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Billet de blog 8 déc. 2021

Bluette sadienne (BENEDETTA, Paul Verhoeven, 2021)

Avec Verhoeven, au moins, une chose est sûre : il assume son désir de voir. Quant à montrer, c’est autre chose. Voir pour croire : c’est le seul sujet un tant soit peu suivi de cette pochade sadique – et pas vraiment saphique.

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Paul Verhoven photographié en 2016 par Télérama © Télérama

Avec Verhoeven, au moins, une chose est sûre : il assume son désir de voir. Quant à montrer, c’est autre chose. Voir pour croire : c’est le seul sujet un tant soit peu suivi de cette bluette sadienne. « Avez-vous vu sœur Benedetta s’infliger elle-même les stigmates à l’aide d’un tesson de verre ? » interroge le prêtre. Qui ment ? Tout le monde. Il y a ceux qui mentent sciemment, et ceux qui se mentent à eux-mêmes. À propos de quoi Benedetta se ment-elle ? Mais à propos de son propre désir, bien sûr : car son désir en Christ est un désir charnel. Comment ne le serait-il pas ? Existe-t-il un désir qui ne soit pas charnel ? Le désir de voir, le seul finalement qui réunisse absolument tous les personnages du film, de la mère supérieure – qui s’est installé sa propre lorgnette en son boudoir, entre surveillance pénitentiaire, jalousie et peep-show – jusqu’au nonce – Lambert Wilson plus lubrique que jamais, pervers-pépère-supérieur, alter-ego parfait du cinéaste – en passant par la nonne jalouse – qui jure qu’elle a vu, qu’elle sait parce qu’elle a vu, alors que tout ce qu’elle sait, c’est qu’elle n’a pas vu : le désir de voir est toujours un désir charnel. Évidemment, le nôtre n’attend qu’une scène : celle d’accouplement saphique entre sœur Benedetta et sa novice bien aimée. Comparée au catalogue YouPorn, elle est assez décevante. Et à peu près aussi ridicule que le téléfilm éro-chic du dimanche soir. Viriginie Efira au sommet de son art. Quand, dans les séquences de possession diabolo-christique, elle hurle d’une voix d’outre-tombe fabriquée au Vocoder, le quadragénaire auteur de ces lignes retrouve le souvenir ému du docteur Mad dans L’inspecteur Gadget. C’est d’ailleurs un gadget, ou sex toy, qui fait tout le ressort dramaturgique de ce film-gadget. On a les MacGuffin qu’on mérite. What are the thirty-nine steps ? Le godemiché était caché dans le livre de comptes. Aveu ultime de l’âme foncièrement matérialiste du cinéaste.

CQFD : ce film n’a pas la foi pour sujet. Personne ici ne croit à rien. Pas même Charlotte Rampling – la mère supérieure. Quant à Benedetta, elle ne croit qu’à elle-même, et in fine, à son propre désir. En psychanalyse, c’est un progrès majeur. Au cinéma, on avouera que c’est peu de chose.

On se prend, à un moment ou deux, à songer au film qu’aurait pu tirer Luis Buñuel de cette uchronie sadique. La différence, justement, différence majeure, c’est que Buñuel, lui, croyait : en Dieu plus qu’en diable – l’œil du malin, pour lui comme pour Chabrol, c'est l’œil de l’homme –, à l’invisible plus qu’au visible, au savoir plus qu’aux images – comme le rappelle Luc Moullet dans sa passionnante, et désopilante autobiographie (Mémoires d'une savonnette indocile, aux éditions Capricci), il n'y avait bien, dans les années soixante, que les rédacteurs de Positif pour croire fermement que Buñuel était athée – il faut dire que ces derniers étaient davantage épris d'idéologie que d'image.

Verhoeven, lui, semble avoir dépassé le credo hérétique du voir pour croire : il en est au voir pour ne plus croire. Croit-il au plaisir saphique ? Au plaisir féminin ? Au plaisir vaginal ? Clitoridien ? Cela n’a pas l’air d’être son sujet. Ce qui l’intéresse, c’est le châtiment, c’est la culpabilité qui suit le plaisir – preuve, s'il en fallait une, que le cinéaste hollandais n'a rien de pervers : son goût de la culpabilité prouve sa bonne grosse névrose d'occidental bon teint, bien attaché au pêché originel. Vieille morale catho-maso, qui n’a visiblement pas fini de servir. À toutes les sauces. Tous les pêcheurs seront châtiés, et par leur martyr la ville sera épargnée. Qu’importe si, subtilité suprême, Benedetta se voit in extremis refuser le martyr, refuser le bûcher, en une punition toute casuistique : il ne faudrait pas faire d’une hystérique une nouvelle Jeanne d’Arc, d’une mythomane une sainte, et d’une disciple de Lesbos une nouvelle pucelle.

