Image et vérité 6 - Pourquoi nous combattons (UN PAYS QUI SE TIENT SAGE)

LES INROCKUPTIBLES l’annonçaient récemment en couverture : « La Guerre des images » est déclarée. Quant aux CAHIERS DU CINÉMA, ils publiaient cet été deux textes à propos des « Caméras policières », par lesquels ils se félicitaient que les lancers de pavés et les tirs de LBD soient redoublés d’une furie de publications d’images à fronts renversés. Quelles sont donc les raisons de se réjouir ?

Un Pays qui se tient sage, de David Dufresne, est un film partiel, un film partial, qui souffre dans sa forme même d'un déséquilibre constitutif : scindé en deux entre la fureur des images, et la majesté de la parole. Un parti-pris de mise en scène (décor noir, fort contraste, mise en valeur du seul intervenant, de son visage, le plus souvent en gros plan, temps passé à l’échange, à son enregistrement, à l’analyse historique et politique) place en effet d’emblée la parole des intervenants dans un temps long, le temps historique de l'historien, de l'histoire savante, de l'histoire sachante donneuse de leçon, temps non linéaire : temps éternel de la pensée, des concepts, de l’Idée. En alternance, nous sont montrées (ainsi qu’aux intervenants qui en livrent un commentaire – Godard dit « comment taire ») des images anarchiques, des images arrachées qui régulièrement font irruption, et marquent le surgissement du temps linéaire, l’effraction de l’ici et maintenant, avec son urgence propre, fragmentaire, parcellaire, énigmatique.

Constatons d’abord cette inéquité : entre le statut des images, et celui de la parole, il n’y a aucun rapport possible, car les unes et l’autre ne se situent pas sur le même plan : comment un balancement, ou une confrontation dialectique, pourraient-ils avoir lieu, alors que les images se situent sur un plan exclusivement horizontal, et la parole sur un plan vertical ? Un philosophe dirait : les images sont couchées sur le plan d’immanence, quand la parole se dresse uniquement dans une perspective transcendantale. Image immanente et parole transcendante ne peuvent donc entrer en dialogue ici. En d’autres termes les dés son pipés.

Disons-le d’emblée, d’une voix convaincue et univoque : l’auteur de ces lignes, qui ouvre les yeux et les oreilles, qui lit les journaux, et particulièrement, quand il en a le temps, certaines enquêtes rigoureuses de Mediapart, qui cherche donc à s’informer et à exercer pleinement son esprit critique et politique, a bien conscience que nos États démocratiques, et en premier lieu les gouvernements de la France depuis une vingtaine d’années, rencontrent un problème majeur dans la gestion de leurs forces de sécurité intérieure. Si l’on m’autorise la première personne : je me suis donc trouvé souvent convaincu, et concerné par les propos des intervenants du film de David Dufresne, qui tous, à l’exception d’un membre de syndicat de policiers, affirment l’actualité, et les conséquences démocratiques, de ce problème. En d’autres termes : je ne conteste aucunement la montée en puissance des violences policières, la multiplication des opérations infondées ou en quelque façon illégitimes, et encore moins le fait que les responsables de l’État français (présidences, gouvernements, hauts fonctionnaires et cadres de la fonction publique) puissent favoriser par des actes souvent indirects, et des encouragements tacites, une forme d’encadrement et de répression disproportionnée des manifestations et autres mouvements de protestation : il faut lire par exemple l’article suivant, qui suite à l’enquête de Mediapart, présente les premières conclusions d’une enquête de l’IGPN dans l’affaire Geneviève Legay, et met directement en cause l’intervention disproportionnée des forces de polices ce jour-là, 23 mars 2019, à Nice : https://www.mediapart.fr/journal/france/210920/affaire-legay-l-igpn-conclut-la-disproportion-de-la-charge-et-dement-macron.

Du reste, il est intéressant de remarquer que cet épisode important dans l’histoire récente des violences policières sur manifestants, a été jusqu’à très récemment privé d’images. L’affaire a débuté par un simple dépôt de plainte, ce qui ne l’a pas empêchée d’être suivie d’une procédure en justice, de nombreuses enquêtes journalistiques, ainsi que d’une enquête de l’IGPN. Finalement, une vidéo émanant des forces de gendarmerie a également été rendue publique par Mediapart, mais elle ne fait que rendre plus flagrant le fait objectif que l’image n’a pas eu le moindre rôle dans cette affaire, malgré les nombreux portraits de Geneviève Legay parus dans la presse.

