstration.

 

Images et Cinéma

Revu récemment : The informer (Le Mouchard, 1935) de Ford, avec le grand Victor Mac Laglen – le sergent Quincannon de She wore a yellow reabon (La Charge Héroïque) du même Ford, mais aussi le mémorable Spike d’Une fille dans chaque port, de Hawks. The Informer est un peu le pendant américain de M le maudit. Question fondamentale, totalement moderne : celle du mal. Celle du va-et-vient cyclique, cancéreux, entre le mal individuel, et le mal collectif. Entre la peur (lâcheté ou terreur individuelle), et la terreur institutionnelle. Question plus actuelle que jamais, alors que le fanatisme et l’obscurantisme s’imposent de nouveau, sourdement, comme des prétextes au Mal. Rôle de l’information, de la désinformation, de notre relation archaïque au savoir. Refuser le savoir est la première marche vers le mal. L'image qui dénonce, l'image-délation, est une information malveillante (une intox), qui se moque comme d’une guigne de la distinction entre vérité et mensonge. Le cinéma classique, du reste, n’est classique qu’en ceci, qu’il se veut recréation de la réalité, c’est-à-dire parfait mensonge. Il ne se prétend donc pas le contraire. Il peut donc, de temps en temps, délivrer une part de vérité.

Il n’y a pas que les islamistes ou les platistes, il n’y a pas que les conspirationnistes, les contempteurs de l’islamo-gauchisme ou les antivax, qui aient basculé du côté du fantasme, et surtout, d'un refus obstiné du savoir : il y a, entre autres, tous ces montreurs d’images amateurs, qui n’entendent montrer que pour dénoncer. Au 21ème siècle, la délation par l’image est devenue un art. La monstration-délation, acte radicalement malveillant, passe pour un acte de résistance.

 

Envie désespérée de poser encore (et encore) la question de Serge Daney.

 

Le cinéma n’a-t-il donc été qu’en pure perte ?

 

Mais non. Encore une fois. On se refuse à le croire. Car ces questions de notre rapport, entre autres, à la vérité, à la police et à la liberté (et à leurs antagonistes : préjugé, défiance, idéologie), si elles passent aujourd’hui systématiquement par une pluralité d’images et d’imageries, concernent d’abord et avant tout notre vie démocratique. Survie démocratique. Et celle-ci n’a rien d’un fantasme.

Peut-être le cinéma – son Histoire comme son présent –, nous fait-il besoin aujourd’hui afin de s’opposer au règne des images, afin d’empêcher l’image-simulacre de coloniser l’espace démocratique.

 

Le contrat social

Commencer par revenir à l’origine des mots, ou plutôt, des concepts : sécurité contre sûreté. Qu’est-ce à dire ? La sécurité appartient aux milices, aux vigiles de supermarché ou de boîte de nuit, aux caméras de vidéosurveillance, au quidam internaute qui publie ses petites images, enregistrées au trou de la lorgnette, et lâchement postées sur Instagram, Twitter ou directement sur YouTube. La sécurité, c’est le règne de la défiance politique : défiance de l’État, défiance du citoyen, défiance de Darmanin adossée à celle des gilets jaunes, ou celle de Blanquer à celle des profs (pendant ce temps, le Ministère de l’Éducation appose au fronton des établissement un pur slogan publicitaire : « L’École de la confiance », preuve que l’on sait bien où le bât blesse).

La sûreté, c’est l’assurance démocratique, c’est l’Agora, c’est le libre débat, c’est une forme de confiance idéale dans un horizon démocratique toujours à poursuivre. C’est l’origine même du mot police : organisation de la paix dans la cité, de la paix civile, garantie de la liberté de chacun, et du débat démocratique. Bref à l’heure où chacun se bat à coups d'images-simulacres, de fantasmes, et d’idéologie, il paraît urgent de réussir à penser, et à refonder l’État, la police, et les libertés publiques.

 

Jean-Charles Villata - mars 2021

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.