Alors, nul doute que Verhoeven aime davantage contempler le châtiment que le plaisir. Mais le problème majeur de cette série Z boursoufflée, ce n’est pas le voir, comme nous le disions : c’est le montrer. Montrer la torture n’est jamais tout à fait le problème : le problème est sa mise en scène. Pudiquement, en Tartuffe de la modernité, Verhoeven s’en tient au hors-champ, et aux cris déchirants de sœur Bartholomea, mais non sans nous avoir auparavant montré, sous tous les angles, et dans toutes les positions, avec un plaisir non dissimulé, l’instrument du châtiment – encore un gadget qui, s'il n'a plus rien d'un sex toy, semble beaucoup amuser le cinéaste – nous, moins, il faut l'avouer. Vous avez pêché par le vagin ? Eh bien, c’est par le vagin aussi que vous serez punie. Fantasme premier du mâle dominant, du prédateur sexuel jaloux de sa proie, furieux de s’être vu priver de l’objet de sa convoitise. Fantasme du cinéaste ? Il y a si longtemps que Verhoeven fait des films pour se rincer l’œil gratis, que l’on ne sait plus trop que penser. Ce qu’il y a de sûr, c’est que la seule séquence qui mette à distance le mâle tout puissant est celle du cabinet du nonce, lors de la visite à Florence de sœur Felicita (Charlotte Rampling) – l’autre séquence comique du film étant celle du petit cabinet, autrement nommé latrines, mais là, c’est un peu plus graveleux encore... Le problème, dans cette trop rare séquence de comique volontaire, c’est que le nonce nous apparaît alors sous les traits d’un bon père de famille, qui, ayant engrossé sa servante en bourgeois respectable, promet un sort digne à son bâtard, et traite d’ailleurs avec aménité, sinon avec chrétienne charité, la mère et le futur enfant.

Cette vision du prélat bon père de famille, comparée à la longue séquence de la question imposée à sœur Bartholomea, ne désigne-t-elle pas, sinon la morale du film (qui n’en a pas), du moins son fantasme ultime, et désir avoué ? La femme est faite pour être possédée, ou châtiée : n’était-ce pas, déjà, la conclusion de Basic Instinct ?

ADDENDA - Benedetta : montrer, mettre en scène, simuler

Le problème n'est pas de montrer la torture (et la souffrance physique) mais de la mettre en scène. Ou plutôt : de savoir comment elle est mise en scène pour être (filmée puis) montrée. 

Le problème n'est pas de montrer le plaisir mais de savoir comment il est mis en scène. 

Chez Verhoeven, comme pour n'importe quel tâcheron du jour, il s'agit moins de mise en scène que de simulacre, moins de mettre en scène que de simuler : comme on l'a déjà dit, nombre d'actrices porno simulent bien mieux que Virginie Efira. Mais ce n'est pas la faute de l'actrice : c'est d'abord le cinéaste qui n'assume pas sa pulsion pornographique. S'il le faisait pleinement, son film ne serait sans doute pas beaucoup plus intéressant. Tout juste assumerait-il plus vaillamment (et gaillardement) son programme : voir pour voir. L'ambition de Verhoeven n'en demeure pas moins piteusement tautologique. 

Montrer, ou ne pas montrer ? Ce choix, service minimum de tout cinéaste qui se respecte (et respecte ses personnages, donc son spectateur), Verhoeven le résout par défaut : faute de talent, faute d'ambition, faute de désir – après tout, si le film montrait davantage, il serait moins rentable – censure, classification X, bannissement pudibond, connotation d'immoralité, etc. Mais surtout, ce non-choix s’effectue faute d'un véritable sujet – de sujet-personnage, comme de sujet à traiter. Encore une fois, c’est le problème du film, qui, ne sachant élire un véritable objet de désir, ou de curiosité, se contente d’un gadget – le sex toy uchronique, fantasme premier du cinéaste Verhoeven, qui reste persuadé, comme tout bon mâle dominant, que la femme ne peut pas se passer de son vit : il faut voir avec quelle manie vengeresse, avec quelle certitude, le salace prélat recherche l’objet du délit. Pour le coup, c’est bien la seule croyance mise en jeu par la mise en scène : la conviction du nonce que si la nonne a fauté, alors elle a forcément utilisé un ersatz d’appendice sexuel masculin.

Montrer le simulacre, c’est croire à la toute-puissance de l’image. C’est donc s’éviter toute connaissance réelle, c’est priver le champ comme le hors-champ de toute révélation. C’est refuser d’assumer ce qu’on montre. Ce film, au moins, nous permet de comprendre que l'image-simulacre a bon dos : elle permet ainsi à Verhoeven de s'acheter une conduite. Les seuls à oser critiquer son film sont les vieux électeurs du RPR, et les intégristes catholiques. 

Les titres auxquels vous avez échappé

Sade en vacances au couvent – Salo du pauvre – La philosophie au couvent – Le boudoir des nonnes – Salo ou les 120 fantasmes du docteur Paupaul – Virginie Efira au sommet de son art – Bordel au couvent – Gynécée pour vieux mâle dominant – Le harem idéal du docteur Verhoeven – Uchronie sadique

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