Ce qui nous occupe ici, depuis notre article précédent, c’est la nature et la fonction de ces images anarchiques, qui sont censées constituer le point de départ du film de David Dufresne. Que voyons-nous ? Pas grand-chose. On peut classer ces images en fonction de la stabilité du cadre, du choix horizontal ou vertical des cadrages (images le plus souvent enregistrées avec un téléphone). On ne peut cependant en dire bien davantage. Le reste est violemment subjectif.

Images partielles d’un fragment de réalité, qui ne donnent absolument aucune idée du Tout : quid du parcours de la manifestation ? Du nombre de participants ? Du bilan des dégradations, coups portés, blessures ? Quid des moments paisibles de déambulation revendicatrice, et néanmoins pacifiste ? Quid des enjeux, politiques, sociaux, humains, de chaque manifestation ? Quid du point de vue de l’ensemble des Français, de leur participation, de leurs engagements politiques et sociaux ? Surtout : quid du déploiement policier exact le long du parcours, des forces en présence, du rapport casseurs/manifestants, casseurs/forces de police ? Quid enfin de la stratégie policière et de gendarmerie déployée ? Analyse et critique de cette stratégie ? En termes de sécurité ? En termes policiers ? En termes militaires ? En termes sociaux ? En termes politiques ?

Cette suite de questions non exhaustive n’est pas un reproche direct adressé au montage proposé par David Dufresne : il s’agit encore une fois, simplement, de rappeler qu’aucune image, ni montage d’images, ne saurait rendre compte de l’ensemble de ces facteurs – alors même qu’une thèse de Sciences Politiques ou d’Histoire rigoureuse pourrait, et va sans doute bientôt, faire l’analyse fouillée des événements protestataires des deux années passées, et de leur encadrement policier. Ces questions ne sont pas simplement rhétoriques : elles mènent d’abord au constat que la réponse n’est jamais dans les images. En conséquence, ces interrogations disent que les images sont non seulement partielles, mais partiales. Images soumises au jugement, mais surtout aux affects de chacun : non seulement nos affects au sens strict, mais aussi nos affects politiques. L’engouement politique est tout autant affaire de cœur (ou de tripes) que de raison. Nous projetons nos propres convictions politiques dans ces images. C’est aussi vieux que le mythe de la Caverne. C’est un principe aussi fondamental que l’identification dans un récit. Ces images ne sont jamais, en rien, objectives. La preuve : un représentant de syndicats de police conservateur y verra tout aussi bien motif à s’indigner, et en proposera une analyse diamétralement opposée, qui remet en cause l’action des manifestants, et non celle des forces de l’ordre.

Pour ma part, je n’en retiens rien. Je ne peux rien conclure de ces images. J’ai été vivement impressionné par certains coups de matraques policières, comme par certains jets de pavés manifestants. J’ai ri également, très spontanément, à des échauffourées surjouées, à certaines petites scénettes dans lesquelles des manifestants s’appliquent à une colère exagérée, mais mesurée, et s’amusent à ridiculiser les policiers à l’image, à les faire reculer, à les provoquer. Et je demeure bien incapable d’en tirer aucune leçon que ce soit. C’est le bordel. L’hystérie. La foire d’empoigne. J’ai vu, dans toute l’acuité d’un gros plan, un bras sanguinolent aux tendons arrachés qui jaillissent d’une manche souillée. Cette image, je l’ai vue dans des films d’horreur, dans des films de guerre, tout récemment encore dans Tropic Thunder, le film parodique et délirant de Ben Stiller (2008). Dans ce dernier, le bras amputé est une double mise en abyme qui moque joyeusement les illusions de la mise en scène, ainsi que notre goût insatiable pour les spectacles gores. Fausse image qui semble atrocement vraie, et qui nous fait mourir de rire. Or les deux plans sont presque interchangeables. Le bras de Ben Stiller, qui se fait trancher sous nos yeux dans le même plan moyen, puis se dévoile en un gros plan obscène, n’a pas l’air moins vrai que l’authentique bras tout juste amputé d’un manifestant.

Nous ne reviendrons pas aujourd’hui sur le mythe de la preuve par l’image. Rien de plus fantasmatique. L’image ne prouve jamais rien, c’est entendu. Pourtant, d’aucuns rétorqueront indignés : tout de même, l’image du bras arraché, voilà ce que l’État voudrait bien cacher. Voilà l’image qui dérange. Non. Tout au contraire. L’image au mieux déclenche l’affect. Précisément, ici, elle déclenche souvent l’ire, l’émoi, l’indignation : la furia de l’internaute (pensons une fois encore au film de Fritz Lang, The Fury). Mais n’oublions pas que la même image déclenchera, selon l’état psychique de son spectateur, selon son humeur et sa disposition politique (souvenons-nous de l’effet Koulechov), un haussement d’épaules, l’indifférence ou l’ennui, la peur, le rire, la répulsion, le dégoût, la réprobation... L’image anarchique du porteur de portable, l’image arrachée, est une image publicitaire. D’ailleurs, elle est utilisée à des fins de propagande. Une bien mauvaise propagande du reste, qui ne s’adresse qu’aux convaincus. Elle ne remue pas les consciences, mais les intestins. Ces images d’hystérie policière et de foule en fureur, comme tout bon laxatif, déclenchent un flux intestinal. Spectacle aux effets laxatifs. Images un peu avariées, ou simplement purgatives ? Spectacle inverse en tout cas de la Catharsis aristotélicienne. Images qui fédèrent par l’affect, déclenchent l’affect, voire : la pulsion.

Alors même que les paroles des intervenants sont mesurées, précises, informées, les images, dans le film de Dufresne, nuisent gravement à la force du propos, car elles sont utilisées, ni plus ni moins, à des fins d’adhésion du spectateur. Non seulement les propos tenus n’ont souvent aucun rapport direct avec les images montrées en alternance, mais les commentaires directs des images, plutôt qu’un prétendu décryptage, ne sont rien d’autre qu’un cryptage : une lecture subjective, partielle et partiale. Les commentaires et les images semblent bien avoir le même objet, mais jamais les premiers ne dialoguent avec les secondes : au mieux, il n’y a aucun rapport, aucune incidence réciproque. Au pire, il s’agit d’un discours sur : un discours surplombant, explicatif et professoral, qui nous dit ce qu’il faut voir, comprendre, savoir à partir des images – retour récurent de la photo-logie, ce savoir prétendument disponible dans les images. Pur délire du langage, qui d’ailleurs, à un moment du film – où l’intervenant commente une échauffourée très théâtrale entre trois policiers à moto et des manifestants qui, littéralement, veulent les faire sortir de scène – confine au manichéisme : gentils manifestants contre méchants policiers. Du reste, dans la salle où j’ai vu le film, au Cinéma le Rio de Clermont-Ferrand, nous étions une bonne trentaine, et j’ai senti tout du long l’élan d’adhésion unanime de la salle. Dufresne prêche aux convaincus, à ceux qui ont déjà lu ses articles, son blog, lecteurs réguliers ou occasionnels de Mediapart, du Monde, de Libération, et disons-le : peuple de gauche anti-macroniste – dont l’auteur de ces lignes doit bien avouer qu’il fait partie. Citoyens avertis, qui savent s’informer, et ont déjà décidé par avance quelle information ils souhaitent trouver dans les images qu’on leur montre.

Au-delà d’images auxquelles on prête un pouvoir qu’elles n’ont aucunement, c’est peut-être le reproche majeur à adresser au film de Dufresne : un entre-soi de bon aloi, qui apporte la satisfaction, la certitude d’avoir raison, d’analyser avec pertinence un épisode historique contemporain, mais qui jamais ne sort de son pré carré, du cercle de ses fidèles, et d’un discours univoque. Au lieu de remarquer la profonde ambiguïté des images et des situations, au lieu de dire le doute ou la sidération un peu stupide qui pourraient aussi bien être les nôtres en découvrant ces images, chacun d’entre nous ne fait que s’assurer tout au long du film que nous restons bien tous, intervenants, manifestants, cinéaste et spectateurs, du bon côté de la barrière, du bon côté social, dans le camp du combat légitime. Mais alors où est l’autre ? Masqué derrière un casque à visière ? Bon flic ? Mauvais flic ? Le film s’en lave les mains. David Dufresne, écoutant avec patience et sagacité ses invités, étudie certes avec acuité la question de l’utilisation des forces de police par l’État, et de l’enjeu politique du contrôle des mouvements de contestation. Mais jamais il ne s’intéresse, jamais il ne regarde vraiment les agissements, les présences humaines des images hétéroclites qu’il nous montre.  Tout commentaire est aussitôt politique, de l’ordre de l’engagement collectif, de la fédération ou de la légitimation de l’acte politique, du rapport de forces politiques, mais jamais, depuis ces images, on ne verbalise ce qui pourtant saute aux yeux : l’ambiguïté des comportements humains, la diversité des motifs, des gestes, des postures, des enjeux, que ce soit d’un côté (policiers) ou de l’autre (manifestants). Encore une fois, il est triste de constater combien Un Pays qui se tient sage a peu, bien peu à voir avec le regard de son spectateur, et avec le cinéma. En revanche, tous les passages d’entretien et d’écoute de la parole, le travail d'enregistrement et de synthèse, rendent en grande partie justice au travail du journaliste David Dufresne.

Le métier du journaliste : l’enquête, la réunion des preuves, des témoignages, le recoupement et la synthèse d’informations. Voilà ce qui fait émerger le fait, la vérité historique des faits. La procédure judiciaire, le travail d’enquête du juge d’instruction, la réunion des éléments à charge ou à décharge, des témoignages, des doutes, le travail de synthèse des avocats : voilà ce qui permet d’approcher, lentement, de la réalité des actes. Un carton, à la fin du film, a beaucoup plus de force de persuasion, d’assurance, parce qu’il est le résultat du travail de synthèse du journaliste David Dufresne et de ses confrères : c’est un simple bilan, numérique, des victimes de violences policières au cours des manifestations, dans les deux années écoulées. Plus que jamais il faut s’informer, lire et rémunérer le travail des bons journalistes, qui sont en première ligne dans la quête et la révélation des actes, des éléments de réel, des affaires, qui savent enquêter, et présenter les faits avec rigueur et objectivité.

Bien entendu, le travail de cinéaste et celui de journaliste ne sont pas les mêmes. Mais suffit-il de dire que David Dufresne, pour être un bon journaliste, n'en est pas moins mauvais cinéaste ? Pour faire un bon film, ne suffit-il pas que le désir de montrer rejoigne celui d'informer ? Cela devrait être ainsi. Pourtant, il n'en est rien. L'image, dans Un Pays qui se tient sage, n'est qu'une caution, un gage de crédibilité – rapport cynique aux images : non pas croire, mais demander à voir, vouloir la preuve – non pas la croyance, mais la crédibilité. Personne n'accepte vraiment de les regarder, ces images de conflit urbain. Autrement, tous commenceraient par dire qu'on n'y voit pas grand chose. Pourquoi du reste, vouloir à toute force les commenter ? Pourquoi ne pas se contenter de les montrer, de les monter, pour proposer au spectateur de prendre le temps de les regarder enfin ? Au lieu de cela, Un Pays qui se tient se sage n'est rien d'autre qu'un bon vieux film à thèse, hagiographique, univoque et ronflant. Entre-soi ronronnant.

Pour Dufresne, l'image est un alibi, le commentaire un camouflage. Rien ne fait sens, rien ne résonne, rien ne passe de l'un à l'autre. Mais les flics et les manifestants, c'est d'abord Tom et Jerry. C'est un jeu de dupes, pris dans un conflit beaucoup plus grand qu'eux. Il y a, à l'initiale de toutes ces images, un problème d'échelle, un problème de distance, un problème de regard. Celui qui filme est d'ailleurs toujours partie prenante. Ce n'est ni un tort ni un bienfait, mais c'est un constat qu'il faut faire d'emblée. Le filmeur a le nez dessus, et il est de parti pris. Il a le droit d'être engagé. Mais celui qui choisit de montrer ces images se doit à son tour de donner à voir et à penser, de donner au spectateur les moyens de les voir. Pour cela, il faut changer d'échelle (du proche au lointain), il faut changer de ton (du tragique au comique, et retour), il faut faire résonner, entrer en relation ces images, avec d'autres images – i.e. d'autres idées –, montrer un plan large, un plan d'ensemble, le début du cortège, les gilets jaunes et les gilets gris, les sans étiquettes, les rouges et les noirs. Pour faire un film, comme disait Daney à la suite de Lacan, y faut d'l'autre. Il faut aussi donner au regard, donner à la pensée, un chemin à faire. Ne serait-ce que pour savoir ce que c'est : manifester. Si on ne s'adresse qu'aux militants, aux convaincus qui, au sortir du film, vont se raconter leurs plus beaux souvenirs de manif, on n'a pas besoin du cinéma. Pourquoi prétendre faire un film ? C'est la vieille idée, depuis toujours, du faux autarcique Nanni Moretti, qui refuse inlassablement de voir les choses d'un seul point de vue. Que faire ? Revoir Journal intimePalombella Rossa. Retourner aux rudiments godardiens, retourner à l'école : Ici et ailleursFilm socialismeMasculin Féminin, Tout va bien... Revoir Chris Marker, Le joli maiLe fond de l'air est rouge, Sans soleil... Revoir Resnais, Nuit et brouillardMuriel... 

À suivre.

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